Olivier Guillard


Birmanie, nouvelle manifestation du clergé bouddhiste : baroud d’honneur ou aveu d’impuissance ?
par Olivier GUILLARD (IRIS, 2 novembre 2007)



Dans ce pays du sud-est asiatique plus grand que l’Hexagone, assisterait-on, un mois tout juste après la répression « chirurgicale » des forces (sans état d’âme) de l’ordre au service de la junte, aux préparatifs du second round d’un combat inégal, tronqué d’avance ?

Deux mois après le début (6 sept.) de l’insurrection populaire partie de la ville sacrée de Pakokku (dans le centre du pays ; 600 km au nord de Rangoon) et nonobstant la chape de plomb que les autorités militaires imposent depuis lors aux 50 millions de Birmans, une centaine de moines bouddhistes, deux peut-être, ont osé s’aventurer dans les rues de cette même ville mercredi 31 octobre, défilant, conformément à leur habitude, dans un cortège pacifique et ordonné, embelli de leurs robes safrans, défiant dans le calme un pouvoir qu’ils estiment sourd aux revendications populaires et hermétique à l’évolution vers plus de liberté et de considération.

Bien sûr, à quelques heures d’intervalle, ce défilé du clergé bouddhiste, bref (moins d’une heure…) et millimétré (pas de slogans proférés contre la junte aux aguets) tranche durement avec celui organisé plus tôt dans la journée, en cette même ville de Pakokku où 100 000 personnes (mille fois plus !), « censées » témoigner leur soutien à l’inoxydable régime des généraux, se répandaient « spontanément » en louanges à l’endroit de ces derniers. Une manifestation d’une ampleur qui ne trompera toutefois personne, tant on lui trouvera sans mal une évidente parenté avec de similaires mouvements « spontanés » en Corée du nord, en Chine ou en Iran, pour ne citer que quelques havres de paix célèbres et autres apôtres reconnus de la liberté d’expression des masses.

Trois jours avant le retour programmé de l’émissaire onusien au Myanmar, alors que s’achevait la tournée asiatique (Singapour, Bangkok, Pékin) du ministre français des affaires étrangères Bernard Kouchner, ce retour timide des religieux aux robes safran dans des rues toujours étroitement encadrées par l’appareil d’état doit davantage s’interpréter comme une protestation sourde, volontairement sous-dimensionnée par le clergé, en résonance avec la tenue matinale de « l’autre » manifestation. L’unité de lieu (Pakokku), l’échelle non menaçante (100-200 bonzes ; une demi-heure de présence dans les rues), tout autant que la fenêtre « médiatique » concomitante (une poignée de jours avant le retour de M. Gambari) indiquent semble-t-il davantage un aveu d’impuissance. Ils tendent également à révéler la prise de conscience par le clergé et la population, pareillement muselés, traumatisés et désabusés, de la faible prise populaire sur le cours (martial) des choses, de l’incapacité de la communauté internationale à lui venir substantiellement en aide ces vingt dernières années, à bousculer l’ordre (militaire) établi, ainsi que l’évidence de l’écart des forces et des moyens en présence. Mais également, à l’heure qu’il est, des risques trop importants encourus, pour un résultat incertain, quant à redonner de l’élan au mouvement esquissé deux mois plus tôt et si terriblement anesthésié, réprimé.

Naturellement, après des décennies stériles de gestion militaire ou la mauvaise gouvernance et la paupérisation semblent érigées en principes politiques, la grande majorité du peuple (des peuples serait plus juste) birman aspire toujours, aujourd’hui plus encore qu’hier, à renverser un ordre injuste, et ouvrir un nouveau chapitre où la démocratie, la liberté d’expression, l’amélioration des conditions (spartiates) de vie et le partage équitable, l’exploitation durable des ressources nationales profiteraient aux 50 millions de citoyens fussent-ils Birmans, Shans, Karens, Rohingyas ou Kachins ; et non plus uniquement à 400 000 hommes en uniformes, de couleur verte et kaki, cette fois.

Depuis sa nouvelle capitale fantôme Naypyidaw, la junte demeure aux aguets, relativement sereine car… si peu affectée par les dernières sanctions que tentent, à défaut d’autres choses, de lui « imposer » de (très) loin des acteurs occidentaux (Union Européenne, Etats-Unis) plus à l’aise dans l’emploi du verbe que dans l’action. Vigilants, dans les rues de Yangon, de Mandalay, de Sittwe ou de Pakokku, les militaires patrouillent, observent, prêts à intervenir, armes à la main s’il le fallait (à nouveau), pour que ne germe pas l’espoir, pour que le désespoir ou le martyr d’une population harassée par plusieurs décennies de gestion militaro-militaire ne menace pas une position, un système politique inégalitaire où la confiscation et le mépris ne semblent avoir d’égal que la défiance et la cupidité.

La libération ces jours derniers de quelques dizaines d’opposants, proches de la Ligne Nationale pour la Démocratie (LND) de Madame Aung San Suu Kyi -- l’unique Prix Nobel de la paix détenu en résidence surveillée – ne suffira pas à redonner quelque éclat et légitimité à cette junte omnipotente ; loin de là.