Didier Billion


Turbulences politiques entre les Etats-Unis et la Turquie
par Didier BILLION (IRIS, 24 octobre 2007)



Sans surprise 507 des 526 députés turcs présents à la Grande Assemblée nationale ont voté le 17 octobre une motion, soumise par le gouvernement, autorisant une éventuelle opération militaire contre les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan - PKK - dont les bases sont installées dans les monts Kandil, situés au nord de l’Irak, zone administrée par les Kurdes irakiens. George W. Bush, Condoleeza Rice, l’Union européenne puis l’OTAN ont rapidement réagi en demandant à la Turquie de faire preuve de retenue. Bien évidemment personne ne souhaite une intervention militaire turque, mais il importe de comprendre pourquoi nous en sommes arrivés à cette situation qui appelle au moins trois réflexions.

La première concerne les relations entre la Turquie et les Etats-Unis. Il est coutumier de présenter les deux pays comme de très proches alliés possédant les mêmes intérêts stratégiques régionaux ; les accords de coopération militaire entre Ankara et Tel Aviv étant fréquemment cités comme exemple de cette proximité entre Ankara et Washington. Pourtant l’histoire des quarante dernières années prouve que les relations turco-étatsuniennes ont connu à plusieurs reprises de vives crises. La dernière en date remonte bien sûr au 1er mars 2003 lorsque le parlement turc refusa d’autoriser le déploiement sur le sol turc de quelque 62 000 GI’s qui auraient pu attaquer le territoire irakien par le nord pour prendre Bagdad en tenailles. Si les députés turcs ont pris cette décision, c’est parce qu’ils percevaient que le cours unilatéraliste de la politique initiée par l’administration Bush risquait de profondément déstabiliser la région, ce dont Ankara avait tout à craindre. C’est pourquoi si la Turquie avait précédemment acquiescé aux projets de l’administration Clinton visant à réorganiser la région sur un axe qui, dans un premier temps, aurait compté la Turquie, l’Etat hébreu, la Jordanie et un hypothétique Etat palestinien, elle refusa de participer à la mise en œuvre des projets portés par les néoconservateurs comprenant que si ces derniers semaient le vent, ce sont les Etats de la région qui récolteraient la tempête. On peut depuis lors vérifier l’âpreté des relations entre les deux alliés à propos de la Syrie et de l’Iran. Dans le cas de la Syrie il est révélateur que, depuis quatre ans, Ankara ait amélioré de façon spectaculaire ses relations politiques et économiques avec Damas au moment où Washington persiste à considérer ledit pays comme partie au fameux « Axe du mal ». Concernant l’Iran, la Turquie a voté les sanctions adoptées par l’ONU mais ménage, dans le même temps, son grand voisin, ne considérant pas qu’il représente un réel danger. Ainsi, on le constate sur plusieurs dossiers importants, Ankara et Washington ne sont plus en phase. La situation s’est d’ailleurs encore tendue ces derniers jours quand la Commission des Affaires étrangères du Congrès américain a voté, le 10 octobre, une résolution qualifiant les massacres d’Arméniens en 1915 de génocide. La coupe était pleine pour les Turcs qui ont implicitement menacé de ne plus autoriser l’acheminement du ravitaillement logistique aux troupes américaines se trouvant en Irak par les bases aériennes turques. Quand on sait que près de 70 % du fret aérien, 30 % du carburant et 95 % des véhicules blindés destinés à l’Irak passent par la Turquie, on saisit pourquoi la Maison Blanche n’a pas pris la menace à la légère.

La deuxième réflexion concerne la lutte contre le terrorisme. Le PKK, dont il faut rappeler qu’il a mené une guerre acharnée contre l’Etat turc entre 1984 et 1999 aboutissant à quelque 37 000 morts, est qualifié d’organisation terroriste par les Etats-Unis et l’UE. Depuis la chute de Saddam Hussein, les responsables politiques et militaires turcs demandent systématiquement, lors de chacune de leurs rencontres, à leurs homologues étatsuniens de prendre les mesures nécessaires contre les activités armées des rebelles du PKK basés dans le nord de l’Irak. Non moins systématiquement, les responsables américains leur répondent qu’ils n’en ont pas les moyens. L’irritation turque ira crescendo ne comprenant pas pourquoi l’Administration Bush, qui met au centre de sa politique internationale la lutte contre le terrorisme, refuse de prendre les initiatives appropriées contre le PKK. Y aurait-il des groupes terroristes qu’il faudrait ménager ? La question est certes provocatrice, mais ressentie comme telle par une forte partie de l’opinion publique turque. En ce sens les tout récents appels de Washington à faire preuve de retenue ne sont pas admis par les Turcs. Comment en effet un Etat de droit pourrait-il rester les bras croisés quand des attentats sont commis en Turquie au milieu des populations civiles, quand des soldats turcs tombent par dizaine dans des embuscades tendues par les rebelles du PKK ? On peut éventuellement admettre qu’il est justifié de demander aux autorités turques de faire preuve de retenue car c’est avant tout par des initiatives politiques qu’elle parviendront à régler le défi du PKK, mais on comprend aussi qu’il est mal venu que ce soit les responsables américains qui profèrent ce type de conseil, eux qui ont joué les pyromanes depuis plusieurs années dans la région mais qui n’ont par ailleurs pas fait preuve de la plus grande des résolutions à l’encontre du PKK.

La troisième réflexion concerne la question kurde elle-même. Il faut tout d’abord rappeler que ladite question n’est pas réductible à celle du PKK. Que les citoyens turcs d’origine kurde puissent revendiquer des droits culturels accrus semble légitime, mais les revendications fédéralistes, autonomistes ou indépendantistes du PKK induisent d’autres dynamiques. Il n’y a pas en Turquie de différenciations des droits politiques sur des bases ethniques, il existe au sein du Parlement turc un parti qui se réclame ouvertement de la « kurdité », et surtout on trouve de très nombreux députés et responsables politiques turcs d’origine kurde dans toutes les formations politiques et notamment dans le Parti de la justice et du développement au pouvoir qui a fait des scores remarquables dans le Sud-est de la Turquie lors des élections législatives anticipées de juillet dernier. Dans un contexte régional extrêmement mouvant et déstabilisé il faut tout faire pour maintenir le cadre des Etats nations, refuser les voies communautaristes et les plans de tous ceux, notamment à Washington, qui voudraient recomposer le Moyen-Orient sur des bases ethniques et communautaires. Nul n’aurait à y gagner au final.