Jean-Jacques Kourliandsky


Après Castro, Castro
Jean-Jacques KOURLIANDSKY par Jean-Baptiste Naudet (Le Nouvel Observateur, 28 février 2008)



C'est un changement dans la continuité, estime le chercheur Jean-Jacques Kourliandsky. Mais le nouveau chef d'Etat cubain n'aura pas le choix : il lui faudra lancer des réformes économiques pour nourrir la population. Quant aux réformes politiques, elles ne sont pas impossibles. A condition de ne pas être imposées par l'étranger...

Fidel Castro a-t-il vraiment abandonné le pouvoir ?

Ce n'est qu'un retrait partiel. Raul Castro, le frère du premier, a été élu par un Parlement monocolore qui a adopté une résolution indiquant que Fidel, président sortant, serait consulté sur toutes les questions importantes concernant la diplomatie, les affaires militaires et l'économie. Dans sa lettre de retrait, Castro avait indiqué qu'il se réservait le droit de s'exprimer sur tous les sujets. D'ailleurs il le fait régulièrement dans le quotidien officiel du PC.

Son pouvoir sera de consultation ou de décision ?

Dans les affaires quotidiennes, il n'aura pas de pouvoir de décider car son état de santé ne le lui permet pas. Mais pour les grandes orientations, le système de consultation permanent entre les deux frères, qui est en place depuis la prise du pouvoir en 1959, va sans doute se perpétuer.

La surprise n'est-elle pas la promotion comme numéro deux du régime de José Ramôn Machado, étiqueté comme conservateur de la vieille garde, alors qu'on attendait un jeune réformateur ?

José Ramôn Machado est un proche de Raul Castro. C'est quelqu'un de très orthodoxe. Sa nomination est un signal adressé au monde extérieur, en particulier aux Etats-Unis. C'est pour bien montrer que le retrait de Castro ne signifie pas que le système va changer. Mais cela ne préjuge en rien de l'avenir.

Toute démocratisation vous paraît-elle exclue ?

C'est un changement dans la continuité. Il ne fallait pas espérer, parce qu'un homme se retire, aussi connu et charismatique soit-il, que le système allait changer. Les transformations se déroulent selon les règles du régime et dans l'opacité. On ne savait même pas si Raul Castro était candidat, et, dès que son nom a été annoncé, les députés se sont levés et l'ont élu par acclamation...

Pourquoi la population ne manifeste-t-elle pas plus de mécontentement face aux pénuries ?

Ce qui est très important à Cuba, c'est le nationalisme, la souveraineté de la patrie. L'un des leitmotiv de Castro, c'est : la patrie ou la mort ! Ce sentiment nationaliste remonte aux guerres d'indépendance contre l'Espagne, aux relations très difficiles avec les Etats-Unis, même avant l'arrivée de Castro au pouvoir. Dans la population, il y a un sentiment très vif pour penser que «si on change, on le fera tout seuls. Si on nous presse de l'extérieur, on ne bougera pas».

Mais il y aura tout de même des réformes économiques ?

C'est une nécessité, une question de survie pour le régime de pouvoir nourrir sa population. Il en a la capacité. Aujourd'hui Cuba est obligé d'importer une grande partie de son alimentation. C'est Raul Castro qui avait été à l'origine des mesures de libéralisation, une espèce de NEP appliquée dans l'urgence quand le cordon ombilical avec Moscou a été rompu avec la fin de l'Union soviétique. Les réformes économiques sont l'une de ses priorités. On peut penser qu'il y aura des mesures de libéralisation dans le domaine agricole et des mesures de vérité des prix. Le régime ne peut plus subventionner indéfiniment. Ce sera un système de type chinois ou vietnamien, avec l'intégration d'éléments d'économie de marché, mais personne ne sait jusqu'à quel point. Et sous le contrôle des autorités, sans démocratisation. D'ailleurs les préoccupations de la population ne sont pas politiques. C'est le quotidien, comment finir le mois avec le carnet de nourriture.

Raul Castro a une image de dur, d'homme de l'armée et de la police politique...

Il a une double face. C'est un dur mais aussi un pragmatique. Certains ne voient que son côté répressif. Il a été mêlé à la répression après la prise du pouvoir de 1959, à des exécutions sommaires. Il a aussi été l'organisateur du procès du général Ochoa en 1989. Mais il a aussi été celui qui a géré l'ouverture économique vers le capital étranger après 1990. Pour l'instant, la seule ouverture annoncée par Raul Castro est une réforme de l'Etat pour le rendre plus efficace. Depuis qu'il est président transitoire, il a organisé une consultation de la population. Ce qui veut dire qu'il est conscient que le système de démocratie socialiste ne permet pas de connaître les sentiments de la population. Alors il a organisé en parallèle ce système de critiques auxquelles il va essayer de répondre sans recourir à la démocratie. Pour lui, la question est comment changer sans changer.

Existe-t-ïl un vrai courant réformateur au sein du régime ?

C'est difficile à savoir étant donné l'opacité du régime, mais cela a déjà existé. En 1996, des experts du Centre d'Etudes des Amériques, qui n'étaient pas du tout des dissidents, qui avaient des liens avec certains membres du comité central du PC, avaient réfléchi à la manière de répondre au défi de la pénurie. Ils avaient trouvé un modèle qui ressemblait fort au modèle suédois, social-démocrate mais enrobé dans une terminologie marxiste. C'est Raul Castro qui a cassé tout ce travail. Mais contrairement à ce qui se faisait à d'autres époques, aucun de ces experts n'a été emprisonné. Ils ont été dispersés dans des universités. On peut penser que ce genre de groupe existe encore aujourd'hui.

Alors de qui peuvent venir les réformes ?

Paradoxalement, ceux qui connaissent le mieux le fonctionnement de l'économie de marché aujourd'hui à Cuba, ce sont les militaires, c'est l'armée que dirige Raul Castro. L'armée a passé des accords de coopération avec des groupes touristiques et industriels étrangers. Des militaires ont été formés à l'économie de marché. Ce sont des gens disciplinés, éduqués par le Parti communiste, mais qui ont aussi une formation à la gestion capitaliste. Ces gens-là, à double entrée, peuvent avoir à un moment une position critique mais, dans ce régime très contrôlé, pour des raisons de sécurité personnelle, ils auront du mal à s'exprimer.

Et la politique américaine ? Peut-on se diriger vers une levée de l'embargo ?

Le responsable du Département d'Etat chargé de l'Amérique latine,Tom Shannon, a fait une déclaration intéressante. Tout en lançant un appel à la démocratisation, il a dit que le changement à Cuba ne pouvait venir que de l'interieur. Ce n'est pas le genre de propos que l'on tient habituellement aux Etats-Unis. Après l'élection de Bill Clinton, il y a eu une ébauche de changement de politique vers une normalisation, mais après une levée de boucliers des Cubano-Américains, notamment en Floride, qui est quand même le quatrième Etat américain en nombre d'électeurs, le projet a été enterré. Hillary Clinton reste sur la même ligne : pas de changement sans démocratisation. Mais Barack Obama est, lui, partisan d'une normalisation. En fait, tout dépend de savoir si Cuba va être géré comme un dossier de politique étrangère ou de politique intérieure américaine. Il y a aussi un autre élément qui peut faire évoluer Washington. C'est la peur de provoquer un chaos à Cuba et une fuite massive de la population vers les Etats-Unis, dont les côtes ne sont qu'à 180 kilomètres. Il peut y avoir, comme en 1980, un débarquement de 125 000 Cubains. Et l'immigration est devenue un sujet sensible aux Etats-Unis. On le voit avec la construction d'un mur à la frontière du Mexique.

Une levée de l'embargo ne favoriserait-elle pas une évolution du régime ?

C'est ce que tout le monde pense. De fait, il est déjà en partie levé. Les Etats-Unis sont l'un des principaux partenaires commerciaux de Cuba en dépit de l'embargo. Le lobby céréalier américain, qui avait fortement aidé le président Bush à être élu, a exigé de pouvoir accéder au marché cubain. Ce qui a été accepté à condition que les Cubains paient comptant. Il y a aussi des possibilités de transfert d'argent par les familles qui vivent aux Etats-Unis à l'intention de leurs proches restés à Cuba. Ces transferts représentent 25% du PIB cubain.

Et l'Union européenne ?

Depuis l'élargissement à l'Est, vers des pays proaméricains, l'Europe n'a plus de politique vis-à-vis de Cuba. La politique de «dialogue critique» a été suspendue. Les pays d'Europe centrale et orientale ont créé avec les Etats-Unis un groupe de suivi sur Cuba, indépendant de l'UE. Ils sont d'accord avec ce qui est critique, mais ils s'opposent au dialogue... Comme sur l'Irak, il n'y a pas de politique européenne. L'Allemagne et la France, en tout cas du temps de Jacques Chirac - car on ne sait pas trop ce que Nicolas Sarkozy veut faire -, étaient pour le dialogue critique.

La dissidence peut-elle constituer une alternative au régime ?

Malheureusement, à Cuba les dissidents, qui sont des personnalités respectables, sont totalement inconnus des Cubains. Ils sont connus à l'étranger, ce qui n'est pas forcément bon pour eux. Mais dans leur pays, leur influence dépasse rarement leur immeuble. La police les empêche de constituer un réseau. Et nous ne sommes pas en Pologne, où l'Eglise catholique avait un poids, une organisation autonome. L'Eglise cubaine est assez faible, même si elle exerce quand même une influence. Le Vatican a d'ailleurs envoyé un représentant, mais ses objectifs ne sont pas les mêmes que ceux des dissidents. Ce qui intéresse le Vatican, ce sont avant tout les droits de l'Eglise. La tentative la plus sérieuse de constituer un réseau alternatif n'a recueilli que 11 000 signatures, dans un pays de 11 millions d'habitants. Les dissidents sont des témoins, pas des acteurs. Le changement ne peut venir que de l'intérieur du régime et de façon très contrôlée.

Alors que l'on parle de la fin du castrisme à Cuba, il semble ressusciter en Amérique latine, notamment en Bolivie ou avec Hugo Chàvez au Venezuela ?

Chàvez est un ami de Cuba, de Castro. Du point de vue pétrolier, il a pris le relais de l'Union soviétique. Cela dit, le Venezuela ou la Bolivie ne fonctionnent pas comme Cuba, mais selon les règles de l'économie de marché. C'est une alliance extérieure entre pays. Ce qui reste de Castro et de Cuba en Amérique latine, c'est la résistance aux Etats-Unis. Dans l'esprit de Chàvez, Castro est l'héritier de Bolivar, le symbole de la résistance à l'étranger. Mais le système économique de Cuba ne séduit personne, même pas Chàvez. Il y a les mots et les réalités. Les discours de Chàvez se réfèrent à Cuba. Et son opposition fait semblant de croire que Chàvez veut appliquer le modèle cubain au Venezuela. Mais ce serait un suicide politique de la part de Chàvez. Il y a cependant un point commun entre les deux régimes : le rôle des militaires dans la gestion du pays.

Diplômé en sciences politiques et docteur en histoire, Jean-Jacques Kourliandsky est chargé de recherche à l'Institut de Relations internationales et stratégiques (Iris) sur l'Amérique latine.