Pascal Boniface


2008 : l’année américaine
par Pascal BONIFACE (Réalités - Tunisie, 17 janvier 2008)



Nous sommes d'ores et déjà plongés en pleine année électorale aux Etats-Unis, mais ce ne sera pas simplement une élection américaine. Elle sera suivie partout dans le monde comme s'il s'agissait d'une élection nationale. Pendant presque une semaine, un petit Etat peuplé simplement de 3 millions d'habitants, qu'extrêmement peu de personnes pourraient situer sur une carte, a été le centre de l'attention mondiale, des médias et des responsables politiques internationaux. L'Iowa avait le privilège d'organiser la première étape des élections primaires et est devenu le cœur du monde pendant une semaine. Ce fut ensuite le tour du New Hampshire qui compte 1,2 millions d'habitants. Nous ne savons pas encore qui va devenir le prochain Président américain, mais nous pouvons être certains que le processus électoral sera sur la première page des journaux dans à peu près tous les pays du monde jusqu'à son élection qui aura lieu, selon la tradition, le premier mardi suivant le premier lundi de novembre. C'est en fait une élection mondiale, même si seuls les citoyens américains ont le droit de vote.

Ce moment clé de la vie politique américaine était moins suivi dans le monde auparavant. L'élection de 2004 a bénéficié d'une couverture médiatique comparable, mais pas dès le stade des Primaires, où on savait que le Président sortant serait le candidat républicain. Il n'y a pas d'autre événement politique qui ait un impact similaire. Ceci peut s'expliquer par deux facteurs : le premier est l'importance stratégique des Etats-Unis. Même affaiblis par la guerre d'Irak, par les multiples erreurs de George W. Bush, par la crise des prêts immobiliers et par la chute du dollar, les Etats-Unis restent la seule hyperpuissance, pour reprendre l'expression forgée par l'ancien Ministre français des Affaires étrangères, Hubert Vedrine. Pour chaque pays du monde, la relation bilatérale la plus importante est celle établie avec Washington, quelle soit bonne ou mauvaise, de l'Iran à Israël. Ce n'était pas le cas avant la fin du monde bipolaire. Dans chaque pays, les citoyens pensent ainsi que l'élection présidentielle américaine peut avoir un impact important, non seulement à l'intérieur des frontières des Etats-Unis, mais également pour leur propre pays et leur propre vie. D'où l'intérêt majeur suscité par le processus électoral.

Le second facteur est qu'il y a, dans les mêmes proportions, un désir profond d'ouvrir une nouvelle page, et de voir la fin de la présidence de George W. Bush. L'intérêt suscité par les élections est aussi le fruit des peurs créées par l'actuelle politique étrangère américaine et par sa quasi-unanime condamnation dans le monde. Il y a de très forts espoirs et une attente très grande pour un changement radical dans le comportement international de Washington. Car, si les Etats-Unis connaissent un très grand déficit budgétaire et de leur commerce extérieur, le déficit le plus grave est certainement celui de leur image. Toutes les enquêtes d'opinions, y compris menées par les organismes de sondages américains, confirment cette autre vérité qui dérange : jamais dans l'histoire, l'image des Etats-Unis dans le monde n'a été pire. Les Etats-Unis peuvent être une superpuissance, ils sont également hyper-impopulaires. Le très fort " hard power " américain, et son utilisation excessive et agressive, a porté atteinte dans des conditions inégalées à son " soft power ". A l'époque de la globalisation, où l'image est une partie importante de la puissance, cette situation est une source de préoccupation pour les responsables américains les plus cohérents. Aussi, le principal but du prochain Président, sera de réparer le miroir brisé de l'image américaine, de refonder la relation des Etats-Unis avec le reste du monde. Ils devront pour cela revenir à une approche plus multilatérale et renoncer à leurs positions unilatérales, si ce n'est agressives.

Malgré le rejet que George W. Bush suscite aussi bien aux Etats-Unis qu'en dehors, il n'est pas tenu pour acquis qu'un démocrate entre à la Maison Blanche en janvier 2009. Les différents candidats républicains ne sont en effet pas associés à George W. Bush dans l'opinion publique, et ils se gardent bien de réclamer son soutien. En politique internationale, Rudolph Giuliani, l'ancien maire de New York, est encore plus faucon que ne l'est George W. Bush. Son élection aboutirait à une dégradation supplémentaire des relations des Etats-Unis avec le reste du monde, et probablement une aggravation de l'agressivité américaine. John Mc Cain, tout en étant dur sur les questions de sécurité - il est partisan par exemple d'un renforcement militaire en Irak - s'est élevé contre Guantanamo et Abu Graïb, et a dénoncé l'usage de la torture exercée par l'armée américaine.

Côté démocrate, Barack Obama représente une politique beaucoup plus ouverte sur le monde, beaucoup plus compréhensive des aspirations des autres peuples, que celle prônée par Hillary Clinton, dont il faut se rappeler qu'elle avait soutenu la guerre d'Irak en 2003. Hillary Clinton lisserait les aspects les plus agressifs de la politique de George W. Bush sans en changer radicalement le cours. Seul Barack Obama paraît être en mesure de lui donner une inflexion tout à fait nouvelle. Encore faudrait-t-il tenir compte d'un Congrès qui, en matière de politique étrangère, a tendance à penser, quelle que soit sa couleur politique, que les Etats-Unis peuvent et doivent imposer leur loi à l'extérieur.