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Le président de la République élu le 6 mai 2007 aura la responsabilité de déterminer la politique européenne de la France. Quelques semaines seulement après son élection, il pourra étrenner ses nouveaux habits de chef de l'Etat en participant les 21 et 22 juin, à un Conseil européen crucial pour l'avenir de l'Union européenne. Pourtant, il paraît bien difficile de définir précisément le mandat que les citoyens lui auront confié en la matière tant l'Europe apparaît comme la grande absente des débats de la campagne présidentielle.
Après avoir donné lieu, lors du référendum de ratification du traité instituant une constitution pour l'Europe (TCE), en mai 2005, à une mobilisation de grande ampleur de la part des acteurs politiques et sociaux, les questions européennes n'ont fait qu'une intrusion partielle dans le débat présidentiel. Source de clivage au sein même des différents partis politiques, ces questions ont sagement été laissées de côté, notamment par les trois principaux candidats à l'élection, tous favorables à l'adoption du TCE le 29 mai 2005.
Souvent perçue et présentée comme une question de politique étrangère, la construction européenne est partiellement ignorée, tel un problème de second ordre. Or, il y a bien longtemps que l'Union européenne (UE) a cessé d'être une question extérieure au fonctionnement de la vie politique, économique et sociale interne des États membres. Dès lors, il paraît bien illusoire de continuer à laisser accroire que ce qui se joue à Bruxelles n'est aucunement contraignant pour les États et pour les choix de politique publique. Tout comme il est illusoire de penser, d'ailleurs, que les propositions émises par les différents candidats pourront se concrétiser et être acceptées telles quelles au niveau européen. L' espace européen est un espace ouvert de négociations qui a fait du compromis sa règle de fonctionnement et où chaque État joue sa partition en prenant acte de celle des autres acteurs.
Pour autant, si les questions européennes n'occupent pas le devant de la scène électoraIe, et si elles n'apparaissent pas comme une source véritable d'affrontement et de clivage entre les principaux candidats, aucun d'entre eux ne peut faire l'économie d'en parler. Entre convictions européennes réelles, stratégies de campagne électorale et passage obligé, les programmes électoraux des trois principaux candidats délivrent leur profession de foi pro-européenne, sans renoncer, toutefois, à recourir à l'arme de la critique pour dénoncer l'Europe telle qu'elle va aujourd'hui. C'est ce que nous révèlent, en tout cas, les positions adoptées par les principaux postulants à propos des grandes questions européennes du moment.
VISIONS D'EUROPE
Parmi les principaux candidats, Jean-Marie Le Pen semble être le seul à faire part d'une vive hostilité au processus d'intégration européenne. Favorable à une coopération européenne entre nations, sa critique systématique du processus d'intégration européenne se construit autour du refus de toute Europe fédérale et du rejet de ce qu'il nomme " l'Europe de Bruxelles ".
Sans se confondre, les conceptions développées par François Bayrou, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy se révèlent néanmoins très proches sur de nombreux thèmes. S'attachant à rassembler autour de leur candidature les partisans du " oui " et du " non " au référendum du 29 mai 2005, ils ne conçoivent pas l'action de la France hors du cadre européen, tout comme ils ne détachent pas l'évolution européenne de la nécessité de voir l'UE jouer un rôle de premier plan à l'échelle mondiale. Pour N. Sarkozy, " maintenant que la paix est assurée et le continent réunifié, c'est au regard de la mondialisation qu'il faut concevoir l'avenir de l'Europe ". Face à une vision qui insiste sur la dimension " civilisationnelle " et économique de l'Europe, S. Royal entend, de son côté, sortir la France de l'isolement dans lequel elle s'est trouvée plongée. Fustigeant l'absence de vision et de volonté pour l'Europe et insistant sur la nécessité de faire tomber les sentiments d'indifférence ou de méfiance que l'Europe suscite auprès des peuples et des citoyens, elle prône un retour à l' " Europe des projets ", afin que les citoyens retrouvent " une envie d'Europe ". Or, selon elle, " ils ne retrouveront cette envie que s'ils savent pourquoi nous sommes ensemble et pour quoi faire ". L'" Europe par la preuve ", qu'elle appelle de ses vœux, devrait trouver à se concrétiser dans des projets dont les citoyens pourraient constater l'effectivité, notamment en matière sociale ou environnementale.
Candidat le plus engagé en faveur de l'Europe de par ses convictions et l'histoire du courant politique qu'il incarne, le candidat de l'UDF, F. Bayrou, entend lui aussi redonner toute sa place à la France en Europe et toute sa place à l'Europe dans le monde. Dès lors, il entend réconcilier les Français avec l'Europe en répondant aux inquiétudes des citoyens qui craignent que l'intégration européenne ne soit synonyme de remise en cause du modèle républicain à la française et de perte d'identité. Pour ce faire, il se prononce pour la mise en place d'une Europe à deux cercles, une Europe juridique ( " fondée sur les règles du commerce et du droit " ) et une Europe politique (" une Europe socle […], où les pays qui la composent acceptent d'agir ensemble sur les grands sujets qui concernent l'avenir de la planète ").
Ces visions d'Europe des principaux candidats à l' élection se trouvent dénoncées par les candidats de la gauche dite antilibérale, qui avaient tous appelé au rejet du traité européen en 2005. De Olivier Besancenot à Marie-George Buffet, sans remettre en cause l'idée d'Europe en tant que telle, le projet européen est perçu comme le " cheval de Troie " d'une mondialisation libérale qui se caractérise avant tout par l'absence de toute dimension sociale. C'est depuis cette critique radicale qu'ils proposent de réformer les institutions européennes.
RELANCER L'EUROPE, RÉFORMER LES INSTITUTIONS
La question de la réforme des institutions de l'UE est au centre de toutes les préoccupations européennes ces derniers mois. Cette réforme, et donc le sort à réserver au TCE, fait l'objet de points de vue divergents chez les principaux candidats à l'élection présidentielle. F. Bayrou s'est déclaré favorable à la rédaction d'un nouveau projet de Constitution, " court, lisible et compréhensible par tout le monde ", reprenant les dispositions institutionnelles du TCE et précisant " les droits des citoyens et la manière dont sont prises les décisions européennes ". La ratification du nouveau traité, qui serait renégocié avec les 26 dans le cadre d'une Conférence intergouvernementale (CIG), devrait se faire, selon lui, par référendum.
Également favorable à la ratification du futur traité par la voie du référendum, S. Royal se prononce en faveur de la négociation d'une nouveau traité institutionnel, et non pas constitutionnel, qui permettrait à une UE à 27 États de fonctionner de manière efficace. Elle propose, en outre, que le traité soit adopté le même jour par l'ensemble des peuples européens, selon les modalités que chaque État aura choisi.
Présenté comme un projet a minima, le traité simplifié que propose N. Sarkozy afin de sortir l'UE de l'impasse politique serait composé uniquement des dispositions institutionnelles du TCE qui n' auraient pas fait l' objet de réelles contestations. On trouve, parmi ces dispositions, la mise en place d'une présidence stable du Conseil européen, la création d'un ministre européen de Affaires étrangères, l'extension du vote à la majorité qualifiée, etc. Ce " mini-traité ", comme on a pu le qualifier, serait ratifié non par référendum, mais par la voie parlementaire.
Parmi les autres candidats, seule Dominique Voynet, candidate des Verts, parti historiquement europhile et fédéraliste, se déclare favorable, avec F. Bayrou, à l'adoption d'un véritable traité constitutionnel. Des positions qui tranchent radicalement avec le programme de J.-M. Le Pen en matière de réformes institutionnelles, puisque ce dernier est opposé à toute perspective de renégociation d'un traité de nature constitutionnelle.
QUESTIONS AUTOUR DE LA GOUVERNANCEÉCONOMIQUE DE L'UE
C'est en matière économique que les critiques envers l'UE se font les plus virulentes de la part des candidats à l'élection présidentielle. Outre les reproches issus des candidats se réclamant de la gauche antilibérale, qui remettent en cause la nature même du modèle économique européen, les critiques se font également jour chez certains candidats issus des partis de gouvernement. Si, d'une manière générale, S. Royal, N. Sarkozy et F. Bayrou réclament la mise en place d'une véritable politique économique de l'UE et se déclarent favorables à la création d'un " gouvernement de la zone euro ", les condamnations se sont surtout focalisées, de la part de N. Sarkozy et S. Royal notamment, sur le rôle et le fonctionnement de la Banque centrale européenne (BCE). Tous deux lui ont reproché de ne s'en tenir qu'à la lutte contre l'inflation, ce qui est pourtant conforme à ses statuts, et donc de ne pas favoriser la croissance et l'emploi. Ce qui a conduit S. Royal à souhaiter que l'objectif de la croissance et de l'emploi soit inscrit dans les statuts de la BCE et que le Pacte de stabilité cesse d'être " un frein au progrès social ". Ainsi, les propositions économiques de la candidate socialiste doivent se traduire, en matière sociale, par davantage de protection pour les citoyens.
Cette thématique de la protection, voire du protectionnisme, se retrouve également dans les programmes de N. Sarkozy et F. Bayrou, voire dans celui de J.-M. Le Pen, mais dans un registre totalement différent quant aux motifs qui les animent. Pour F. Bayrou, qui a défendu le statut de la BCE contre ces critiques, " l'Europe n'est pas protectionniste, mais elle doit être protectrice de la loyauté, de l'équité et de la justice " en matière économique et sociale. Pour ce faire, il invite l'UE à renforcer l'harmonisation fiscale et budgétaire entre les États, afin de lutter contre le dumping. Quant au programme de N. Sarkozy, il met également l'accent sur la nécessité de protéger les intérêts des Européens en se prononçant pour le rétablissement de la " préférence communautaire " en matière économique et commerciale. Une telle préférence devrait permettre, selon lui, " de faire face à la concurrence déloyale et de s'opposer aux dumpings ".
L'ÉLARGISSEMENT DE L'UE : LA CRISTALLISATION SUR LA TURQUIE
Après l'intégration des pays d'Europe de l'Est, la question de l'élargissement s'est cristallisée, ces dernières années, autour de l'entrée de la Turquie dans l'UE. Contrairement aux autres enjeux européens, le clivage droite/gauche se trouve ici reconduit de manière très marquée. La plupart des candidats de gauche se déclarent favorable à l'entrée de la Turquie dans l'UE alors que, chez les candidats de droite, on oppose un refus catégorique à cette intégration. A gauche, seule S. Royal a fait entendre une voix dissonante, en retardant sa réponse et en prenant bien soin de préciser que, conformément à la Constitution française (révisée à cet effet le 1er mars 2005), tout traité d'adhésion d'un nouvel État à 1 'UE devait faire l' objet d'un référendum avant d'être ratjfié. Elle a fait connaître sa réponse dans un livre d'entretiens paru à la fin du mois de mars 2007. Elle y déclare qu'elle est favorable, " sur le principe ", à l'intégration de la Turquie dans l'UE, " mais pas maintenant ", suivant en cela la position officielle de l'UE, à savoir que la Turquie a vocation à rejoindre l'Union, mais seulement lorsqu'elle remplira l'ensemble des critères d'adhésion, c'est-à-dire pas avant dix ou quinze ans.
L'UE DANS LE MONDE : TROUVER SA PLACE
Il paraît bien difficile de trouver de réels points de divergences en la matière chez les trois principaux candidats. Le niveau de généralité des discours est tel qu'il laisse ouvertes les marges d'appréciation. L'Europe doit s'affirmer davantage comme un acteur de premier plan dans la gestion des grandes questions diplomatiques et stratégiques du monde, qu'il s'agisse de la paix au Proche et au Moyen-Orient, de la paix et du développement en Afrique ou encore des questions de sécurité internationale. Sur des modes plus ou moins différents, tous les candidats se prononcent pour une coordination accrue des politiques étrangères des États membres, pour un renforcement de la défense européenne ou pour une relance de la coopération euro-méditerranéenne (S. Royal et N. Sarkozy).
Chaque candidat, à sa manière, dresse ainsi, à travers le programme qu'il défend, le portrait d'une certaine Europe. Celle qui répond à des convictions personnelles et partisanes, mais également celle qui répond aux contraintes d'une campagne électorale et qui vise donc à rassembler autour de sa candidature les électeurs. Une fois entré en fonction, le principe de réalité reprendra ses droits et s'appliquera alors au nouveau président de la République, qui goûtera ainsi au charme des négociations à 27. Dans ce jeu- là, la France aura d'autant plus de chances de faire partager ses vues aux autres États membres de l'UE qu'elle saura redevenir une force de propositions capable de convaincre et d'entraîner dans son sillage ses partenaires. Entre le Conseil européen de juin 2007 et la présidence française de l'UE au cours du second semestre 2008, le nouveau chef de l'État aura l'occasion de faire ses preuves.
Robert Chaouad est Enseignant à l'Université Paris- VIII et chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).
Robert Chaouad / L’Essentiel des relations internationales / mai-juin 2007
 Robert Chaouad
Chercheur à l'IRIS
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