
Affaire Ben Barka : Quelle sera l'attitude de la France à court terme ?
Kader ABDERRAHIM par William Moray (Nouvel Obs.com, 23 octobre 2007)
Existe-t-il des preuves solides sur l'implication de personnalités, voire des autorités marocaines, dans la disparition de Mehdi ben Barka ?
L'affaire ben Barka a éclaté en octobre 1965. Pendant quarante-deux ans, les enquêtes successives qui ont été menées ont établi un faisceau de présomptions et d'indices sûrs, concernant la responsabilité de l'Etat marocain.
A vrai dire, la seule zone d'ombre importante qui demeure est liée au sort de Mehdi ben Barka après qu'il soit monté dans la voiture de la police française. Ce qui explique que la famille tienne autant à la procédure : ils veulent savoir ce qu'il est advenu de leur père.
Tenez, le fait que les mandats d'arrêts internationaux lancés par le juge d'instruction Patrick Ramaël soient ad nominem prouve bien, encore une fois que la justice sait quelles sont les personnes impliquées au Maroc, et qui auraient pu jouer un rôle.
Mais, sur le fond, l'implication directe de l'Etat marocain est indiscutable, ainsi que celle de la police française. On connaît les instigateurs ce qu'il convient de nommer une affaire d'Etat.
C'est ce qui explique la longueur et la complexité du traitement du dossier ?
Bien entendu. Le dossier a des imbrications politiques, comme je vous l'expliquais : ce qui en fait une affaire très délicate, c'est pourquoi elle n'a jamais pu aboutir. Du moins jusqu'à présent.
En effet, côté français, la participation d'un certain nombre de truands est avérée, des "petites frappes" qui ont exécuté les basses besognes. Mais les autorités françaises ne sont pas en reste: ont aussi joué un rôle les services spéciaux, une partie de la police, ainsi qu'un employé d'Air France à Orly, qui servait d'indic. Tous sont identifiés, il y a eu suffisamment d'articles et d'ouvrages qui l'ont démontré.
Un autre exemple : le général de Gaulle est entré dans une colère noire à la lecture des révélations de L'Express. Il a alors convoqué le Premier ministre Pierre Messmer, puisqu'à l'époque, les services spéciaux étaient rattachés à Matignon. Depuis cette affaire, ils dépendent du ministère de la Défense.
Le fait que les mandats d'arrêt aient été lancés au cours de la visite de Nicolas Sarkozy relève-t-il du hasard ?
Le juge Ramaël veut augmenter la pression sur les deux Etats, et profiter du déplacement du président Sarkozy pour engendrer un maximum de résonnance.
Autrement dit, ce n'est pas un hasard, bien au contraire. En novembre 2005, Patrick Ramaël s'était rendu au Maroc, dans le cadre d'une commission rogatoire internationale, et a demandé à s'entretenir avec une quinzaine de personnes, dont le général Hosni Benslamine. Il a été froidement accueilli, la justice marocaine lui a répondu ignorer l'adresse de l'officier.
Pour autant, je ne pense pas qu'une telle initiative soit de nature à ternir les relations diplomatiques franco-marocaines, à l'inverse de l'engagement de Danielle Mitterand dans les années 1980 en faveur de la cause sahraouie. Ici, nous sommes dans le cadre d'un magistrat indépendant, qui fait son travail. C'est du reste ce qu'a sous-entendu Nicolas Sarkozy ce matin, en expliquant par une belle pirouette que "la justice est indépendante".
La question importante est de savoir quelle sera l'attitude de la France à court terme, soit dans les prochains mois. Ou bien, elle va s'efforcer de classer le dossier, et de trouver un arrangement avec le Maroc. Ou alors, elle persiste à traiter le dossier de la même façon : traîner et laisser pourrir.
Je veux être optimiste, depuis quelques années, l'attitude de l'Etat a changé : en 1999, Lionel Jospin a déclassifier certains documents en lien avec cette affaire, à la demande du juge Ramaël. De même, en novembre 2004, la ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie a partiellement levé le secret-défense sur d'autres archives.
Kader Abderrahim est chercheur associé à l'IRIS, spécialiste du Maghreb
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