
La Politique Étrangère de Sécurité et de Défense du Royaume-Uni selon Gordon Brown : quand l’idéalisme devient Realpolitik
par
Bruno LG CARRE (IRIS, 20 novembre 2007)
Au travers du discours du Premier Ministre britannique prononcé à l’occasion du dîner annuel du Lord Maire de la Cité, et de la publication récente d’un document sur l’Europe rédigé conjointement par le « Foreign & Commonwealth Office » et le « Cabinet Office », on perçoit mieux la vision du monde de Gordon Brown et sa conception du rôle du Royaume-Uni dans ce monde, selon lui, désormais sans frontières du début du XXIème siècle.
Du point de vue général, les lignes forces de la Politique Étrangère de Sécurité et de Défense britannique, dans leurs objectifs comme dans les politiques d’alliances, restent plutôt similaires à celles exposées par Tony Blair un an plus tôt dans les mêmes circonstances.
Elles sont aussi plus churchilliennes que jamais. Bien que ce ne soit pas dit clairement, on sent bien dans les propos de Gordon Brown que le mieux est de rester à l’intersection des trois cercles que constituent les États-Unis, l’Union Européenne et le Commonwealth dont il faut, une fois encore, souligner l’importance croissante aux yeux du Premier Ministre.
Et de fait, si par nature et par intérêt, le Royaume-Uni n’a pas d’autres alternatives que de continuer à fonder sa puissance sur un jeu d’alliances stratégiques, militaires et économiques avec les pays et les ensembles qui partagent les mêmes valeurs morales, politiques et socio-économiques que lui, rien ne l’oblige à être le féal des uns ou à se diluer dans les autres.
Naturellement en ce début du XXIème siècle, le monde tout comme le rôle de ces trois ensembles ont considérablement évolué et donc l’intensité , voire la nature de ces alliances également. Le contexte dans lequel les pays évoluent aujourd’hui a radicalement changé. Il fut un temps où la qualité de la vie reposait sur la poursuite de deux objectifs : croissance économique et cohésion sociale. Désormais, il y a une trinité : prospérité, justice et protection de l’environnement. Et dans la mesure où les ressources naturelles se font plus rares, la compétition pour se les accaparer se fait plus forte. La globalisation rend en fait les luttes contre les épidémies, la famine, la pauvreté, l’illettrisme, les flux migrants incontrôlés et la protection de l’environnement beaucoup plus difficiles.
En ce qui concerne les objectifs de la Politique Étrangère de Sécurité et de Défense britannique, la protection de la Nation, des sujets britanniques et des intérêts du royaume, restent naturellement le premier des devoirs régaliens.
Le prosélytisme de la foi dans les valeurs de la démocratie et de l’économie libre de marché, dans un environnement concurrentiel global, est un deuxième objectif qui est fondé tout à la fois sur l’idéalisme et le réalisme. À cet égard, il faut tout faire pour permettre aux peuples d’être libres, librement dirigés par des représentants librement choisis, et de vivre et de s’enrichir dans un contexte libéral, le seul à même de faire reculer la pauvreté ; c’est une mission, c’est un devoir. Mais c’est aussi dans l’intérêt bien compris de la nation ; à ce stade comme pour son prédécesseur, l’idéalisme devient réalisme. Dès lors il ne saurait y avoir de place pour les Etats délinquants, autocrates ou potentiellement terroristes. Il n’y a pas plus de place pour les organisations mafieuses et terroristes dont les réseaux s’étendent tels des toiles d’araignées qui se tissent autour de la planète sans qu’aucune frontière ne puisse rien y faire. Et avec le terrorisme sont apparus les conflits entre des États-Nations et des réseaux ce qui modifie radicalement de nombreux paramètres stratégiques et tactiques.
Dans ce contexte, la survie du Royaume-Uni, et d’autres, ne réside pas dans l’isolationnisme mais au contraire dans un internationalisme et une coopération qui permettent de renouveler et de renforcer les règles internationales, les institutions et les réseaux.
Selon le Premier Ministre, bâtir une société globale signifie accorder plus d’importance à ce qui rapproche les hommes qu’à ce qui les divise. À cet égard, le Royaume-Uni fera des propositions concrètes pour donner vie à ces intérêts et à ces valeurs communes. Elles permettront de créer l’architecture de cette nouvelle société globale. La lutte contre la pauvreté et la protection de l’environnement en sont les piliers.
Le Royaume-Uni doit donc organiser ses alliances de façon à optimiser sa sécurité et à maximiser son influence au plan économique et environnemental, au plan mondial pour bâtir un nouvel ordre international et global.
C’est au sein de l’Union Européenne, avec le Commonwealth, au travers de l’OTAN et des Nations-Unies que peut s’exercer cette influence.
L’alliance avec les États-Unis reste bien sûr la pierre d’angle de la politique d’alliances sécuritaires de Londres. On ne s’en étonnera pas, et ce d’autant moins qu’à cette constante de la politique étrangère britannique s’y ajoute le coté affectif de Gordon Brown pour les États-Unis d’Amérique. Et le Premier Ministre de se féliciter du réchauffement marqué des relations entre l’Amérique, la France et l’Allemagne ; c’est une bonne chose pour la Grande-Bretagne, l’Europe et le monde. C’est ainsi que les États-Unis et l’Europe ont aujourd’hui une chance unique de travailler de manière encore plus proche, d’une part sur le projet d’une société globale, et d’autre part pour faire en sorte que tous les continents, ce qui inclut les pays non membres du G8 ou des Nations-Unies, s’accordent à donner de nouveaux objectifs et de nouvelles orientations aux institutions internationales. Et si le Royaume-Uni n’est certes plus la grande puissance militaire et économique dominante d’antan, il peut apporter une contribution importante à la réalisation de ce nouvel ordre international. Au même titre que Londres est devenu un point central d'où arrivent et d’où partent commerce, idées et hommes du monde entier, les valeurs pérennes et les réseaux d’alliances du Royaume-Uni peuvent aider à assurer ces changements.
Gordon Brown se reconnaît le devoir d’intervenir à l’extérieur des frontières nationales lorsque des crimes contre l’humanité sont commis. Il suggère de mettre en place les premières procédures qui permettront de prévenir la déliquescence des Etats et des sociétés. Cependant, là où elle se produit, les Nations-Unies et les organisations régionales comme l’UE ou l’UEA doivent s’accorder pour que l’aide d’urgence et les opérations de maintien de la paix habituelles soient complétées par des actions de stabilisation, de reconstruction et en faveur du développement. Il propose ainsi que toute résolution du Conseil de Sécurité décrétant l’engagement d’opérations de maintien de la paix, fasse de ces trois actions une égale priorité. Ceci implique, d’une part, que la communauté internationale se tienne prête à déployer des forces de police et de justice pour reconstruire la vie citoyenne et, d’autre part, que pour régénérer le tissu économique, les Etats sponsorisent les agences de développement économiques locales.
Dans le domaine de la non-prolifération nucléaire, les fournisseurs de matières fissiles et de technologies de l’atome comme les demandeurs doivent pouvoir rendre des comptes. Par conséquent, Gordon Brown propose soit de délivrer des coupons obligataires (« bonds ») donnant des droits à l’enrichissement de l’uranium, soit de créer une banque de matières fissiles permettant ainsi aux Etats qui en expriment le besoin d’accéder à l’énergie nucléaire.
Naturellement, dans ce domaine, aujourd’hui, le plus grand défi est celui lancé par l’Iran qui va devoir très vite choisir entre l’arrêt de ses activités d’enrichissement et partant bénéficier d’une coopération ouverte avec le reste du monde, et la poursuite de son programme nucléaire et par suite subir des sanctions renforcées, tel que l’arrêt des investissements dans les secteurs des hydrocarbures ou financiers.
Enfin, dans le domaine des exportations d’armements, le Premier Ministre britannique propose de limiter le commerce des armes de petits calibres, et d’autres si cela est adéquat. Il souhaite également l’interdiction au plan mondial de la fabrication, du stockage et de l’emploi des armes et munitions disperseurs de sous-munitions.
En ce qui concerne les institutions internationales, le G8, les Nations-unies, le FMI et la Banque Mondiale, Gordon Brown les veut réformées pour affronter les défis du XXIème siècle que sont la survie environnementale et la pauvreté à l’échelle mondiale. Ainsi, il n’est pas concevable que le Conseil de Sécurité reste fermé au Japon, à l’Inde, au Brésil ou à un pays africain, au moins. Il en va de même du G8 qui devra inclure des pays émergents. La Banque Mondiale, moteur de la lutte contre la pauvreté, doit aussi devenir le vecteur qui aide les pays pauvres, ceux qui sont les plus vulnérables aux changements climatiques, à formaliser une politique de développement moins émettrice de CO2.
Quant à l’Union Européenne, il souhaite contribuer à ce qu’elle tourne le dos à l’introversion institutionnelle et qu’elle devienne une organisation ouverte sur l’extérieur, capable de répondre aux défis que pose la globalisation. À cet égard, le document sur l’Europe mentionné plus haut fait de la réforme de la PAC, comme de l’élargissement et de l’ouverture de l’Union Européenne sur le monde et la mise en place d’une politique commune de l’environnement, des priorités absolues.
Enfin, dans les zones de conflit, le Royaume-Uni va poursuivre ses opérations militaires en Afghanistan tout en accentuant les actions politiques et économiques ; continuer à progressivement laisser les forces irakiennes se substituer aux forces britanniques ; avec les autres Etats, continuer à exercer des pressions et à infléchir l’attitude de pays comme la Birmanie et le Soudan/Darfour ; soutenir Ehoud Olmert et Mahmoud Abbas dans leurs efforts pour arriver à la création d’un Etat palestinien viable à côté d'un Israël sécurisé. Sous l’égide des États-Unis, le Royaume-Uni soutiendra activement les conférences d’Annapolis et de Paris.
Finalement, aux yeux de Gordon Brown, la lutte contre la pauvreté est la priorité absolue. Elle doit se faire au plan mondial grâce à la coopération entre tous les Etats, mais aussi des administrations avec le secteur privé ou les secteurs tiers. Cette lutte n’est pas simplement un devoir, elle est dans l’intérêt économique et sécuritaire du Royaume-Uni, comme celui de ses alliés et même du monde.
Vaste programme que tout cela, dans lequel le rôle des Américains et des Européens est déterminant et l’interventionnisme libéral à l’extérieur légitimé par une obligation faite de responsabilité morale.
Du point de vue de l’idéalisme,on peut s’en réjouir. Vouloir ramener les hommes à la raison en leur rappelant, comme le fait ce noble fils de pasteur, que les maux qu’ils subissent, ce n’est pas leur Créateur mais eux-mêmes qui se les infligent, est ô combien louable. On ne peut aussi qu’appeler de ses vœux la réussite d’une coopération internationale qui mènerait à la paix, à l’éradication de la famine, à l’arrêt de la paupérisation, et à la régulation coordonnée et volontaire des flux économiques et migratoires dans un environnement sauvegardé et pacifiquement partagé. Mais s’il est juste pour les gouvernants d’appeler les hommes à de nobles idéaux il n’en faut pas moins garder les pieds sur terre faute, au mieux, de perdre toute crédibilité ou, au pire, de les entraîner dans des opérations dont l’issue jugée ex ante rationnelle et bénéfique s’avère ex post n’être qu’un aventurisme fondé sur la volonté de puissance et tout juste profitable aux industriels de l’armement.
C’est pourquoi du point de vue du réalisme on doit s’en inquiéter. D’abord parce que le Royaume-Uni n’a, pas plus que ses alliés - à l’exception bien sûr des États-Unis - les moyens budgétaires suffisant pour financer des opérations militaires à tout va, et encore moins si elles doivent être accompagnées d’une aide au développement accrue, globale ou régionale pendant ou après chacune de ces opérations. Ensuite, parce qu’au vu des résultats de l’intervention en Irak et même en Afghanistan, il n’est pas certain que ce type d’engagements doit être répété. À tout le moins, il est urgent d’en mesurer les conséquences à tous les niveaux et dans tous les domaines, économique, social, culturel, religieux, mental, sécuritaire pour les peuples de la région etc., et d’éviter que les mêmes, affabulations, illusions et incohérences aboutissent aux mêmes bilans consternant. Enfin parce que les interventions créent souvent autant de nouveaux foyers d’insécurité qu’ils en éradiquent.
Est-ce une raison pour ne rien faire et se ranger systématiquement dans le clan des attentistes ? Sûrement pas. Mais charité bien ordonnée commence par soi- même. Dans l’ordre des choses, la première tâche est de déterminer quels sont les objectifs, que des moyens de plus en plus limités permettent d’atteindre ; en d’autres termes il convient de redéfinir la Politique Étrangère de Sécurité et de Défense du Royaume en termes de coûts alternatifs et de calculer quel budget pour quelle politique. Mais alors, on prend sans doute le risque d’avoir à choisir entre l’un des trois cercles et de perdre son statut d’« honest broker » entre les continents et sa capacité d’intervention par procuration comme ce fut souvent le cas dans l’histoire de cette grande Nation.
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