Jean-Jacques Kourliandsky


Godot, en attendant Ingrid Betancourt ?
par Jean-Jacques KOURLIANDSKY (Espaces latinos, janvier 2008)



L'affaire Betancourt passionne les télévisions françaises. La fin d'un feuilleton politique qui passionne les Français, commencé il y a cinq ans et demi, est imprévisible. Souvenez-vous, le 23 février 2002, dans un endroit perdu de la " Mancha " colombienne, la candidate du parti " Oxygène vert " aux élections présidentielles disparaissait au côté d'un photographe de la revue " Marie-Claire ". Peu de temps après les FARC, les Forces armées révolutionnaires de Colombie, revendiquaient le fait d'arme, l'enlèvement d'une femme politique, certes à la langue bien pendue, mais sans défense, armée de ses seules idées.

Fille de la bonne société colombienne, ancienne élève de Dominique de Villepin, divorcée d'un haut fonctionnaire français, mère de deux enfants, remariée à un architecte colombien au patronyme normand, élue sénatrice dans son pays après une campagne haute en couleur, auteur à succès d'un livre brûlot publié à Paris avant d'être traduit en espagnol fustigeant les moeurs politiques de la Colombie, parlant un français excellent poli à sciences-po Paris, elle passionnait la presse à potins, avant même d'être victime des FARC. Un film disait-on de source sûre était en chantier du côté de Hollywood pour raconter une saga hors du commun.

Sa disparition ne pouvait rester inaperçue. La mobilisation de la presse écrite comme audiovisuelle a été immédiate et générale. Les élites politiques et artistiques, ont suivi le mouvement. Les petites gens, comme on dit, ont accompagné le tsunami médiatique. Les comités de soutien se sont multipliés aux quatre coins de l'hexagone. Chacun y est allé de son idée pour charger cette arche compassionnelle. La Telenovela dure aujourd'hui encore pour le plus grand bien d'un audimat friand d'aventures exotiques, de larmes, de passions sur fond de drames humains et familiaux. Les preuves de vie distillées par les ravisseurs viennent à point nommé piquer et réveiller le téléspectateur assoupi.

Au-delà de cette avalanche de bons sentiments, d'images frôlant le voyeurisme,- un journal du soir avec les enfants, Mélanie et Lorenzo, un midi avec Astrid, la sœur, le lendemain avec Yolanda la mère-, devenus les acteurs familiers de milliers de Français accros d'un feuilleton plus vrai et plus fort que les programmes tic et toc de la téléréalité, que reste-t-il ? A-t-on fait bouger d'un iota les protagonistes de cette tragédie familiale et politique ? Les ravisseurs, les FARC ? Les autorités colombiennes, le Président Alvaro Uribe ? A-t-on au bout de cinq ans et demi de bruits et d'agitation télévisuelle obtenu un quelconque résultat ? Une petite avancée d'Ingrid Betancourt vers la sortie, la liberté, enfin ? De toute évidence non. Il serait temps de se demander pourquoi. Il serait temps que les soi-disant informateurs, les journalistes de télévision commencent à réfléchir sur la Colombie, les FARC, Alvaro Uribe, les raisons de l'enlèvement. Il serait temps aussi que les " responsables " politiques arrêtent d'instrumentaliser la vie d'une otage, les sentiments de ses proches, et de beaucoup de gens de bonne volonté, pour une campagne présidentielle en France ou un référendum au Venezuela.

L'appel à la compassion des ravisseurs lancé par le Président français a certainement touché le cœur de beaucoup d'électeurs-téléspectateurs français. Il a sans doute apporté du réconfort à une famille éprouvée. Mais il ne pouvait être entendu des ravisseurs. Il est, si l'intention était de forcer la porte de la geôle d'Ingrid Betancourt, totalement hors sujet et même dangereusement contre productif. La réponse des FARC ne s'est d'ailleurs pas fait attendre. " Les intentions du gouvernement français sont bonnes et louables. Mais un échange est un échange, ceux là sont les vôtres, et ceux-ci sont les miens ". Ce message a été accompagné d'un autre signalant une étrange compassion partagée pour la vie d'Ingrid Betancourt. Effectivement disent les FARC, après le président français, " la situation des prisonniers de guerre est extrêmement difficile (..) L'état des prisonniers au pouvoir des FARC est précaire ", (..), " nous avons vu l'état d'Ingrid Betancourt, émaciée, d'une maigreur frisant l'extrême ", " d'une grande pâleur, les yeux tristes et enfoncés, ce qui ne peut nous laisser impassibles ".

Pourquoi les FARC abondent-elles ainsi dans le compassionnel, et s'inquiètent-elles aussi paradoxalement pour Ingrid Betancourt , qu'elles ont enlevé et qu'elles détiennent ? Pourquoi les FARC transmettent-elles aux medias des preuves de vie, semble-t-il aussi accablantes pour elles ? Pourquoi les FARC ont-elles qualifié de positif le discours du président français qui faisant appel à leurs sentiments humanitaires, leur demande de relâcher Ingrid Betancourt ? Et pourquoi donc si le diagnostic sur l'état de l'otage est le même, la guérilla ne libère-t-elle pas Ingrid Betancourt ?

Tous ceux qui prétendent à la télévision ou dans les palais gouvernementaux contribuer à la recherche d'une solution devraient se poser un certain nombre de questions, simples, avant de parler à tort et à travers.

Première question. Pourquoi les FARC ont-elles enlevées une citoyenne française ? Qu'attendent - elles de la France ? Que demandent-elles à la France ? Paradoxalement pendant longtemps, rien. Ingrid Betancourt a été enlevée comme femme politique colombienne, après et avec beaucoup d'autres, conseillers régionaux, sénateurs, députés, ministres. Les FARC ont à la fin des cannées 1990 séquestré des militaires pour obtenir une reconnaissance politique et la libération de leurs détenus. Issus des catégories les plus modestes ces militaires ont été abandonnés à leur sort par l'Etat colombien. Les FARC ont à ce moment là décidé de " changer leur fusil d'épaule ", et de frapper directement les élites sociales et politiques. Le " Mono Jojoy ", responsable des FARC l'a exprimé très crûment en janvier 1999 de la façon suivante (1) : " il va falloir prendre des politiques, (..) c'est la seule façon d'être entendu ". Le 4 mai 2004, Raúl Reyes, autre responsable des FARC, a signalé qu'Ingrid Betancourt a été enlevée comme représentante parmi d'autres du système politique et de l'élite colombiens. " Ingrid Betancourt " a-t-il déclaré ce jour là à l'agence ANNCOL, n'était pas la candidate de la gauche, ni celle du peuple, ni celle de la paix, (..) elle était la candidate présidentielle dans le système de gouvernement colombien ".

Mais alors dira-t-on, comment se fait-il que les FARC sont d'accord avec les medias du monde et le président Sarkozy pour regretter l'état de santé d'Ingrid Betancourt pourquoi font-elles assaut de bons sentiments ? Pourquoi cette description perverse de son aspect physique ? Pourquoi finalement félicitent-elles le président français qui serait sur la bonne voie ? Il convient ici de rappeler une évidence. Les organisations armées clandestines, les guérillas ou les groupes terroristes, dans leur combat asymétrique contre les forces de l'ordre, usent de l'arme des medias. La dérive de l'information vers le compassionnel et l'émotion a été bien comprise par ces groupes. La mobilisation de l'opinion publique française, au travers de la télévision, est une arme parmi d'autres, utilisée par les FARC pour arriver à ses fins. Plus l'opinion publique est sensibilisée, plus les autorités élues le sont aussi. Et ainsi estiment les FARC les responsables politiques français contraints par les téléspectateurs, leurs électeurs, vont nécessairement faire pression sur les autorités colombiennes.

Mais que veulent les FARC ? Dans l'immédiat, ne plus être cataloguées comme organisation terroriste par l'Union européenne. Elles considèrent la négociation d'un échange de prisonniers, popularisée sous le nom d'accord humanitaire, comme la clef leur permettant d'obtenir une reconnaissance et donc une légitimité politique. Ivan Marquez, l'un des responsables des FARC, l'a rappelé à l'Agence Bolivarienne de presse, le 1er décembre : " un échange " sous-entend que nous sommes " des protagonistes de premier ordre, (..) les FARC sont l'une des parties du conflit ". En clair, il ne peut y avoir d'échange humanitaire pour les FARC, sans accord politique implicite.

Un médiateur, un gouvernement étranger ne pourraient-il pas débloquer la situation ? Le président français a écrit de façon insolite au président argentin. Alors que de façon apparemment contradictoire, saisi par le président colombien qui voulait lui envoyer un émissaire, le 6 décembre, il a refusé la proposition. Il est vrai qu'un médiateur doit être accepté par les parties, ici donc par les FARC et le gouvernement colombien. Il doit s'efforcer de maintenir une position équilibrée, garantie de la confiance que lui accordent les deux parties. Ces préalables ne sont pas à ce jour réunis. Le président vénézuélien, un temps médiateur, en glissant du côté des FARC a rompu le contrat de confiance avec son homologue colombien. Le président Sarkozy en étant sollicité par Alvaro Uribe comme " accompagnateur " de sa politique ne peut bénéficier de la confiance des FARC.

Mais alors, le problème serait-il donc du côté du président colombien ? Que veut-il exactement ? Il affiche lui aussi sa volonté d'un accord humanitaire. Mais, problème, l'accord tel qu'il le conçoit n'a rien à voir avec celui proposé par les FARC. Il tente depuis plusieurs années de procéder à un échange " sec ", sans avoir à s'asseoir face aux FARC, sans donc leur reconnaître d'une quelconque façon le caractère de partie belligérante au conflit. Il est soutenu par son électorat. En dépit de la mise en examen pour complicité avec le paramilitarisme de plusieurs de ses amis politiques, une majorité d'électeurs soutient sa politique de " sécurité démocratique ", de refus de toute concession aux FARC. Il est vrai qu'à côté de leur quarantaine d'otages politiques, les FARC détiennent aussi plusieurs centaines de personnes libérables après paiement d'une rançon.

La situation est-elle alors sans issue ? Une chose est certaine, il n'y aura pas d'accord humanitaire, de libération des otages politiques, sans qu'une forme de reconnaissance politique soit accordée aux FARC. Cette décision revient au président élu de Colombie. Pour avoir une chance de réussite elle doit être assumée collectivement par la société colombienne. Une société sûre de ses institutions et de ses valeurs démocratiques, serait en capacité de faire des concessions à la guérilla, mais aussi de lui imposer l'adieu aux armes. La Colombie est-elle en situation de relever un tel défi ?

(1) dans l'hebdomadaire " Semana " du 11 janvier 1999