Barah Mikaïl


“L’affaire des infirmières bulgares”, cas d’école de la “realpolitik”
par Barah MIKAÏL (L’Essentiel des relations internationales, septembre-octobre 2007)



L'affaire des infirmières bulgares et du médecin d'origine palestinienne, qui aura défrayé à juste titre la chronique ces derniers mois, a finalement connu une issue favorable. Si le personnel médical concerné est maintenant libre, ce cas est aujourd'hui pleinement entré dans l'histoire en raison notamment de la nature des enjeux qui l'ont accompagné.

Les enjeux sont lourds, qui font de" l'affaire des infIrmières bulgares " un malheureux mais évident cas d'école. De l'éclatement de cette histoire, en 1999, à son aboutissement huit ans plus tard, c'est en effet la détermination du régime libyen de réintégrer le giron de la communauté internationale qui apparaîtra en filigrane des actions et déclarations formulées par le Guide de la Jamahiriya libyenne. Avec, en parallèle, une volonté de maximisation des profits politiques non moins importante, développée par un grand nombre de pays, occidentaux pour la plupart. Ces derniers viendront ainsi, sur le tard le plus souvent, prendre part à une négociation aux relents humanitaires apparents, mais dont le fond reste inséparable de préoccupations de type plus franchement opportuniste.

AUX ORIGINES D'UN PROCÈS

Il faut remonter au mois de février 1999 pour comprendre les origines officielles de ce qui sera vite connu sous le nom de " l'affaire des infirmières bulgares ". À l'époque, les forces de sécurité libyennes procèdent à l'arrestation d'un médecin palestinien ainsi que de cinq infirmières et d'un médecin bulgares. Si ce dernier sera vite relâché, les charges seront par contre maintenues à l'encontre des autres accusés. Le ministère libyen des Affaires étrangères formulera à leur encontre une série de chefs d'accusation aussi graves les uns que les autres. De la " contamination virale " à " l'utilisation de produits contaminants " envers 393 enfants libyens, en passant par le " meurtre avec préméditation " ainsi que " l'exercice d'activités qui ont conduit à une boucherie aveugle aux fins de déstabilisation de la sécurité nationale " et le " viol des règles de la vie islamique ", tout semblait réuni pour rendre le personnel médical inculpé passible de la peine capitale. Ce n'est cependant qu'un an plus tard qu'un procès officiel sera ouvert. Puis, en juin 2001, le procureur requérait la sentence capitale. Une bonne dizaine d'audiences reportées plus tard, la justice libyenne décidera, le 6 mai 2004, de suivre son avis. Soit l' écoulement de cinq longues années durant lesquelles de hauts responsables libyens avaient eu tout loisir de développer des spéculations diverses sur les motivations supposées du personnel médical. Avec la récupération par le colonel Kadhafi d'une antienne éprouvée, mais toujours populaire au sein des opinions publiques libyenne comme arabes en général : celle d'une affaire qui aurait été voulue et organisée par le Mossad et la CIA.

Ce n'est néanmoins qu'à partir de cette date précise du 6 mai 2004 qu'interviendra la médiatisation internationale durable de cette affaire. Contrairement à ce qui avait pu prévaloir jusqu'alors, on notera ainsi l' organisation d'un réel ballet diplomatique à destination de Tripoli. Et pourtant, la notification de ce premier jugement et le défilé de personnalités politiques occidentales de très haut rang qui visaient alors la Libye intervenaient dans un contexte qui ne s'explique pas que par l' " affaire des infirmières ". Le 19 décembre 2003, en effet, le colonel Kadhafi avait proclamé officiellement sa renonciation à tout programme de développement d'armes de destruction massive. Une décision importante à plus d'un titre, puisqu'elle tournait le dos notamment avec 30 ans de revendication officielle du Guide au droit de son pays à maîtriser la technologie nucléaire. Dans les premières années de son accès au pouvoir, les contacts qu'il a développés vis-à-vis de certains pays occidentaux, dont la France, privilégieront d'ailleurs cet aspect, quoique sans jamais connaître une amorce concrète. A partir du milieu des années 1980, les attentats de la discothèque berlinoise " La Belle ", du Boeing-747 de la Pan Am, puis du DC-l0 de l'UTA, participeront évidemment de grandes tensions dans les relations occidentalo-libyennes, marquées par le sceau de la responsabilité présumée du régime du colonel Kadhafi dans toutes ces opérations. La conjoncture internationale restera ainsi défavorable à toute érection de la Libye au rang de partenaire respectable par les Occidentaux.

L'adoption officielle en 1992 par le Conseil de sécurité de l'ONU d'un embargo à l'adresse de Tripoli, et la codification par le Congrès américain de dispositions similaires quatre ans plus tard par le biais de l'" Iran Libya Sanctions Act ", confirmeront d'ailleurs cette marginalisation de la Libye. Le Guide se verra dès lors contraint de recentrer son action sur des vœux pieux de consécration, ad libitum, des vertus du panarabisme et/ou du panafricanisme.

Sa décision soudaine de se ranger à une attitude plus payante pour les intérêts de son régime, et plus en phase avec les souhaits américains, tranchera ainsi avec des décennies de rigidité de sa part. Et elle donnera surtout lieu à une étonnante activation diplomatique à destination de Tripoli. De Silvio Berlusconi à Jacques Chirac en passant par Tony Blair, l'année 2004 sera marquée par une consécration rapide et inédite de la Libye, qui donnait l'impression d'être soudainement blanchie de son lourd passé présumé. Ces échanges diplomatiques de haut rang n' avaient pourtant pas, officiellement du moins, donné lieu à une quelconque communication et/ou allusion à " l'affaire des infirmières ". En a-t-il été autrement dans la réalité des faits ? Si rien ne permet de l'exclure, cette éventualité, qui assiérait par ailleurs l'idée d'un " deal " qui aurait précédé le récent dénouement heureux de cette affaire, devrait pourtant rester entourée de mystère pendant un moment encore.

UNE NÉGOCIATION AUX ENJEUX VASTES

Qui a fait quoi, et à quel moment précis ? Telle est en effet l'une des questions clé fondamentales à nombreuses inconnues. S'il semble maintenant admis qu'une trentaine de capitales ont activement participé au dernier round de la négociation qui aboutira à la libération des otages du régime libyen, il faut néanmoins noter la spécificité incarnée par certaines d' entre elles, qui semblent avoir pesé au sein d'une affaire dans laquelle on ne les attendait pas initialement.

Car que faut-il comprendre devant le fait que la France, le Qatar et même Israël aient connu une implication directe dans le courant de ces tractations ? Probablement, et par-dessus tout, le fait que chacun de ces États ait voulu faire la preuve de son propre potentiel de négociation et de persuasion vis-à-vis d'un pays réputé pour l'obstination et le manque de souplesse de son leader. On ne négocie en effet pas avec le colonel Kadhafi comme on le ferait avec quiconque, tant les codes adoptés par celui-ci recèlent de particularités qui nécessitent le développement d'un grand tact de la part de ses interlocuteurs. De même, citer le nom d'Israël dans le cadre de telles négociations pose plus d'une question pour qui se penche attentivement sur les discours du Guide tel qu'ils ont prévalu depuis son arrivée au pouvoir en 1969. Ce dernier, bien qu'étant aujourd'hui l'un des plus ardents défenseurs des causes panarabe et panafricaine, n'a jamais caché sa fascination pour Nasser, défunt président égyptien et chantre du nationalisme arabe. Une attitude qui l'a constamment poussé à critiquer l' État hébreu et les fondements de sa politique moyen-orientale. On ne peut ainsi, dans le cas des relations israélo-libyennes, qu'insister sur le fait que, à l'instar de la situation qui avait prévalu dans l'affaire de l'Irangate, le décalage reste grand entre les intentions affichées des diplomaties et leurs applications. Les situations israélo-libyenne comme libyo-iranienne ne sont à ce titre en rien une exception de l 'histoire.

La " realpolitik " a en effet prévalu dans " l'affaire des infirmières ", et elle est aussi la clé de décodage des attitudes française et qatarie. Le Qatar est ainsi incontestablement engagé dans une volonté active de consolidation de son poids diplomatique à l'international, un fait prononcé depuis son accès au poste de membre non permanent du Conseil de sécurité de l'ONU en janvier 2006, et qu'a favorisé pour beaucoup la place laissée par le relatif étiolement des relations diplomatiques américano-saoudiennes au lendemain du II Septembre. Doha n'a dès lors probablement pas eu ici qu'un simple rôle financier, ce membre de la Ligue arabe pouvant notamment prétendre à la posture d'intermédiaire entre Tripoli et un grand nombre de capitales internationales, dont Washington. Ce d'autant plus que l'importance des questions financières dans le déblocage du dossier du personnel médical ne doit pas être surévaluée. Tripoli, malgré des années d'embargo, restait en effet en quête de respectabilité politique et de consolidation de ses atouts bien plus que de fInances. Ces dernières gardant une fonction essentiellement symbolique destinée à usage libyen interne.

C'est donc très précisément vers les achèvements concrétisés par Paris qu'il convient de concentrer le plus l'attention. Incontestablement, le président Nicolas Sarkozy a trouvé, avec l'"affaire des infIrmières", matière à développer un grand ensemble de points qui participeront à l'avenir, quoique dans des proportions qui restent à déterminer, de la redéfinition des fondements diplomatiques occidentaux en général et français en particulier. Troquer sans ambiguïté la diplomatie des droits de l'homme pour la diplomatie du chéquier; normaliser, voire banaliser, la possibilité de vendre armes et technologie nucléaire civile à un régime pourtant peu recommandable, sans pour autant s'assurer pleinement de pouvoir bénéficier de contreparties de types autre qu'économique et commercial à terme ; donner l'impression d'un rôle français vital qui l'aurait emporté sur toute vocation politique européenne supranationale, tout en prônant officiellement la complémentarité des actions française et européenne ; mettre en avant une implication supposée salvatrice et fondamentale de la première dame de France tout en se gardant d'en révéler les contours ; et surtout, asseoir une idée concrète de construction à terme d'une Union méditerranéenne qui aurait pour symbole et porte d'entrée la Libye, pays géographiquement situé à la jonction de la Méditerranée, des pays du Maghreb, du Proche-Orient et du continent africain. Tels sont les principaux axes découlant d'une négociation qui, dans les faits, était loin de dépendre du seul et malheureux cas du personnel médical bulgare. Sans quoi, le réveil des diplomaties internationales aurait eu de fortes chances d'être bien plus matinal.

Le pour comme le contre importent, bien entendu, dans une situation à partir de laquelle il n'est pas toujours clair de savoir qui, de la morale ou des intérêts, est susceptible de pouvoir l'emporter sur le plan des relations internationales. Toutefois, cet épisode particulier a intérêt à compter au rang des exceptions de l'histoire de la diplomatie internationale plutôt qu' à incarner une forme de norme. Sans quoi, la porte resterait ouverte à deux types de dérives principalement : l'adoption de moyens immoraux comme chantages étatiques d'une part ; et la banalisation du nucléaire d'autre part.