Olivier Guillard


Corée du Nord : quand diplomatique et atomique riment avec philarmonique
par Olivier GUILLARD (IRIS, 26 février 2008)



De l’insolite en République Populaire Démocratique de Corée. Evénement inédit dans la recluse Pyongyang ; alors que, de l’autre côté du 38eme parallèle, la cousine méridionale Seoul célèbre avec fastes l’entrée en fonction de son 10eme Président, Lee Myung-Bak, la capitale nord coréenne honore un hôte de marque des plus insolites : dirigé par l’emblématique Lorin Maazel, le prestigieux orchestre philarmonique de New York pose, l’espace d’une soirée de concerts, violons, flûtes et harpe, pour ce qui restera comme une relance bienvenue de la diplomatie de la partition … de musique, à l’instar de ses divers précédents (cf. le Boston Symphony en URSS en 1956 ; le New York Philharmonic en URSS, déjà, en 1959 ; enfin, le Philadelphia Orchestra en Chine en 1973) au souvenir heureux.

Récompense ou ouverture ? Un exercice encore impensable il y a un an ; le virtuose Maazel aura beau s’en défendre et ne mettre en avant que la dimension musicale (et quelle dimension : Wagner, Dvorak, Gershwin !) et sa stricte portée artistique, les observateurs du si sensible dossier nucléaire nord coréen (cf. franchissement du seuil nucléaire en octobre 2006) jaugeront cette avancée à l’aune d’une toute autre eau. Lancée à l’initiative des autorités de la République Populaire Démocratique de Corée (RPDC) en 2007, l’invitation adressée à la formation philarmonique américaine n’eut pu se concrétiser en 2008 (un laps de temps si court, à bien y regarder !) sans une avancée considérable sur le nœud gordien des chaotiques rapports américano-nord coréens.

Blanc seing Présidentiel. Il est ainsi inconcevable que la Maison Blanche ou le Département d’Etat – même dans l’hypothèse hautement crédible où l’administration Bush cherche désespérément un succès en matière de politique étrangère avant la fin de son mandat – ait pu accorder quelques chances de succès à cette entreprise diplomatico-musicale si de son côté, sur le volet du désarmement nucléaire, Pyongyang n’avait pas répondu (à tout le moins partiellement) aux attentes (aux espoirs, aussi) et à l’agenda esquissé, entre contraintes et récompenses, dans la matrice composite des Pourparlers à Six (PP6 ; Corée du nord et du sud + USA + Japon + Chine + Russie).

En un raccourci rapide, on considèrera alors que cet interlude artistique dans l’austère capitale nord-coréenne sanctionne, récompense, la relative bonne volonté de Pyongyang et, un semestre après la fermeture (conformément aux engagements) de la centrale nucléaire de Yongbyong, les avancées constatées sur le terrain par le négociateur américain Christopher Hill, fonctionnaire opiniâtre au service du désarmement nucléaire régional et de la normalisation – graduelle, conditionnée – des rapports diplomatiques bilatéraux (RPDC / USA).

Une « invasion » américaine plébiscitée. Aussi, en cette belle et inhabituelle soirée de mardi, le Grand Théâtre de Pyongyang déploie son hospitalité à la plus importante « invasion » américaine dans le nord de la péninsule coréenne en un demi-siècle ; le conflit intercoréen (1950-53) est désormais bien loin des repères de ces insolites visiteurs étrangers en provenance de New York. Ils sont près de 400 à avoir l’auguste « privilège » de découvrir à cette occasion la capitale de cet Etat embastillé ; toutefois, aucun haut responsable de l’administration américaine n’assistera à leur historique représentation. On ne saurait aller trop vite ni prendre le risque de trop se découvrir… Entre Washington et Pyongyang, l’histoire du dernier demi-siècle a si souvent pris des chemins de traverse douloureux…

Un an tout juste après la signature de « l’accord de février 2007 » en vertu duquel le régime nord coréen accepte de démanteler son arsenal nucléaire, d’abandonner ses recherches atomiques en contrepartie de la fourniture d’une aide énergétique substantielle (1 million de tonnes de pétrole) et de garanties de sécurité, le chantier parait donc raisonnablement avancé. Certes, si la première phase (fermeture du complexe nucléaire / plutonium de Yongbyong + fourniture de 50 000 tonnes de fuel) a bien été mise en œuvre, la réalisation de la seconde, à tout le moins aussi complexe, n’irait pas sans poser difficultés et agacements.

Retards et interrogations. En effet, selon Washington, la date butoir (31 décembre 2007) pour la remise de l’inventaire des programmes et sites nucléaires nord-coréens est belle et bien dépassée ; subsiste également quelques doutes sur la quantité de plutonium dont disposerait encore la RPDC (après son essai d’octobre 2006), également quelques craintes qu’une filière nucléaire à l’uranium ne soit dissimulée par Pyongyang, ou encore – excusez du peu -- qu’un possible transfert de savoir-faire nucléaire n’ait été opéré vers d’autres relais de « l’axe du mal » (Syrie, en l’occurrence). De quoi légitimement tempérer l’enthousiasme du Département d’Etat dont la « première dame », Condoleeza Rice, se trouve opportunément chez un autre acteur essentiel de la résolution du dossier, la vigilante Pékin, afin de rappeler à l’ensemble des partenaires des PP6 combien le suivi du dossier, le maintien de la pression sur la diplomatie nord-coréenne et une position harmonisée (le Japon est directement concerné par cette remarque) demeurent indispensables.

De son côté, Pyongyang argue également de quelques atermoiements dans la mise en œuvre de l’accord (notamment le rythme et la quantité de combustible fossiles fournis jusqu’alors), insiste sur la « moindre bonne volonté » de certains (cf. Tokyo) et rappelle combien la RPDC serait sensible à quelques évolutions majeures (cf. disparition de la liste américaine des Etats sponsors du terrorisme ; normalisation des relations diplomatiques avec Washington ; signature d’un traité de paix scellant la fin officielle de la guerre de Corée).

Aussi, bien sûr, les posters aux slogans guerriers ou /et anti-américains ont opportunément disparus des murs de la capitale ces derniers jours.

Des dividendes, mais pour qui ? Outre la satisfaction pour les quelques centaines de spectateurs (triés sur le volet) du Grand Théâtre de Pyongyang d’assister à un (très) exceptionnel événement musical et artistique de (très) haute livrée, à qui profitera cette atypique irruption américaine au nord de ce 38eme parallèle de triste mémoire ? En premier lieu au « cher Leader » nord coréen, l’insondable Kim Jong Il, dénoncent les sceptiques, irrités à l’idée d’offrir une passerelle si grande et manifeste qu’elle confinerait à la quasi-reconnaissance politique, alors même que les discussions sur le nucléaire, comme vu plus haut, connaitraient un ralentissement que d’aucuns jugent déjà, à mi-processus, inquiétant. Du côté de Pyongyang et du cher Leader, le gain apparaît aussi indiscutable qu’aisé à capitaliser auprès des masses populaires, sevrées d’informations : c’est la puissante Amérique, tous symboles et excellence dehors, qui se pressent dans la capitale nord-coréenne, comme un prélude à une reconnaissance, à une réinsertion internationale prochaine et méritée ; presque un aveu de faiblesse et d’impuissance … (selon la logorrhée officielle, s’entend).

Bien que l’administration américaine s’en défende, cette incroyable soirée musicale de prestige, autant chargée de symboles que de clefs de sol, devra générer quelques bénéfices à son endroit, fussent-ils cependant discutables : enferrée dans le bourbier irakien, à la peine sur l’épineux dossier du Moyen-Orient, mal partie dans la gestion de la crise afghane et son corollaire du terrorisme international, l’équipe Bush, en fin de règne, est avide de justifier quelque avancée substantielle sur les grands dossiers de crispation internationale. Les progrès enregistrés depuis février 2007 et le retentissement donné à cet insolite événement, salué unanimement de part le monde, à quelques mois du terme (laborieux) de son mandat, représentent une occasion à ne pas manquer, de peur – hypothèse hautement probable -- que ne se représente d’ici la fin 2008 pareille opportunité ; quitte à prendre le risque d’en surdimensionner hâtivement la portée.