
Elections Primaires US : Les enjeux d’un « ménage à trois »
par Charlotte LEPRI (IRIS, 5 février 2008)
Il y a encore quelques mois, il semblait difficile de voir qui parmi les nombreux candidats républicains allait s’imposer lors du Super Tuesday, alors que chez les Démocrates, Hillary Clinton semblait assurée de sa victoire.
Aujourd’hui, du fait du manque de leader soutenu par le parti républicain, un candidat expérimenté, crédible et intègre s’est finalement révélé aux yeux de la base militante républicaine comme une valeur sûre : John McCain. Dans le camp démocrate, l’ascension fulgurante de Barack Obama est venue menacer l’ancienne First Lady, transformant les Primaires en un duel entre deux symboles : une femme ou un Noir à la Présidence des Etats-Unis d’Amérique. Rien n’est jamais écrit à l’avance, et c’est sans doute pour cela que ces Primaires, outre le fait qu’elles permettent de choisir les candidats du pays le plus puissant du monde, sont aussi fascinantes.
A l’issu de ce Super Tuesday, il est fort probable de voir émerger clairement le futur candidat républicain, alors que Hillary Clinton et Barack Obama n’auront pas été départagés. Ainsi, le candidat républicain vainqueur de ce Super Tuesday – John McCain – pourra de son côté commencer à faire campagne au niveau national, à rassembler le parti autour de lui pour aller vers la victoire. Héros du Vietnam, où il avait été fait prisonnier, McCain est un vrai patriote qui rassemble au-delà de son propre camp (près de 59% d’opinion positive), ce qui est un avantage considérable pour une campagne présidentielle. Réputé pour son intégrité, il avait voté contre les plans de réduction d’impôt de George W. Bush en 2001 et 2003, car les Etats-Unis ne pouvaient, selon lui, pas se le permettre ; il souhaite aussi encadrer le financement des campagnes électorales. Perçu comme un « Maverick » (non conformiste) plutôt modéré sur les questions sociales, il reste toutefois un républicain qui soutient la stratégie américaine en Irak (en refusant de parler de retrait) et s’oppose à l’avortement.
Face à lui, la guerre fratricide entre Clinton et Obama risque d’entamer fortement les chances pour le candidat démocrate d’accéder à la Présidence. En effet, le candidat démocrate qui sera choisi au terme des Primaires ne le sera que tardivement (au mieux au milieu du printemps, au pire lors de la Convention nationale démocrate qui se tiendra fin août), et aura de fait moins de temps pour la campagne nationale. Depuis 1968, tous les futurs candidats avaient réussi à s’imposer avant la Convention nationale du parti. 1968 était toutefois une élection assez particulière, puisque le Président Johnson avait finalement renoncé à être candidat à sa propre succession en mars, laissant le leadership chez les démocrates vacant. Son Vice-Président, Hubert Humphrey, s’était alors lancé dans la campagne à l’investiture, face à Robert Kennedy. L’assassinat de ce dernier, en juin, avait à nouveau bouleversé les Primaires démocrates. Finalement, Hubert Humphrey avait été choisi tardivement comme candidat démocrate, et perdit l’élection face à Richard Nixon.
Reste la possibilité d’un ticket Obama-Clinton. Si Obama choisissait Hillary Clinton comme candidate à la Vice-Présidence, elle lui apporterait son expérience et sa maîtrise des dossiers, point faible de la candidature d’Obama. Elle lui apporterait également le soutien de l’Etat de New York, un Etat que Barack Obama aurait de toutes façons gagné. Si Hillary choisissait Obama comme colistier, il apporterait à sa campagne le dynamisme, l’enthousiasme et le soutien populaire qu’il suscite. Il apporterait également le soutien de l’Illinois, même si Hillary est pratiquement assurée de le remporter. Cependant, à y regarder de plus près, un tel scénario n’est pas évident. Electoralement, Barack Obama et Hillary Clinton ne s’apportent pas grand chose l’un l’autre et sont d’ailleurs populaires dans les mêmes Etats. Or, le choix du colistier est avant tout stratégique. Il est couramment admis que le ticket doit être complémentaire. Si le candidat à la Présidence vient du Nord-Est des Etats-Unis, il est souvent recherché l’appui d’un colistier provenant de l’Ouest ou du Sud. Si le colistier est originaire d’un « Swing State » (Etat clé dans le jeu électoral, comme la Floride, la Virginie, la Pennsylvanie, ou l’Ohio, qui, contrairement à d’autres Etats bastions des Démocrates ou des Républicains, sont indécis, avec un écart très faible entre les deux partis, d’où l’importance de les remporter), c’est assurément une plus-value pour le ticket. Dans ce cas là, il serait plus logique pour le candidat démocrate de choisir un représentant d’un Swing State comme le Gouverneur de l’Ohio Ted Strickland, l’ancien Gouverneur de Virginie Mark Warner, ou le Sénateur de la Floride Bill Nelson.
Un ticket Obama-Clinton pose aussi des questions de personne : de trop longues Primaires ne risquent-elles pas de saper les chances de réussite de ce ticket, en exacerbant une certaine acrimonie entre les deux candidats ? Leurs projets sont-ils compatibles ? Les débats télévisés entre les deux candidats avaient mis à jour des vraies différences entre eux (même si tel est le jeu des Primaires). Mais surtout, les Américains sont-ils prêts à élire dans le même temps la première femme et le premier Noir comme Président et Vice-Président ? Malgré le côté novateur et séduisant de ce ticket, les deux candidats risquent finalement de se pénaliser l’un l’autre car l’Amérique est malgré tout très conservatrice.
Dans une Amérique qui doute, et avec l’année 2008 qui ne semble pas se présenter favorablement (crise économique, leadership contesté, enlisement en Irak, etc.), le thème du changement ne va peut-être pas suffire pour séduire les électeurs. McCain, lui, rassure : homme de conviction, il défend les valeurs « nobles » de l’Amérique. Son image d’un homme libre et indépendant sera un atout non négligeable pour la suite de la campagne.
Comme on l’a dit, rien n’est jamais écrit d’avance, et cette campagne nous réserve encore des surprises.
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