Bruno LG CARRE


Maréchaux et Généraux, Lords du Royaume en colère
par Bruno LG CARRE (IRIS, 26 novembre 2007)



À la suite de la décision du nouveau premier ministre danois de recourir à un référendum sur une plus grande intégration du Danemark au sein de l’UE (1), le débat entre les partisans et les opposants à un référendum sur le nouveau traité s’intensifie au Royaume-Uni. Et le premier ministre britannique qui, en d’autres temps, avait promis de procéder à une consultation populaire se trouve dans ce domaine comme dans bien d’autres dans une situation politique de plus en plus inconfortable. Mais ses problèmes ne s’arrêtent pas là, tant s’en faut.

Tandis qu’il assiste au Sommet des pays du Commonwealth en Ouganda – on notera à ce propos que le Pakistan en a été écarté - cinq Lord, tous anciens Chefs d’État-Major (CEMA) se sont livrés hier à la Chambre des Lords à une attaque frontale, directe et sans ménagement, sur le mépris (sic) du premier ministre pour les forces armées britanniques et le scandaleux et dangereux déficit en hommes et en équipement des trois armes.

Les Lords ne se sont pas gênés pour faire valoir que la double fonction de Des Brown, Ministre partagé entre la défense et l’Écosse, en était un reflet pathétique (2). Les reproches ont même souvent pris une tournure personnelle. C’est ainsi que le général, Lord Charles Guthrie, qui fut CEMA de 1997 à 2001 a même déclaré que lorsqu’il était ministre des finances, Gordon Brown, personnage par ailleurs « peu sympathique », était le seul membre du Cabinet à ne s’intéresser aux questions de défense que lorsqu’elles concernaient le futur du chantier de Rosyth en Écosse dont il est le député.

Quant à l’amiral Lord Boyce, CEMA juste avant la deuxième guerre d’Irak a démontré que contrairement aux fanfaronnades du gouvernement le budget de la défense n’augmentait pas, surtout si l’on déduisait les £550 millions qui doivent être investis dans la réhabilitation des casernes, désormais insalubres, ce qui d’ailleurs aurait dû être fait depuis longtemps. Il a ajouté que depuis 1997 le gouvernement avait lancé huit nouveaux navires tandis qu’il en avait fait désarmer 57 dont 13 frégates et destroyers, les épines dorsales de la Royal Navy.

Pour leur part, le (très respecté) Field Marshall, Lord Peter Inge, le Field Marshall, Lord Bramall et le Marshall RAF, Lord Craig, ont fait chorus sur l’irresponsabilité d’envoyer des troupes au combat, mal préparées et insuffisamment équipées. D’autres critiques ont été formulées sur la beaucoup trop grande vitesse de rotation des effectifs (ratio temps en opérations/temps de repos), la fatigue des soldats et la baisse de moral des forces. Ces derniers reproches font écho aux conclusions d’un rapport classifié « diffusion restreinte » mais complaisamment passé sous le manteau aux médias et que confirme le général Sir Richard Dannat, actuel CEMAT : les troupes ont le sentiment d’être dévalorisées, elles sont en colère et elles souffrent d’une très grande fatigue due aux opérations en Irak.

Les Lords ont aussi pointé du doigt le départ la semaine dernière du Secrétaire d’État aux acquisitions, Lord Drayson, dû à la bureaucratie et au manque d’argent pour concrétiser sa politique industrielle de défense plutôt qu’à sa passion pour les courses automobiles comme annoncé officiellement.

Seule représentant du Cabinet impliquée dans les questions de défense présente à Londres au moment de ces attaques, la Baroness Taylor successeur de Lord Drayson a au contraire fait valoir que jamais le budget n’avait été en hausse sur une aussi longue période et jamais les équipements n’avaient été aussi bien adaptés et de meilleure qualité.

Ces dignitaires des forces britanniques, pour la plupart ancien des Special Air Service (SAS), ont d’ailleurs créé une association pour la sauvegarde de la défense et des forces armées britanniques (http://www.uknda.org), dont l’objectif principal est d’obtenir un budget de la défense à 3% contre 2,4% aujourd’hui. « Quand l’armée britannique mène deux guerres de front ce n’est pas le moment de réduire ses moyens mais au contraire de les augmenter », a encore déclaré le général, Lord Guthrie, faisant ainsi écho aux arguments semblables déployés il y a quelques semaines par le très haut en couleur général Sir Michael Jackson, ancien Chef d’État-Major de l’Armée de Terre (CEMAT), ancien patron des SAS.

Au total, l’ire – justifiée - des armées et comme nous l’avons laissé entendre dans un article précédent (voir Regard sur l’actualité de l’IRIS du 20/11/2007) et dans un livre récent (3), le Royaume-Uni a grand besoin de revisiter la logique de sa politique étrangère et la rationalité de ses investissements publics. Plus que jamais il y a totale inadéquation des moyens aux fins.

1 Et notamment sur la question de l’€uro et la révocation des options de non application de clauses concernant la défense, la justice et la police des traités de l’Union Européenne.

2 Le ministre est d’ailleurs affublé du quolibet de « Des les deux boulots » !

3 « Pouvoir et Sécurité” L’Harmattan, Septembre 2008, Paris