
Lire, voir, en pays dominés
par
Jean-Jacques KOURLIANDSKY (Espaces latinos, septembre 2007)
Patrick Chamoiseau, briseur antillais de " silencieux tocsins " nous le pardonnera. L'aliénation est caribéenne. Sans doute. Mais c'est la chose du monde la mieux partagée. Les premières lignes de son livre vérité, " Ecrire en pays dominé ", (1) s'appliquent-t-elle seulement au " résistant à l'affût en pays-Martinique " ?
" .. Ton imaginaire ", écrit-il, s'abreuve du matin jusqu'aux rêves, à des images, des pensées, des valeurs qui ne sont pas les tiennes ?.(..) Un cri fixe te pourfend chaque jour : il s'oppose à ces radios, à ces télévisions, à ces emprises publicitaires, à ces prétendues informations ". Ce cri pourrait être universel, il le devrait pour tous ceux qui, de Martinique, à la métropole, de Chine aux Amériques, et d'Afrique à la Russie, refusent la langue de bois, " langue de verticalité, (langue) des hautes antennes balisant le cimetière déserté de nos esprits ".
Il y a deux siècles une petite lueur pour la première fois prétendait rompre avec l'intolérance religieuse et monarchique. Voltaire, Montesquieu, passaient un monde jusque là obscur et inquisitorial aux feux de la raison critique. La presse est leur fille, enfant des Lumières. Elle a partout accompagné l'émancipation de l'homme et de la femme. La " Domination " qu'elle qu'en soit la forme n'a besoin que d'une voix, la voie de son maître. Hier elle était celle de la propagande, grossière, universellement épinglée par les démocrates. Aujourd'hui le discours unique des fausses évidences, que dénonce Patrick Chamoiseau, est plus violent parce qu'il est moins visible et séduisant. La première n'hésite pas à tuer, enfermer pour bâillonner contradictions, dissonances et dissidences. On en lit le relevé minutieux fait annuellement par les organisations de défense des droits de l'homme. La seconde s'insinue dans les esprits. Tous ayant comme Pinocchio de belles oreilles d'âne, et un téléviseur comme miroir, l'aliénation est ainsi radicalement mondialisée.
Chacun des continents, ceux que par commodité on appelle l'ancien, -les vieux pays-, et le prétendu nouveau, -les Amériques-, envoient depuis quelques mois des signaux grésillant aux braises de la liberté de presse.
A vrai dire les medias indépendants ont mauvaise presse depuis longtemps. En Amérique latine le Colombien Alvaro Salom Becerra, a fait une description dramatiquement hilarante de tous les journaux " Impartials " et " Inconditionnels ". Il les a épinglé de la façon suivante : " El Incondicional ", exerçait un pouvoir absolu. Personne ne pouvait se considérer comme bien né, bien marié, ni bien décédé, s'il n'en informait pas. Ne pas être cité dans ses colonnes équivalait à une mort civile, mais recevoir ses éloges ouvrait les portes de l'immortalité. Bénéficier de son soutien et être élu Président, Sénateur, Représentant, Député ou Conseiller, était une seule et même chose ". (..) " El Incondicional " qui cache, accentue, et défigure les faits en accord avec les nécessités du jour, est le plus solide pilier du système " (2).
Le système a changé d'élections en élections en Amérique latine. Les dictateurs sont morts et bien morts, physiquement et politiquement. Mais les " élites " du pouvoir et de l'argent sont souvent allergiques à la critique journalistique. La chronique des évènements courants est souvent traitée à l'ancienne, en noir et blanc, au noir comme caviar, et au blanc, de la censure. Cette mise à l'index concerne un si grand nombre de pays, que cette allergie à la pluralité d'opinions passe par une revue complète des troupes. Peut-on critiquer au jour d'aujourd'hui les pouvoirs en place, quels qu'ils soient, par l'image et par la plume ? Peut-on critiquer le pouvoir d'Alvaro Uribe ? De Fidel Castro ? De Manuel Zelaya ? De Hugo Chavez ?
En Bolivie au mois de juin le président Evo Morales a signé un décret encadrant la concession de licences radiophoniques dans les campagnes. Les partis politiques et les Eglises sont interdits de programmes. Font exception à cette décision selon Gastón Nuñez, directeur général de la communication d'Etat, les " radios rurales communautaires " mises en place par le gouvernement depuis janvier 2006 avec des fonds vénézuéliens. Le métier de journaliste dans la Colombie voisine est un métier à haut risque. Les gêneurs de l'information, les journalistes d'enquête, mettant en évidence les dysfonctionnements de la démocratie à la colombienne, le font à leurs risques et périls. Carlos Castaño, l'un des chefs de groupes " paramilitaires ", victime de ses incontinences verbales, avait avoué dans un livre d'entretiens, " Mi confesión ", l'élimination ciblée de journalistes refusant la langue de bois. Les plumitifs étrangers ne s'exposent pour l'instant qu'à une interdiction d'exercer leur métier. Une équipe de la télévision équatorienne Ecuavisa, enquêtant sur la mort dans le sud colombien d'un national complice des FARC selon des autorités de Bogota, a été arrêtée, expulsés et interdits de séjour pour une durée de cinq ans. Cuba relève-t-il de cette propension à mettre à l'index ? Non diront les inconditionnels politiques. Non puisqu'il n'y a pas d'autres journalistes encartés que ceux reconnus par les autorités. Les opposants qui comme en tout régime sans liberté d'opinion s'essaient à faire vivre leur différence en bricolant des feuilles ronéotées sont accusés de collusion avec l'ennemi, d'incompétence, et mis en examen, incarcérés, et parfois libérés. Et comme en Colombie les " Albert Londres " étrangers, jugés excessivement attentifs aux voix d'opposants, font l'objet de reconduites aux frontières. C'est ce qui est arrivé il y a quelques mois à l'envoyé du quotidien polonais Gazeta Wyborcza. Les nouvelles autorités équatoriennes peinent elles aussi à trouver un modus vivendi avec la presse. La Constitution actuellement en chantier doit selon la majorité présidentielle, " démocratiser les entreprises de presse ". Qu'est ce à dire quand on voit le président Rafael Correa, se quereller assez fréquemment avec les journalistes Quitte à présenter quelques temps plus tard des excuses. Manuel Zelaya, chef de l'Etat du Honduras a fait mieux ou pire. Il a ordonné, en mai dernier à dix chaînes nationales privées de radio et de télévision, de programmer pendant dix jours deux heures de programmes quotidiens consacrés au bilan de sa gestion depuis le début de son mandat. " Le président " a-t-il déclaré pour justifier cette décision, " a peu de d'endroits pour s'exprimer, parce qu'habituellement les medias ne font que l'attaquer et ne l'écoutent pas ". La situation de la presse mexicaine est elle aussi à bien des égards préoccupante. Les professionnels qui prétendent enquêter sur divers scandales nationaux le payent souvent de leur vie. Ils sont la cible des narcotrafiquants. Et ceux qui mettent en évidence les connivences existant entre pouvoir et grande délinquance sont menacés. Lydia Cacho a démasqué des réseaux pédophiles couverts par de hauts responsables politiques. Elle a paradoxalement été arrêtée, les témoignages en sa faveur se sont égarés, et les preuves contre les membres de ce réseau ont été perdues par les tribunaux. Plusieurs milliers d'intellectuels ont signé une pétition en sa faveur. Qui dit la chose suivante : " nous mexicains de base avons-nous la possibilité d'être protégés des criminels complices de serviteurs de l'Etat, qui détournent la justice à leur profit ? ". A ces menaces primaires on doit ajouter celles que fait peser sur le pluralisme le poids exorbitant exercé par deux groupes privés de télévision, Televisa et TV azteca. La loi sur la télévision adoptée en 2006 sur initiative du président Fox, mais adoptée à l'unanimité, est aujourd'hui remise en cause, avec la même unanimité. Au Salvador, suivant de cette liste noire, l'association des journalistes, l'APES, a protesté récemment après l'arrestation d'une journaliste qui couvrait une manifestation paysanne. Elle est accusée de complicité avec des groupes terroristes. Le Venezuela clôt ce parcours d'obstacle à l'information. On le sait le président Hugo Chavez mène depuis plusieurs mois une bataille sans concession avec la chaîne privée RCTV (Radio Caracas Television Internacional), qui politiquement lui est hostile. Après avoir refusé de renouveler son droit d'émission, arrivé à terme le 28 mai, il tente aujourd'hui de conditionner sa diffusion sur le câble, à une modification de sa programmation. " Si RCTV modifie ses programmes ", a déclaré le ministre des télécommunications, " en les internationalisant ", elle n'aura plus de problème. RCTV paye son soutien à la tentative de coup d'Etat de 2002. Mais ce qui surprend et a été bien mis en évidence par le président équatorien Rafael Correa, est l'absence de réaction de la justice vénézuélienne. Un media qui conspire contre les institutions a déclaré le premier mandataire équatorien doit être fermé immédiatement. " Je le dis de façon claire, s'il est prouvé qu'une chaîne a appuyé un coup d'Etat, comme l'a fait RCTV (..) je la fermerai. Chavez ne l'a pas fait, il a attendu le terme du contrat de fréquence qu'il n'a pas renouvelé. Excusez-moi, mais moi jamais je n'appuierai des conspirateurs ". Le décalage entre le délit démocratique et la sanction administrative a généré un malaise justifié. Ce n'est pas un media conspirateur qui a été mis en examen, mais un canal d'opposition qui a été bâillonné.
Le pluralisme médiatique est la chose du monde la moins évidente. Les pouvoirs le contestent. Les financiers privilégient les profits et la Tentation de l'audience. L'Amérique latine est-elle seule à être concernée ? De la non retransmission, en temps, du résultat des élections européennes par " TF1 " en 2004, au journal télévisé réalisé par le même " TF1 " dans un bureau du palais présidentiel français en 2007, au dossier sur la Colombie publié dans " Le Parisien " qui n'était qu'un faire valoir des initiatives présidentielles avant le deuxième tour des élections législatives, de l'écho télévisé donné à des incidents survenus à Paris, Gare du Nord, pendant la campagne présidentielle, au silence médiatique réservé aux violences de Cergy après cette consultation, on comprendra que le mal est universel.
" El Incondicional ", ne serait-il pas le vrai nom du " Washington Post ", version Murdoch, et de bien d'autres en France et en Navarre ??
(1) Patrick Chamoiseau, " Ecrire en pays dominé ", Paris, folio-Gallimard, n°3677, 1997
(2) Alvaro Salom Becerra, " El Delfín ", Bogota, Tercer mundo editores, 1981 (prem. édition)
|