Barah Mikaïl


La Libye, un cas d’école
par Barah MIKAÏL (L’Est républicain, 10 décembre 2007)



Pour Barah Mikaïl, chercheur à l'IRIS, Nicolas Sarkozy ose une " tactique révolutionnaire ".

Cette visite en France de Mouammar Kadhafi ne consacre-t-elle pas le triomphe de la realpolitik ?

Si, même si elle se place dans le droit fil de ce qui s'est passé cet été lors de la libération des infirmières bulgares et du médecin d'origine palestinienne. Le début de la réintégration de la Libye dans le giron de la communauté internationale date en fait de décembre 2003, quand Mouammar Kadhafi a annoncé qu'il renonçait à toute velléité d'ordre nucléaire militaire. Les Occidentaux n'attendaient que cette posture. On sait que la Libye a des réserves pétrolières, que c'est un pays sur lequel il ne sert à rien d'exercer des pressions. Mieux vaut donc composer avec le régime, se sont dits les Européens et les Américains, plutôt que de continuer à la boycotter. C'est plus payant tant sur le plan économique que sur le plan politique. La visite de Kadhafi en France n'est que la première d'une série, en Europe, du dirigeant libyen, sachant que ce qui l'intéresse vraiment, au bout du compte, c'est de renouer clairement avec les Etats-Unis, l'acteur qui est le plus à même de lui apporter des garanties. Kadhafi pense à lui mais aussi à son successeur, son fils Seif, sauf surprise. Il prépare le terrain à une Libye qui ait un maximum d'alliés, plutôt que de la laisser en proie à des animosités qui pourraient largement l'emporter.

Vous pensez aux islamistes ?

Les islamistes ne lui font pas de répondant au sein de la société. Mais Kadhafi n'a pas de raison de se priver d'instrumentaliser cette donne au profit de la consolidation de sa politique, en arguant que l'alternative à son régime ne pourrait être qu'islamiste, ce qui n'arrangerait pas les Occidentaux.

La France a-t-elle changé sa politique vis-à-vis de la Libye ou ne fait-elle que poursuivre celle qui était déjà menée ?

Nicolas Sarkozy rebondit sur les mêmes fondements que son prédécesseur. La stratégique reste intacte. Par contre, les tactiques et la méthode sont, jusqu'à un certain point, " révolutionnaires ". Le président adopte une attitude assez osée qui tranche avec celle, gaulliste, de Jacques Chirac. Il fait sauter pas mal de tabous. Il veut rendre sacro-sainte la notion d'intérêt national, d'abord, européen, ensuite. La Libye est, de ce point de vue, un cas d'école.

Au prix du reniement de ses discours de campagne présidentielle ?

Effectivement si on devait comparer les discours du candidat et les actes du président, on relèverait beaucoup de paradoxes. Cette mise à la trappe de l'idéologie se fait au profit du pragmatisme.

Ce qu'a dit Mouammar Khadafi à Lisbonne sur le terrorisme, arme des faibles, vous paraît-il inquiétant ?

Il ne faut jamais exagérer l'impact des déclarations du colonel libyen. Le style n'a pas changé et ne changera pas. L'histoire a prouvé qu'entre ses menaces et leurs mises en application, il pouvait y avoir un fossé. Aujourd'hui, alors qu'il est en quête d'une nouvelle virginité sur la scène internationale, ses propos sont destinés à usage interne, et régional. Kadhafi se veut le porte-parole des Moyen-Orientaux, des Maghrébins et des Africains. Il ne faut pas le prendre au pied de la lettre.

On peut lui vendre des armes ?

Si la France avait à couper ses relations avec tous les régimes non recommandables, ou non démocratiques, elle pourrait faire une croix sur tout le Moyen-Orient et au-delà ! Mais elle a le devoir de continuer à demander à la Libye des efforts sur le plan intérieur.