Olivier Guillard


Elections J-5 : semaine décisive au Pakistan
par Olivier GUILLARD (IRIS, 13 février 2008)



Ce pourrait être la semaine de tous les dangers dans ce bouillonnant Pakistan (près d’un millier de victimes en 2007), jamais à l’abri d’une nouvelle tragédie (cf. assassinat politique), d’un coup du sort malvenu (cf. attentat) ou d’une énième surprise, médiocre -- voire pire -- la plupart du temps (cf. arrestations arbitraires ; déclaration d’état d’urgence). Le 18 février prochain seront organisées les élections législatives et provinciales en cette terre que baigne l’Indus ; un scrutin attendu à plus d’un titre et qui ces derniers jours attisa une fois encore l’irresponsabilité (cf. 10 morts dans un attentat-suicide lundi au nord-Waziristan ; 25 l’avant-veille lors d’un meeting électoral près de Peshawar) d’éléments déterminés à malmener ce ténu processus de « restauration démocratique ». Une acception large et audacieuse de ce concept, du reste ; en effet, plus qu’un authentique retour à un exercice démocratique plein et entier, les dizaines de millions de votants joueront surtout de leur frêle bulletin de papier pour envoyer un message fort à l’establishment militaire et son ex-représentant, l’actuel Président P. Musharraf. Ils lui signifieront qu’un (trop long à leur goût) chapitre de l’histoire politique moderne devait à présent être tourné, que le système Musharraf se trouvait plus que jamais en butée et qu’il était peut-être temps, pour l’armée, de retourner vers ses casernes et s’occuper des innombrables challenges sécuritaires nationaux (cf. surveillance de la Ligne Durand avec l’Afghanistan ; insurrection au Baloutchistan ; terrorisme et militantisme islamiste dans les zones tribales ; lutte contre le terrorisme à l’échelle nationale ; et l’on en passe…) … plutôt que de politique. Un « métier » pour lequel les militaires n’ont jusqu’alors jamais fait montre de capacités particulières, pour ne pas parler de compétences. Il y a quelques jours à peine, après une (nouvelle) infructueuse implication directe de 16 mois dans les affaires politiques nationales, la junte militaire thaïlandaise reconnaissait « ne pas avoir été en mesure de réaliser 100% de objectifs ; nous avons fait au mieux mais les choses ne se sont pas déroulées comme nous l'espérions. Nous ne pouvons nous en prendre qu'à nous-mêmes ». Un exemple régional à méditer…

Pour ce scrutin législatif majeur, le premier depuis une décennie (si l’on écarte le dernier exercice en 2002, boycotté par les principaux partis politiques), les électeurs pakistanais devraient se déplacer en masse, entre fébrilité, tension et intimidation, vers les bureaux de vote et les urnes … que d’aucuns estiment déjà « substantiellement » nourries par une équipe au pouvoir (entendez la matrice Musharraf-armée-parti du PML-Q) plus soucieuse de maximiser ce qui lui reste d’influence que de respect des règles et des « bonnes pratiques ».

Convaincus que la régularité du scrutin faisait défaut dès avant même sa tenue (cf. gouvernement intérimaire et Commission électorale non-neutres et proches de Musharraf ; Cour Suprême aux ordres ; militants politiques, opposants, membres de la société civile et journalistes sous les barreaux ou entravés par centaines ; etc.), diverses formations politiques n’y prendront guère part, préférant appeler la population à descendre dans la rue pour demander le départ de l’administration Musharraf ; pour le bien du pays et dans la dignité, sans scrutin, plutôt que de s’y accrocher à tout prix, alors que sa légitimité flirte désormais avec le niveau zéro.

Une équipe en place qui ne l’entend pas de cette oreille… Après 9 années passées au pouvoir, l’ancien commando et général Musharraf n’entend toujours pas une population, toutes couches sociales et origines provinciales confondues, lui assener quotidiennement depuis un an (au bas mot…) de vigoureux « Go Musharraf Go ! ». « Sans moi, le chaos règnerait » se défend et vend (à ses sponsors étrangers) avec force succès celui qui renversa à l’automne 1999 le 1er ministre Nawaz Sharif. Une vision exagérée de son importance et de ses propres capacités aux vues des résultats engendrés depuis 1999 ; jamais le Pakistan, pour qui les mots de crise, de conflit, d’affrontements, déclinés sur le mode politique, ethnique, religieux, militaire ou économique, font tristement partie du quotidien des … soixante dernières années, n’a pourtant semblé si près du gouffre, à deux pas de sombrer dans des abimes de tourments et, peut-être, de se muer en Etat failli.

Deux mois après la tragique disparition de la charismatique chef de l’opposition, madame Benazir Bhutto, alors même que la période de deuil vient tout juste de se terminer, le peuple du Pakistan entend exprimer son courroux en glissant ce petit bout de papier dans l’urne, ces quelques grammes qui, dans un système respectueux des règles et des droits de ses concitoyens, font toute la différence. Il n’est pas sûr (le contraire le serait davantage) que cela soit encore le cas ou le scénario de référence privilégié dans les allées du pouvoir à Islamabad.

Sans surprendre, les derniers sondages accordent une confortable avance en termes d’intentions de vote aux deux étendards de la restauration de la démocratie (fut-elle imparfaite…) que sont le parti de feu Benazir Bhutto, le Pakistan People Party (PPP) et la Pakistan Muslim League (PML-N) de Nawaz Sharif : à 5 jours du scrutin, ces deux formations recueilleraient respectivement 35-50% et 20-25 % des intentions de vote. Des chiffres conformes aux estimations des observateurs, laissant loin derrière le parti du roi (PML-Q) et ses faibles 12-15%.

Des projections qui donc placeraient le « clan » de l’actuel chef de l’Etat plus encore en difficulté ; en effet, une « heureuse » manipulation des urnes et des résultats mise à part, comment accorder alors aux « pro-Musharraf » -- plus guère nombreux, certes … -- le droit de composer le prochain gouvernement, plus encore celui de nommer un représentant du PML-Q comme 1er ministre ?

Comment dénier aux forces démocratiques, si ces prévisions comptables se vérifiaient le 18 février, la possibilité de façonner – et l’on devine par avance combien l’alchimie interne sera délicate à doser entre pro-Bhutto et pro-Sharif – le premier gouvernement aux atours démocratiques depuis 1999 ?

Comment réagirait la population si d’aventure de curieux résultats au dépouillement faisaient apparaître quelques anomalies statistiques, que le parti du roi par exemple devance celui de la dynastie Bhutto, que la participation des citoyens au(x) scrutin(s) était entravée ou encore que la publication des résultats soit retardée de quelques jours, au-delà du délai raisonnable ?

Après une année 2007 sans précédent en termes de victimes et d’attentats, la tendance lourde pour 2008 semble déjà faire jurisprudence ; on déplore tristement une centaine de victimes civiles depuis le début de l’année. Dans un grand et sincère mouvement d’union, opposants à Musharraf, forces démocratiques et société civile ont clairement annoncé qu’ils n’accepteraient en aucun cas dans le calme, dos courbé, la tricherie et un verdict électoral par trop désavantageux. A peine voilée, la perspective du recours à la violence lors de manifestations de masse n’est pas même exclue.

Président Musharraf, Général Kiyani, il n’est naturellement ni souhaitable, ni nécessaire que les choses en arrivent à cette douloureuse extrémité ; l’amour de votre pays, son besoin vital d’apaisement en ces temps troubles, sauront vous en convaincre. Depuis Paris et la lointaine Europe, nul n’en doute.