
La conférence de Vilnius sur la sécurité énergétique : avancées dans la définition d’une stratégie européenne, nouvelles alliances géopolitiques ou haro sur la Russie ?
par
Laure DELCOUR (IRIS, 12 octobre 2007)
Trois semaines après l’annonce par la Commission européenne de propositions destinées à sécuriser l’approvisionnement d’un marché énergétique européen en voie de constitution, la conférence qui vient de s’achever à Vilnius témoigne de l’enjeu fondamental que représente désormais l’énergie dans les relations extérieures de l’UE. La réflexion menée à Vilnius a permis de préciser les contours d’une politique extérieure en matière énergétique, ébauchés l’année dernière par la Commission européenne et le Secrétariat Général du Conseil (1) . Dans un contexte marqué par le renforcement de la dépendance énergétique (2) , l’objectif européen est d’assurer la sécurité des approvisionnements en favorisant des partenariats énergétiques fondés sur la transparence du cadre juridique dans les pays tiers, un climat favorable aux investissements et une amélioration des capacités de production des pays fournisseurs.
Au-delà du contenu des débats et des avancées réalisées en Lituanie, la forme même de la réflexion européenne mérite d’être relevée, pour deux raisons. Tout d’abord, la conférence de Vilnius a conjugué expertise et décision, en accueillant un forum de spécialistes des questions énergétiques en marge d’un sommet de chefs d’Etat et responsables politiques en charge de l’énergie. Mais, si le lien entre expertise et décision politique est fréquemment étroit dans la construction européenne, l’implication d’acteurs extérieurs est moins habituelle. Or, pour débattre des questions de sécurité énergétique, la conférence de Vilnius a réuni des responsables de pays importateurs d’énergie (Etats de l’Union européenne, en particulier d’Europe centrale), des pays producteurs (Azerbaïdjan, Turkménistan) et des pays de transit (Ukraine).
C’est donc en coopération étroite avec les pays de production et d’acheminement que la politique énergétique extérieure de l’Union européenne affirme vouloir se construire. Cependant, si elle reflète le renforcement de l’interdépendance énergétique entre l’Europe, le Caucase et l’Asie centrale, cette coopération avec des acteurs extérieurs correspond surtout à un tournant géostratégique et à un choix politique dans l’approvisionnement européen. En effet, la conférence de Vilnius semble consacrer la volonté de mettre fin au statut de la Russie en tant que fournisseur privilégié de l’UE (3) . Absente du sommet réunissant les chefs d’Etat et responsables politiques, la Russie a pourtant été omniprésente dans les débats. Sept ans seulement après la décision d’instaurer un dialogue énergétique russo-européen (4) , Moscou n’est plus, pour l’Europe, ni un fournisseur fiable ni un partenaire responsable. Les interruptions de livraisons de gaz à plusieurs ex-Républiques soviétiques (Géorgie, Azerbaïdjan, Ukraine, Biélorussie) et les menaces récentes de Gazprom à l’égard de l’Ukraine au lendemain des législatives anticipées font peser la menace – inquiétante pour certains Etats membres très dépendants de l’énergie russe, comme la Pologne, la Slovaquie ou l’Autriche - d’une rupture dans l’approvisionnement européen. Alors que l’état des infrastructures énergétiques russes nécessite des investissements importants, la mainmise de l’Etat sur les « monopoles naturels », l’éviction des sociétés étrangères de l’exploitation des gisements au cours de l’année 2006, enfin l’absence de règles transparentes dans le secteur suscitent des craintes quant à la capacité de la Russie de maintenir son rythme de production.
Dans la lignée des documents publiés par les institutions européennes en 2006, la conférence de Vilnius a donc réitéré l’importance des principes contenus dans le Traité sur la charte de l’énergie (transparence, réciprocité, non-discrimination), que la Russie refuse de ratifier. Surtout, la conférence a clairement affirmé le choix géopolitique (déjà esquissé avec le soutien à l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan ou au project Nabucco) d’un contournement de la Russie. La déclaration finale a ainsi appelé au renforcement de la coopération entre l’Europe, les Etats-Unis, les régions des mers Noire et Caspienne pour la création de corridors énergétiques Asie centrale-Caucase du sud-Europe (5) .
Pour autant qu’elle soit entérinée et concrétisée par l’Union, cette stratégie est-elle cohérente et viable ? Deux éléments méritent d’être relevés. Tout d’abord, bien que les Etats d’Asie centrale et du Caucase aient signé et ratifié le Traité sur la charte de l’énergie (6) , le secteur énergétique reste également dominé dans ces pays par des entreprises monopolistiques. Ainsi, la diversification des exportations constatée au Turkménistan (7) ou en Azerbaïdjan ne s’accompagne pas nécessairement d’une libéralisation du secteur de l’énergie, dont le fonctionnement reste aussi peu transparent qu’en Russie. Est-il alors pertinent de délaisser le principal partenaire énergétique de l’UE pour des pays qui n’offrent pas d’avantages supplémentaires sur le plan économique ? Ici intervient le second élément de réponse, de nature politique. L’Union européenne peut espérer de ces nouveaux fournisseurs une meilleure application du principe de réciprocité, en raison de sa plus grande marge de manœuvre politique qu’avec la Russie. Une réorientation rapide des approvisionnements énergétiques de l’UE et une renonciation totale aux hydrocarbures russes sont cependant peu probables, car difficilement faisables et guère viables. La volonté européenne de diversifier ses sources d’approvisionnement doit donc aussi s’interpréter comme une volonté de peser sur la Russie afin que celle-ci repense sa gestion de l’énergie (8) .
1 Une politique extérieure au service des intérêts de l’Europe en matière énergétique, document de la Commission européenne et du SG/HR pour le Conseil européen, 2006. http://consilium.europa.eu/uedocs/cmsUpload/st09971.fr06.pdf
2 Actuellement de 50% environ, celle-ci est estimée à 70% pour 2030.
3 La Russie représente actuellement plus de 40% des importations de gaz de l’Union européenne.
4 Cette décision a été prise au sommet russo-européen de Paris, le 30 octobre 2000. Cf. la declaration conjointe, http://ec.europa.eu/external_relations/russia/summit_30_10_00/statement_en.htm
5 http://www.vilniusconference2007.lt/sen/news.full/120
6 Cf. http://www.encharter.org/index.php?id=61
7 Notamment vers les puissances dites « émergentes », grandes consommatrices d’énergie. Alors que le gazoduc Turkménistan-Afghanistan-Pakistan va être prolongé vers l’Inde, Achgabat a conclu en 2006 un accord avec Pékin pour la construction d’un gazoduc (opérationnel en 2009). Le Turkménistan prévoit également d’augmenter ses exportations vers l’Iran.
8 C’est d’ailleurs le sens des paroles de Nicolas Sarkozy lors de sa récente visite à Moscou, où le président français a indiqué à Vladimir Poutine « la disponibilité des investisseurs français pour entrer au capital des grandes entreprises russes, Gazprom par exemple ».
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