
Les Farc sont déstabilisées par le trafic de la coca
Jean-Jacques KOURLIANDSKY par Sarah Halifa-Legrand (Nouvel Obs.com, 11 mars 2008)
Un guérillero des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), Pablo Montoya, alias "Rojas", a tué son propre chef, Ivan Rios, pour toucher une rançon promise par le gouvernement colombien. Peut-on penser qu'il ait pu avoir d'autres motivations pour agir de la sorte ?
Le combattant des Farc a agi soit pour toucher la rançon, soit pour mettre la main sur une voie d'approvisionnement de la coca. Quelle que soit la raison, elle est donc financière. Ce qui traduit l'état actuel de décomposition des Farc, déstabilisées par les immenses sommes en jeu dans le trafic de la coca. On sait que ce trafic est capital en Colombie, il touche toute la société, des guérilleros à l'armée colombienne. La campagne du président Samper a été financée par le cartel de Cali, des députés ont été mis en examen pour avoir trempé dans le trafic de drogue, etc. Ce trafic a indéniablement des effets dissolvants sur le pays et sur les Farc, notamment sur leur motivation idéologique, qui se perd. Le mouvement des Farc a été créé en 1964. Si les anciens sont encore fidèles aux idées originelles, les recrues plus récentes sont arrivées au moment de l'expansion du trafic de la coca, ce qui a eu pour effet d'éroder leurs convictions. C'est le paradoxe des Farc : la drogue représente une manne financière qui leur est nécessaire mais elle les dessert également.
Cet assassinat ne révèle-t-il pas aussi l'existence de divisions au sein même des Farc ? Ne sont-elles pas plus que jamais en position de fragilité ?
Il est très difficile d'affirmer quoi que ce soit sur ce point, car on en sait peu. Quand on sait que celui qui coordonne les guérilleros, Manuel Marulanda, est âgé de 75 ans et que l'on n'a pas eu de nouvelles de lui depuis deux ans, on peut se poser des questions. On n'est même pas certain qu'il soit encore en vie. Ce que l'on sait, c'est que les Farc sont sous la pression des militaires et des infiltrations des services de renseignements colombiens. Les récents assassinats de Raoul Reyes puis d'Ivan Rios, deux membres du collectif dirigeant, le secrétariat des Farc, montrent qu'il y a une perméabilité nouvelle des Farc.
Depuis quelques années, le rapport militaire joue en faveur de Bogota. Les Farc sont dispersées selon un compartimentage géographique qui leur pose des difficultés de communication, les responsables des guérilleros devant se cacher dans des lieux de plus en plus isolés les uns des autres. Le fait même qu'un ordinateur ait été saisi, lors de l'opération colombienne en Equateur qui a coûté la vie à Raoul Reyes, laisse supposer de nouvelles difficultés de communication à venir pour les guérilleros.
Les Farc sont en position de fragilité militaire depuis que Washington a décidé d'apporter son aide aux forces colombiennes qui étaient en difficulté dans les années 97-98. Ce soutien américain a inversé le rapport de force. Il n'y a pas eu de grande offensive militaire des Farc depuis cette période. Auparavant, elles occupaient des villes de moyenne importance, elles faisaient beaucoup de prisonniers. Depuis, elles se limitent à de petites actions de guérilla, voire elles utilisent des méthodes terroristes, et elles reculent vers le Sud et les frontières du pays. Cela signale un repli tactique, mais peut-être est-il stratégique, les Farc n'étant pas en mesure de suivre l'escalade militaire.
Les deux responsables des Farc qui ont été récemment tués étaient des acteurs importants dans les négociations sur les otages. Leur disparition risque-t-elle d'avoir un impact sur le sort des prisonniers ?
Les décisions des Farc sont prises de manière collégiale. Le fait qu'il y ait deux responsables en moins ne change rien aux données du problème. Il y a deux types d'otages, d'un côté les centaines d'otages contre lesquels les Farc espèrent une rançon, et de l'autre les otages politiques. Les Farc ont fait savoir qu'elles étaient toujours disposées à parler de ces fameux otages. Ce qui est logique : les guérilleros étant en situation de faiblesse militaire, les otages politiques sont d'autant plus importants pour eux, comme monnaie d'échange pour rééquilibrer les forces en présence. Il n'y aura plus de libération unilatérale, comme celles qui ont eu lieu récemment. Les Farc n'ont procédé à ces libérations que pour signaler leur disposition à parler. Le président colombien, Alvaro Uribe, avait fait de même en juin 2007. Je crois qu'il faut se rendre à l'évidence : les trois Américains et Ingrid Betancourt ne seront libérés que sous les conditions politiques déjà exprimées par les guérilleros.
Sur le plan technique, les réseaux de contact vont cependant devoir être réaménagés. L'ordinateur de Raoul Reyes saisi par le gouvernement colombien étant en train de parler, on va d'ailleurs prochainement connaître l'ampleur de ces contacts qui sont bien plus importants que ce que l'on soupçonnait. On est en train d'apprendre que les Farc avaient non seulement des relations avec le Venezuela et l'Équateur mais aussi avec Kadhafi. L'ordinateur met à jour des tractations d'ordre militaire, des problèmes d'approvisionnement en armes.
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