
Quels futurs stratégiques pour Taïwan ?
Jean-Vincent BRISSET par Joseph Henrotin (DSI, février 2008)
On a souvent fait mention des exercices menés par la Chine dans le détroit de Taiwan en 1996 et 1999. Le fait que plus de 800 missiles balistiques soient pointés contre Taiwan est régulièrement indiqué dans les médias. Cependant, peut-on estimer qu'il existe une volonté chinoise de conquérir Taiwan par la force ?
Il faut relativiser l'importance des 800 missiles balistiques. Hors nucléaire, l'attaque de décapitation avec 800 missiles balistiques représente une demie journée de Kosovo, soit 800 fois 250 kg d'explosif. Avec un guidage qui sera fait d'INS (1) de qualité moyenne, on imagine mal que la République populaire de Chine puisse espérer bénéficier d'un guidage GPS ou GLONASS pour ses armes. La Chine n a absolument pas la capacité à faire de la décapitation. Quand on connaît Taiwan et le durcissement de ses structures de commandement, 800 fois 250 kg ne permettraient de détruire que des objectifs médiatiques comme le palais présidentiel. Une fois les missiles tirés, on aurait une réaction internationale assez vive. Mais sur le plan des capacités militaires de Taiwan, la Chine populaire n'aurait rien fait. Lorsque vous posez la question de savoir s'il existe une volonté chinoise de conquérir Taiwan par la force, bien sûr. Ce n'est pas nouveau. Cela fait partie du corpus intellectuel des militaires et des politiques chinois. On ne veut pas exclure la possibilité d'envahir Taiwan par la force. Mais je ne pense pas qu'il s'agisse d'une volonté de le faire, mais plutôt d'une volonté de dire que l'on est capable de le faire
En réalité, ils n ont pas la capacité d'envahir Taiwan. Il y a autant un problème de résistance militaire qu'un problème géographique et technique : les côtes de Taiwan ne sont pas propices, à aucun endroit, à une attaque par la mer. Débarquer sur Taiwan présenterait d'énormes difficultés Il y a deux plages où l'on peut beacher que l'on peut interdire de manière assez simple. Si les Taiwanais ont beaucoup d'artillerie mobile, ce n'est pas par hasard. c'est pour passer d'une plage à une autre afin de casser une attaque éventuelle Toute la côte ouest de Taiwan est faite de vase semi-dure plate. Tous les spécialistes vous diront que l'on ne débarque pas là-dessus. À l'Est, il y a 200 m de falaises, deux ports et une plage. La plage de Kensing est desservie par une route qui passe dans une vallée encaissée. Le " débarquement de Normandie " n'est techniquement pas possible. Tout ce que peut espérer Pékin, c'est la reddition de Taiwan, soit après un blocus, soit après une attaque de décapitation. Une telle attaque ne se fera pas avec 800 missiles balistiques classiques. La reddition est imaginable à la suite d'attaques psychologiques de grande ampleur.
On a fréquemment indiqué que le niveau d'investissement des élites taiwanaises en Chine continentale était un frein au processus de modernisation de la défense de l'île et à l'acquisition d'un véritable esprit de défense. Est-ce toujours le cas, y compris après les dernières élections ?
Ce ne sont pas toutes les élites taiwanaises. Elles sont très partagées entre les élites économiques et les élites politiques et sociales. Les élites taiwanaises sont très souvent des militaires ou des hauts fonctionnaires qui sont, eux aussi, très opposés à une scission définitive avec la Chine continentale. J'ai un ami général dans l'armée de l'air taiwanaise qui pense qu'on arrivera à la réunification. Les élites taiwanaises commerciales et universitaires, par ailleurs, disent en privé qu'ils sont 22 millions et qu'ils ont plus de diplômés du 3e cycle que la Chine populaire et ils pensent qu'ils pourraient prendre une grande place dans la direction de l'ensemble de la Chine. C'est quelque chose que l'on rencontre aussi à Singapour et à Hong Kong : ils se voient souvent comme de potentiels dirigeants d'une Grande Chine. Les élections actuelles montrent le problème du référendum. De plus en plus, il semblerait que des gens soient prêts à afficher une position relativement dure, y compris parmi les investisseurs sur le continent. À l'heure actuelle, il y a à peu près un million de Taiwanais qui vivent sur le continent et qui y sont complètement impliqués.
Taiwan a récemment effectué une démonstration de force majeure - toute proportion gardée - en faisant défiler ses forces pour la première fois depuis 1991. Faut-il y voir une volonté d'émancipation de l'île en regard du " duel politique " qui l'oppose à la Chine ?
Cela me surprend beaucoup que cet événement soit présenté comme un changement. La démonstration de force que fait Taiwan tous les ans vis-à-vis de la Chine populaire renvoie beaucoup plus au grand exercice annuel. Le défilé des forces, c'est plus une question de politique intérieure.
Mais cette fois-ci, on a vu défiler ce qui est présenté comme un missile de croisière de frappe terrestre...
Le missile de croisière de frappe terrestre devient relativement simple. Entre un drone amélioré et un Cessna télécommandé, je ne vois pas de différence. Et les Taiwanais ont largement les moyens de créer toutes sortes d'engins autonomes capables d'aller de l'autre côté, sachant aussi qu'ils peuvent espérer, dans un certain nombre de cas de figure, un signal GPS. Alors que les Chinois ne l'auront pas…
Dans quelle mesure les déclarations japonaises portant sur une éventuelle intervention en soutien à Taiwan en cas d'attaque de l'île sont-elles non seulement à prendre au sérieux mais aussi valables face à des formes de conflits plus larvées (i.e. attaques informatiques) ?
On a deux problèmes différents. Si la Chine populaire prend le contrôle de Taiwan, elle aura le contrôle sur la quasi-totalité des voies d'approvisionnement en matières premières du Japon, sachant qu'il est totalement dépendant d'elles. Je pense que dans ce cas-là, les Japonais auront l'arme nucléaire dans les mois qui suivent. Je l'ai écrit pour la première fois en 92 ou en 93 et j'en suis encore totalement persuadé à l'heure actuelle. Les Japonais n'auraient pas d'autre solution. Deuxième chose, les attaques informatiques sont " molles ", elles ne sont pas dures, pas précises. Si des attaques visent Taiwan, on ne saura pas qu'elles viennent de Chine populaire - on ne sait jamais d'où vient une attaque informatique, même si l'adresse IP de l'attaquant est en Chine. Lorsque l'on contre des attaques informatiques, on les contre dans tous les sens.
Par définition, les pays qui contrent les attaques informatiques en font eux-mêmes. Évaluer ses vulnérabilités à soi implique de faire une attaque. J'ai participé à une émission présentée par Yves Calvi (2) et il était étonné de voir ses quatre intervenants d'accord sur ce point. Se défendre implique de faire des attaques toute la journée, y compris contre nos alliés.
Dans quelle mesure la réduction du format de l'US Navy et le désengagement corrélatif des États-Unis dans le détroit vont-il affecter l'équilibre des puissances dans la zone ?
Il y a deux choses. La réduction du format de la Navy, c'est Andrew Marshall, Donald Rumsfeld, c'est une nouvelle manière de voir les choses. Marshall a réussi - à sa grande surprise - à voir s'imposer sa doctrine. Ce n'est pas parce que l'on est en réduction de format que l'on est désengagé. La doctrine, c'est la capacité de détruire tout adversaire avant même qu'il ait pensé à frapper. Les Chinois ont des CSS-4. S'ils les sortent pour viser le Japon ou la Russie, les États-Unis vont les casser avant qu'ils n'aient pu les tirer, sans chercher à comprendre. Toute la réduction de format de l'US Navy va vers cette doctrine de bâtiments qui sont des porte-conteneurs lançant des missiles,
Mais le DDG-1000 va coûter plus de 2 milliards de dollars pièce...
Oui, la Navy semble avoir en ce moment de sérieux problèmes de contrôles de coûts. Il en est de même pour les LCS. Je ne suis donc pas sûr que ce soit la solution. Il y a toute une recherche en cours. Le désengagement visuel, oui. L'US Navy patrouillant avec deux groupes de porte-avions comme en 96 dans les détroits, non, ce sera fini. D'un autre côté, dans la mesure où les Américains affirment qu'ils peuvent frapper à 4000 km de distance, ce n'est pas un problème.
Concrètement, il y a tout de même un décalage entre l'affichage de cette intention stratégique d'une force ultra-technologique et sa réalisation concrète. Même la DARPA estime qu'un RATTLRS ne sera pas disponible avant 2020-25. Or, la réduction se pose aujourd'hui... Cela risque-t-il d'affecter l'équilibre des forces ?
Pour le moment, je pense que l'équilibre des forces joue amplement en faveur des Etats-Unis. À eux seuls, un porte-avions américain et ses appareils ont la moitié de la puissance de frappe de l'armée de l'Air française. Les capacités d'emport en armements sophistiqués des avions de l'aéronavale américaine sont très supérieures aux nôtres. L'intrusion en surface d'un sous-marin chinois au milieu d'un groupe américain a beaucoup plus apporté un soutien à la demande de crédits supplémentaires de la Navy qu'elle n'a démontré sa vulnérabilité.
Taiwan a officiellement abandonné toute ambition nucléaire militaire - et a signé le TNP - mais l'on sait qu'avec 6 réacteurs opérationnels et 2 autres en construction, l'île maîtrise suffisamment le domaine électronucléaire. Est-il imaginable de voir une réactivation du programme Hsin Chu ?
Les Taiwanais n'ont plus de coopération avec le Brésil, l'Afrique du Sud ou Israël sur le sujet. Mais ils entretiennent toujours des liens avec les Israéliens. Ils ont, donc, des possibilités. Ils ont, en fonction de leurs liens passés, des connaissances et des capacités, mais la réalisation d'un programme militaire demeure difficile, même si c'est à la portée de beaucoup de pays, dont Taiwan, Pour cela, il faut avant tout une volonté politique.
Selon vous, les Taiwanais pensent-ils pouvoir, le cas échéant, " activer " politiquement ce programme ?
Sur le plan stratégique, ce n'est pas intéressant, ils n'ont pas besoin de cela, Ils ont les moyens d'engager 4 Mirage ou 4 F-16 sur Shangaï et d'y faire des dégâts d'un niveau similaire au nucléaire. Deuxième chose, les gens du DPP, le parti actuellement au pouvoir, sont très idéologues à ce niveau. Ils sont complètement contre le nucléaire militaire. Arriver à mener un programme secret contre l'avis de la plupart des ministres, c'est douteux. Il y a des skunk works (3) à Taiwan mais je ne pense pas qu'ils travaillent dessus. Ils n'en ont pas besoin.
(1) Système de navigation inertielle
(2) Journaliste présentant "C dans l'air", sur France 5 et "Nonobstant", sur France Inter.
(3) Travaux secrets
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