Barah Mikaïl


Realpolitik et idéologie dans les relations internationales : un combat de dupes ?
par Barah MIKAÏL (Aujourd’hui la Turquie, février 2008)



Qui, de l’idéologie ou du pragmatisme, l’emporte dans les relations internationales peut de prime abord paraître incongrue. Elle mérite pourtant d’être sérieusement envisagée. Beaucoup des évolutions politiques auxquelles nous assistons aujourd’hui mettent en effet en évidence la disposition – pour ne pas dire la propension – de certains gouvernements à mettre entre parenthèses les présupposés de leurs discours officiels au profit de la consécration de leurs intérêts stratégiques. La France, qui vient de proposer à la Libye une série d’accords commerciaux et militaires substantiels « en échange » de la libération par Tripoli du fameux personnel médical emprisonné depuis 1999, a ainsi renoncé à l’intransigeance qu’elle affichait jusqu’à peu. Qui aurait cru en effet, il y a quelques mois encore, que le Guide de la Jamahiriya libyenne puisse se voir proposer, entre autres, un accès à la technologie nucléaire civile de la part de l’un des pays les plus importants de la scène internationale ? Et pourtant, Nicolas Sarkozy est loin d’avoir initié ici une quelconque tendance ; bien au contraire, il n’a fait que confirmer une réalité. À savoir que la raison d’État supporte rarement d’être entravée par des motifs de type idéologique.

Notre principal tort, en tant qu’opinion publique, provient très probablement de notre tendance à prendre pour acquse l’histoire telle qu’elle nous fut enseignée dès notre plus jeune âge. Notre éveil à l’évolution politique de l’humanité reste, bien entendu, fort peu susceptible d’avoir abondé dans une seule et même direction ; à titre d’exemple, l’histoire de l’Empire ottoman reste soumise à des interprétations très variables selon qu’elle est enseignée en Turquie, dans les pays arabes du Moyen-Orient ou dans les pays de l’Union européenne. En contrepartie, le schéma dominant, qui s’explique d’ailleurs à certains égards par les requis pédagogiques de l’exercice, reste au classement des régions du monde en fonction de blocs. La concurrence des empires, qui participa largement à l’histoire de l’humanité, continue ainsi à nous être présentée le plus souvent au nom de motifs idéologiques plus que stratégiques. Plus près de nous, c’est l’insistance sur le danger des idéologies nazie, communiste, puis islamiste qui semble avoir créé les conditions pour notre classement du monde entre les partisans d’un camp et leurs opposants. Avec, toujours, le même argument selon lequel les uns et les autres restent peu à même de bâtir des passerelles et/ou d’établir une quelconque forme d’alliance objective en commun. Il en va pourtant tout à fait autrement dans la réalité des faits et certaines formules d’alliances objectives ont ainsi été parfois évidentes et révélées, comme dans le cas du Pacte germano-soviétique de 1939. D’autres furent assez discrètes quoique loin d’être pleinement occultées, comme cela s’est vérifié avec le soutien des Américains, des Pakistanais et des Saoudiens aux moudjahidines afghans engagés contre les Soviétiques au cours des années 1980. Mais d’autres furent beaucoup plus inattendues, et entièrement dissimulées, comme on a pu le voir lors de l’affaire de l’Irangate,

scandale qui, au début des années 1980, mettra en lumière le soutien militaire apporté par les États-Unis, par l’intermédiaire des Israéliens, à l’Iran de l’ayatollah Khomeiny alors engagé dans une guerre contre l’Irak. On retrouve dans cet exemple des éléments d’ordre idéologique, Washington ayant cherché par ce moyen à trouver une manne financière qui, en contournant la voie parlementaire, bénéficiera aux contras alors en lutte contre les sandinistes marxistes au pouvoir au Nicaragua. Mais les aspects stratégiques et pragmatiques n’étaient alors pas entièrement absents de la donne, Washington et Tel-Aviv trouvant en effet là un moyen d’accentuer les ressorts d’une guerre d’usure limitant à terme les capacités militaires irakiennes. Sans oublier que l’Iran restait lui-même entièrement disposé à acheter un armement qui, quand bien même il émanait de l’un de ses plus grands ennemis déclarés, restait néanmoins bienvenu au vu de ses priorités du moment.

Ces quelques exemples resteront-ils inscrits au rang des exceptions de l’histoire ? Il faut hélas croire que non. Bien entendu, lesalliances objectives contre nature prenant le risque de décrédibiliser le discours de leurs auteurs, il ne faut pas s’attendre à ce que la plupart des gouvernements du monde aillent à l’avenir dans le sens du développement de politiques à contre-principe. Qui plus est, l’ennemi planétaire déclaré du moment, le terrorisme islamiste, rend tous les États du monde bien peu enclins à privilégier la négociation ou les politiques d’alliance avec les tenants d’une idéologie politico-religieuse dont l’un des sacro-saints objectifs reste la destitution des gouvernements en place et la destruction des États-nations. Mais dans le même temps, il serait à bien des égards erroné de croire que l’idéologie puisse pour autant l’emporter sur la realpolitik dans les relations internationales. Les Américains, les Européens, les Russes, les Chinois et tous leurs homologues dirigeants de la planète restent en effet soucieux de leur stabilité politique et de la consécration de leurs intérêts plutôt que du rayonnement de principes auxquels ils se disent attachés. Sans quoi, tandis qu’Américains et Chinois rompraient sur le plan politique, la France, « patrie des droits de l’homme », se verrait contrainte de cesser ses relations avec l’écrasante majorité de ses partenaires commerciaux, la Russie mettant pour sa part un terme à son accompagnement d’un programme nucléaire en Iran. Autant de choix qui généreraient dès lors un grand ensemble de contraintes politiques, stratégiques et économiques, au nom des principes s’entend. Un tel scénario est-il réalisable ? Oui, incontestablement. Par contre, on voit mal qui serait prêt à initier le bal en le mettant à l’ordre du jour. Car la realpolitik a ses droits que l’idéologie ne connaît tout simplement pas.