
Un gouvernement de coalition ne manquerait pas de piment
Olivier GUILLARD par Sibylle Laurent (Nouvel Obs.com, 19 février 2008)
Les élections législatives et provinciales au Pakistan semblent consacrer la défaite du parti du président Pervez Musharraf. Quelle analyse faites-vous de ces résultats ? Quels changements cela va-t-il induire ?
Les résultats sont conformes aux prévisions : une grosse victoire pour les forces démocratiques incarnées par le Parti du Peuple Pakistanais (PPP), de feu Benazir Bhutto et la Ligue Musulmane du Pakistan (PML-N) de l'ex-premier ministre Nawaz Sharif, qui dégagent à peu près 150 sièges. C'est un camouflet direct pour le président et pour ses sponsors, je veux parler de l'équipe présidentielle qui mixe des intérêts militaires, politiques, industriels et claniques, qui avait rejoint le président en 1999. Ces gens-là vont commencer à se faire plus discrets.
Il y a d'autre part un recul considérable des partis politiques religieux. Ils sont crédités de 2 sièges, là où ils en avaient une cinquantaine en 2002. Autant dire qu'ils perdent complètement leur influence.
Paradoxalement, ces élections vont redonner à Musharraf un petit peu plus de crédit. Sa légitimité personnelle étant déjà complètement en déclin depuis 18 mois, il aurait eu une cote de popularité encore plus basse s'il n'avait pas organisé ces élections. Le PPP et le PML-N se montrent satisfaits du résultat. Et le président joue le bon perdant : il reconnaît la victoire, il dit qu'il travaillera de bonne grâce avec les partis vainqueurs. Il est assez respectueux.
En théorie, il se dessine donc un gouvernement de coalition nationale qui grouperait des membres du PPP et du PML-N. Ce qui ne va pas manquer de piment, car ces deux partis ont, hormis la volonté d'éradiquer à tout prix les forces militaires, très peu de choses en commun. On voit mal comment ils vont meubler une fois que la période d'euphorie démocratique sera passée.
Normalement, on devrait aussi avoir une redistribution équitable des uns et des autres selon trois pôles : le président, va devoir travailler avec un gouvernement fraîchement élu et bénéficiaire d'une légitimité que lui n'a plus ; ces deux-là vont devoir composer avec l'armée, garante de la stabilité. La bonne volonté des uns et des autres devrait passer dans un premier temps outre les ruptures idéologiques.
Un revers également pour les partis fondamentalistes... Que traduit ce basculement de la part de la population ?
Ces élections renvoient l'image d'une société pakistanaise qui est loin de rechercher à tout prix l'islamisation. Même dans les provinces du Nord-Ouest, où l'enracinement religieux est très fort, les partis fondamentalistes ont beaucoup perdu.
L'échec de ces partis islamistes, dont le poids dans la population est surdimensionné depuis toujours, montre que la société pakistanaise, en dépit de ces "talibanisations" est fondamentalement attachée à une vision beaucoup moins sectaire que cela. Deux élus sur 250, cela n'est rien. Le pouvoir politique et la population vont pouvoir relayer le message que la religion fait partie intégrante de leur pays, mais qu'ils ne sont pas dans des comportements fondamentaux ou autres déviations. Cela donne une légitimité à la société civile traditionnelle, sans pour autant rejeter le côté religieux.
Au niveau des relations internationales, ces élections vont-elles changer la donne ?
Cela va renvoyer une image enfin un tout petit peu plus flatteuse du Pakistan sur la scène internationale. Car enfin, les élections ont eu lieu, alors que jusqu'à la dernière minute elles auraient pu être annulées, sous prétexte d'un attentat par exemple. Elles ont eu lieu dans un climat "sans trop de tensions" et les résultats sont conformes aux attentes, ce qui peut prouver que les élections n'ont pas été trop truquées. Enfin, le résultat des élections renvoie au fin fond du spectre politique pakistanais les partis fondamentalistes.
Evidemment, on est encore très loin de la normalité. L'ensemble des paramètres des garanties de la démocratie clignote toujours dans le rouge. Mais, compte tenu du contexte du Pakistan, on peut parler d'un début d'inflexion positive. L'Union Européenne devrait réagir très favorablement, et les Etat-Unis… plutôt favorablement aussi.
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