Philippe Hugon


Le conflit du Tchad de février 2008. Un obstacle nouveau à la résolution du conflit du Darfour?
par Philippe HUGON (IRIS, 12 février 2008)



La situation actuelle du Tchad inquiète fortement les Nations unies qui doivent déployer une force hybride au Darfour. L'attaque des rebelles au Tchad, venant du Darfour, a retardé la mise en place de la force Eufor. L'engagement de la France auprès d'Idriss Déby a conforté les partenaires européens dans leur crainte que la France dissociait peu son dispositif Epervier et son appui à Idriss Déby, de la sécurisation des populations réfugiées et déplacées (mission première de cette force). Les affrontements actuels et futurs entre les rebelles sanctuarisés au Tchad et au Soudan, voire entre le Tchad et le Soudan, rendent très difficile l'intervention de ces forces européennes, de l'Union africaine et des Nations unies.

Les évènements du Tchad peuvent être rappelés : 2000 rebelles tchadiens venant en pickup du Darfour, et soutenus par le Soudan, sont entrés à N'Djamena le 1er février 2008 avec à leur tête trois composantes : Mahamad Nouri (Union des forces pour la démocratie et le développement ) ; Gorane, ancien ministre ayant fait défection en 2006 - il était soutenu par le Soudan mais rencontrait l'hostilité de la Libye- ; Timan Erdimi et son frère, neveux de Idriss Déby, et d'ethnie Zaghawa, avaient fait défection en 2005 (Rassemblement des forces pour le changement RFC) et l'UFDD-fondamentale dirigée par Makaye. En revanche, le mouvement justice et égalité (MJE) de Ibrahim Khalif avait pris position pour Déby. En plus de N'Djamena, on a également noté l'attaque de Adré, proche du Soudan. Longtemps, la situation a été incertaine même si le temps a joué pour Idriss Déby, à la tête de son armée puis réfugié dans son palais. La prise de pouvoir par les rebelles supposait qu'ils bénéficient de défections au sein de l'armée tchadienne, qu'ils disposent de renforts, qu'ils anéantissent les hélicoptères de combat en prenant l'aéroport et qu'ils aient accès à de l'essence et à des munitions. Or, ils étaient à 800 kms de leurs bases. Les forces militaires gouvernementales ont ainsi bénéficié d'une supériorité par les hélicoptères de combat et les tanks, alors que les forces rebelles disposaient de lances-roquettes, mitrailleuses et kalachnikovs. Le rôle de l'armée française a été décisif même s'il a été au départ discret et attentiste. Elle a aidé au départ des étrangers et à l'exfiltration de membres d'ambassades. La force Epervier a disposé de renforts. L'armée française a tenu l'aéroport de N'Djamena. Elle a fourni en renseignements et en munitions l'armée tchadienne (notamment par l'intermédiaire de la Libye, 10 tonnes de munitions pour les charsT-55 de Idriss Deby). Les combats ont été très violents et on note des centaines de morts et plus de 1000 blessés. Le chef d'Etat major de l'armée tchadienne a été tué. Les rebelles ont été contraints de se replier après avoir occupé plus de la moitié de la capitale.

La France a ainsi appliqué son accord de coopération à volet militaire. Son action a été moins visible qu'en avril 2006 où, dans des conditions proches, des coups de semonce des avions avaient été donnés. Il y a eu reconnaissance et survol de la frontière soudanaise et informations par satellites. Certaines sources (La Croix du 8 février) ont même avancé que l'appui militaire a été plus direct avec coordination des forces tchadiennes, le rôle de la coordination des opérations spéciales (COS), voire participations aux combats. Le Monde, daté du même jour, disait que Nicolas Sarkozy avait pris la décision de ne pas intervenir directement militairement. Les informations sont donc contradictoires. La France, prise dans le bourbier tchadien, a eu le soutien de la communauté internationale. Il y a eu condamnation de l'Union africaine et de l'Union européenne. La déclaration du Conseil de sécurité des Nations unies (présentée par la France ) du 4 février a appelé « les Etats membres à apporter leur soutien au gouvernement tchadien ». La France et les Etats-Unis ont haussé le ton contre le Soudan. Bernard Kouchner a déclaré le 4 février : « Nous espérons ne pas avoir à intervenir plus avant ».

Il y a un enchevêtrement des facteurs qui interviennent dans cette crise militaire et politique :

- un jeu d'opposition interne par les armes entre les différentes forces politiques et militaires tchadiennes. Le Tchad a connu la guerre de manière quasi permanente depuis son indépendance et une prise du pouvoir par les armes. Idriss Déby a certes été élu par les urnes après avoir pris le pouvoir, avec l'appui de la France et de la Libye, par les armes en 1990. La corruption y est abyssale. La rente pétrolière s'évapore. Le pouvoir est accaparé par un clan (Bideyat de l'ethnie Zaghawa) et un groupe de militaires limité, certains Zaghawa considérant qu'ils n'ont pas bénéficié suffisamment de la manne pétrolière. Le mouvement des rebelles était très divisé pour constituer une opposition crédible. Dans l'immédiat (ndlr le 11 février 2008), les opposants ont été arrêtés (l'ancien chef de l'Etat Lol Mahamat Choua, Ibni Oumari Saleh, Ngarejy Yorongar).

- la crise du Darfour. Le conflit du Soudan et du Darfour n'a pas seulement fait tâche d’huile au Tchad et en Centrafrique avec les populations réfugiées ou rebelles transfrontalières. Il est au cœur du conflit tchadien. Le Tchad y soutient les rebelles au régime de Khartoum, alors que le Soudan sert de sanctuaire aux opposants d'Idriss Déby. Les Soudanais ont donné un appui logistique aux rebelles en les finançant et en les armant. Le calendrier correspondait à la mise en place de la force Eufor avec une forte opposition du Soudan. Suite à l'échec des rebelles, les forces soudanaises et Djanjawid ont attaqué le MJE qui s'était rallié à Idriss Deby (on décompte durant ce week-end du 9 et 10 février, 200 morts et 12000 réfugiés au Tchad).

- Les ambitions régionales opposent d'une part la Libye et le Soudan, et d'autre part les pays faisant partie de la Ligue arabe proches du Soudan marqués par un islamisme radical et ceux qui appartiennent à l'Afrique noire. La Libye considère que le Tchad fait partie de son arrière-cour et elle soutient les hommes du Nord du Tchad, Toubou ou Zaghawa. Les attaques sont fréquentes entre le Tchad et le Soudan. En avril et novembre 2007, l’armée tchadienne affrontait sa rivale soudanaise au Darfour. Le Soudan avait dit qu'il répliquerait. La dimension religieuse n'est pas absente avec les risques d'une extension du radicalisme islamique de Khartoum.

- Les enjeux stratégiques internationaux. Derrière le Tchad et le Soudan se trouvent des grands puissances ayant des intérêts pétroliers et géopolitiques différents. L'Iran et la Chine soutiennent le Soudan alors que les Etats-Unis et la France soutiennent le Tchad. Ce pays a 1 milliard de barils de réserves de pétrole et produit un peu plus de 20000 barils par jour pour des revenus de 3 milliards de dollars. Les intérêts sont américains (Chevron, Exon-mobil, et malaisiens avec Petromas). L'évacuation se fait par l'oléoduc de Doba à Kribi. Idriss Déby avait rompu l'accord passé avec la Banque mondiale, les compagnies et la société civile pour une gestion transparente de la rente pétrolière. Celle-ci a certes été accrue par renégociation avec les compagnies mais elle s'est largement évaporée ou transformée en achats d'armes. L'ambition chinoise et soudanaise serait que les gisements du Darfour et du Tchad puissent dans des décennies futures passer par Port Soudan. Les Etats-Unis ont déployé un dispositif militaire pour sécuriser le pétrole (extraction et routes maritimes) le long du Golfe de Guinée.

On peut également noter que l'intervention directe ou indirecte militaire de la France montre la continuité de la politique française en Afrique même s'il y a eu l'onction multilatérale des Nations unies. Elle témoigne également d'une proximité avec la politique américaine en Afrique et du rôle de la Libye comme nouveau partenaire africain de la France. Le Tchad est ainsi un des épicentres, à côté de la corne de l'Afrique ou de la RDC, de la géopolitique africaine. Vaste pays aride aux frontières immenses, il est à la charnière des mondes arabe et noir, anglophone et francophone. On retrouve ainsi au Tchad la même ligne de fracture qu’au Soudan, entre l’Afrique blanche et noire, « Arabes » et « Africains », des différences ethniques ou claniques, religieuses (55% de musulmans dont 5 à10% de fondamentalistes), linguistiques et climatiques.

QUELLES PERSPECTIVES ?

Sur le plan politique, la corruption est abyssale. Les événements récents ont renforcé Idriss Deby mais sa légitimité interne est faible. Il est chef de guerre, et non rassembleur politique. Il a été chef de l'armée tchadienne en 1987 contre la Libye, a fait l'Ecole de Guerre à Paris. Marqué par l’usure du pouvoir, il a su tirer part du conflit du Darfour et de l'appui international lors de la crise de février. En bon stratège militaire, il utilise la conjoncture pour renverser des situations difficiles Ainsi, après avoir accusé les membres de l'Arche de Zoé de pédophiles et vendeurs d'organe, il s'est présenté comme le sauveur des enfants volés pour aujourd'hui paraître magnanime et dire qu'il accorde la grâce des membres de l'Arche de Zoé condamnés. Les forces d'opposition sont très divisées avec 70 partis. Les chefs de clan ont une tradition guerrière et non démocratique. La démocratie est à construire autour de partis à base programmatique et non de chefs de clan. L'arrestation sans informations et défense des droits des opposants rend sceptique sur une alternative de prise de pouvoir par les urnes et non par les armes.

Sur le plan social dominent la pauvreté, l'exclusion de la population de la rente pétrolière et la crise humanitaire avec les morts, les blessés et les réfugiés. Des milliers de réfugiés ont quitté N'Djamena pour le Cameroun. Le Tchad, pris dans la guerre, s'enfonce dans la pauvreté, la destruction de ses équipements, de ses compétences et le gaspillage de la rente pétrolière. Il est le symbole de la malédiction pétrolière. La population est une des plus pauvres du monde malgré, ou à cause, du pétrole qui a accentué la conflictualité.

Sur le plan de la paix et de la sécurité, les crimes contre l'humanité du Darfour continue. L'attaque des rebelles a retardé la mise en place de la force Eufor de 3700 hommes dont 2100 français. Celle-ci avait été déjà retardée de deux mois, suite aux réticences notamment de l'Allemagne et de la Grande-Bretagne, considérant que la France ne différenciait pas suffisamment ses intérêts (force Epervier, soutien à Idriss Déby) et son appui à cette force européenne. Plusieurs partenaires européens de la France, notamment l'Autriche, ont exprimé leurs doutes sur la neutralité de la France dans la mise en place de l'Eufor. Cette force doit sécuriser les 450000 déplacés et réfugiés du Darfour en RCA et au Tchad. Mais elle risque de subir les attaques des diverses forces le long de la frontière. Il en est de même pour la force hybride ONU/UA (UNAMID) de 26000 hommes dont 6000 policiers doivent remplacer la Mission de l'Union africaine (AMIS). Elle risque d'être au cœur d' affrontements exacerbés

Les enjeux stratégiques du Tchad, les guerres par procuration entre le Tchad et le Soudan, et les conflits internes au Tchad ne sont pas hélas terminés et les craintes des responsables de la future force UNAMID des Nations unies et du Secrétaire général adjoint de l'opération de maintien de la paix, Jean-Marie Guehenno des Nations Unies, paraissent légitimes.