L’élection comme équation à quatre inconnues

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On disait l'élection jouée d'avance et la campagne était attendue comme une compétition publicitaire de spots, de logos et de looks ; la réalité démontre combien les stratégies des quatre principaux candidats se troublent ou s'interfèrent et comment les messages standardisés du marketing politique sont reçus de façon aléatoire.

Depuis des mois, avec la même conviction qu'ils avaient prédit en leur temps la victoire de Mitterrand en 1974, de Giscard en 1981, de Barre en 1988, de Balladur en 1995 et de Jospin en 2002, sondages, experts et médias réduisaient l'élection présidentielle au binôme Sarko/Ségo. Hors de l'affrontement des icônes (Monsieur Dynamique ou Madame Compassion), rien à voir, rien de notable.

Cela, c'était avant les doutes et surprises de l'hiver. Puis il y eut la baisse tendancielle des deux " grands " candidats (initialement crédités de plus de 30 % d'intentions de vote), la difficulté de mesurer la percée (puis, peut-être, le tassement) de F. Bayrou, la sous-évaluation probable du vote Le Pen, l'indécision mal mesurée par des sondages d'ailleurs contestés, et, plus récemment, la place de thèmes quasi occultés par crainte de favoriser l' extrême droite (insécurité, immigration clandestine ou indenté nationale. ..), donc appelés à revenir comme tout ce qui est occulté. Au total, un bouleversement qu'il est difficile d'attribuer plutôt aux échecs de stratégies de communication qu' à la résistance des masses à tout enfermement dans le cercle tracé par les élites ( comme lors du référendum sur la constitution européenne).

Pourtant, ce n' est pas faute d' avoir recouru aux méthodes éprouvées : marketing politique, rhétorique télévisuelle, " peopelisation " des élus du peuple, programmation des images et primat de la personne comme message... Finalement, la surprise n'est pas tant venue d'un phénomène cher aux analyses à la mode - le rôle d'Internet et de ses blogs citoyens ou la pression de la société civile sur les appareils - que du refus par la base des termes mêmes du choix

LE MOUVEMENT COMME ARGUMENT

Chez Nicolas Sarkozy, la mise en scène de l'action coïncide depuis longtemps avec ce souci de l'image. Celle du couple (écornée par un incident aussi conjugal que médiatique) et de l'intimité décontractée répondait au stéréotype du dynamisme sans faille. Une qualité qu' attestait presque une performance cathodique quotidienne. " Nicolas " exhibait son énergie avec autant de fierté qu'il avouait son ambition avec franchise. Ainsi placé sous le signe de l'action, il contraignait ses rivaux à se déterminer par rapport à lui, faisait l' agenda et choisissait le terrain. Le ministre de l'Intérieur semblait dérouler un plan imparable. Revenu au gouvernement en 2005, éliminant les rivaux de son camp sans s'user, il sautait tous les pièges et occupait inlassablement le premier plan de l'actualité.

Il commençait alors à développer le slogan de la " rupture tranquille ". Rupture, puisqu'il fallait incarner un refus de la classe politique au nom de la modernité et du pragmatisme. Elle serait tranquille (non sans contradiction entre les termes), puisque le seul péril était d'apparaître comme surexcité. Ses adversaires de gauche frappaient sur les mêmes clous : le répressif, ennemi des immigrés et ami des riches, le pro-américain. Ils lui rappelaient les mêmes phrases sur la " racaille " ou le " nettoyage au Kärcher " des banlieues. La riposte semblait s'imposer : s'inscrire dans une continuité nationale, quitte à citer Jaurès et rassurer par de constantes références aux valeurs d'effort, de travail, de responsabilité. Sarkozy recourt alors systématiquement à la rhétorique de l'anomalie: " Pourquoi la France serait- elle le seul pays au monde qui. .., qu 'y aurait-il de scandaleux à. .., pourquoi les gens n 'auraient-il pas le droit de. .." Bref, il mobilise dans son camp le principe de réalité : du coup, " tout " devient possible, comme le proclame son slogan, pourvu que la France se retrousse les manches et le suive.

Dans cette optique, il lui faut édulcorer ce que sa rhétorique aurait de trop brutal et renforcer une présomption d'efficacité à opposer à la vacuité présumée de sa rivale. En période de désarroi idéologique, après six alternances droite/gauche depuis 1981, face au scepticisme de masse et à la crise de la représentation politique, ce cocktail - évocation de valeurs pérennes et de pragmatisme bondissant - apparaît comme le meilleur compromis possible pour le candidat de la droite.

L'ART DE LA PROXIMITÉ

Pour son adversaire désignée, le problème s'est posé en termes différents. Elle a d' abord dû conquérir un appareil où beaucoup la considéraient comme une blairiste bien maquillée, plus habituée aux paparazzi qu' aux négociations syndicales. L'argument de la féminité (voire l'accusation de machisme assénée contre toute critique) une fois imposé, restait à faire face à Strauss-Kahn, social-démocrate avoué, auréolé du sérieux de l'économiste. Et à Fabius, qui pouvait peut-être compter sur les partisans du " non " à la constitution européenne. Ségolène employa donc la méthode du contournement. Elle joua les nouveaux adhérents contre les " éléphants ", le soutien des " vrais gens " contre la machine à produire des motions ; sa popularité hors du parti devint la preuve que la victoire était possible. Son pragmatisme devint un argument au lieu d'une faiblesse. Le syllogisme s'énonçait ainsi : il fallait la choisir parce que les Français l'éliraient et ils l'éliraient parce qu' elle les écoutait.

Une fois investie, la candidate s' employa à imposer face au très sarkozyen " je ferai ce que j'ai dit parce que j'agis ", son "je ferai ce que vous dites parce que je vous suis ". Synthèse pour synthèse, et paradoxe pour oxymore, ce fut " ordre juste " contre " rupture tranquille ". Juste, pour garantir aides et protections de l'État-providence. Ordre, pour contraster avec l'angélisme que l'on pensait avoir tant coûté à Jospin en 2002, et au laxisme, caricature de la " gauche bobo " ; ordre, pour rassurer une France déboussolée, pessimiste, parfois nostalgique du principe d'autorité. Et si tel ou tel propos sur l'éducation militaire ou les 35 heures choquait les puritains de la permissivité, ils seraient bien obligés de suivre. Comme les rivaux de gauche, altermondialistes ou autres seraient pétrifiés par l' argument du vote utile.

La proximité devint l'axe de la campagne. Proximité de la figure de la mère (tendre mais rigoureuse avec ses enfants).

Proximité du bon sens apparent qui répète que tout dépend de l'éducation, de la prévention, de l'action à la base et de la bonne volonté générale. Le tout se décline avec les thèmes du respect, de la participation, des règles nécessaires.

Réduits à leurs qualités emblématiques - mouvement contre cœur, performance contre écoute - et longtemps persuadés de ne plus avoir à craindre de petits candidats de leur camp, les deux finalistes proclamés ont attendu la faute adverse. Violence des propos contre vacuité des propositions. Dérapages contre bourdes. Les secondes étant plus fréquentes et plus soulignées que les premiers, on vit un moment Ségolène zigzaguer. Tantôt il lui fallait démentir un propos sur le Hezbollah, le Québec, le temps de travail ou les sous-marins, tantôt réorganiser son équipe de campagne et faire appel aux éléphants, quitte à se redire indépendante de l'appareil du parti quelques jours plus tard. Ce qui faisait la grande joie de son adversaire. Plus tard, Nicolas Sarkozy découvrira que lui aussi, il lui faudra un jour chercher de la respectabilité morale du côté de Simone Veil, et le lendemain proposer un ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale.

Mais tout cela reste encore dans le cadre d'un jeu à deux. Elle attendait toujours qu'il révèle sa vraie nature, forcément agressive, au détour d'une phrase. Lui qu'elle s'empêtre entre bons sentiments et mauvais camarades, cette gauche qui ne sait plus si elle est antilibérale ou sociale-démocrate, européenne, altermondialiste ou jacobine.

LES TIERS EXCLUS

Car le principal problème de tout duopole est d'exclure le tiers, donc de s'exposer à redécouvrir son existence. Mais quel tiers ?

J.-M. Le Pen ? Le leader du Front national, plutôt instrumentalisé au PS via l'argument du risque d'un " nouveau 21 avril " et ostensiblement dédaigné par N. Sarkozy, a joué la respectabilité. Poussant devant lui sa fille Marine sur les plateaux de télévision, le chef historique du FN a plutôt déçu la vigilance de ceux qui attendaient son prochain dérapage verbal pour mobiliser les indignations. Persuadé que le temps joue pour lui, il se contente maintenant de rappeler " qu'il l'avait dit avant les autres ", quand ses rivaux s'aventurent à évoquer ses thématiques. Avantage paradoxal d'avoir été diabolisé dès qu'il parlait immigration, communautarisme, sécurité ou valeurs nationales, il semble avoir acquis un droit de propriété sur ces thèmes. J.-M. Le Pen peut se réjouir chaque fois qu'ils reviennent, plus souvent qualifiés ou connotés que discutés : cela résonne comme une reconnaissance de son antériorité dans l'usage des mots, donc de sa prééminence sur les choses. Avec des intentions de votes supérieures à celles qui lui étaient attribuées par les sondages début avril 2002, il compte que la règle implicite adoptée par les médias après 2002 (par remords de l'avoir favorisé en mettant alors au premier plan les thématiques sécuritaires ) ne tiendra pas devant la pression des faits. Et qu'il engrangera davantage de bénéfices électoraux si les images de violence reviennent, comme refoulées. L'exemple des incidents à la gare du Nord ne lui donne pas tort sur ce point.

François Bayrou ? Rien ne prédisposait apparemment ce solide Béarnais, héritier de la démocratie chrétienne, à incarner l'anti-système. C'est pourtant ce qui a émergé par les vertus du contraste : plus les deux " grands " envahissaient l'espace public, et plus il dénonçait la complaisance des médias, plus il les fascinait. Plus les deux candidats de référence étaient éloquents et leur " com " sophistiquée, plus le discours du centriste semblait sincère et neuf. Plus on les caricaturait en Iznogoud et Bécassine, plus il devenait Astérix. Plus ils étaient présentés comme le choix obligatoire, plus le candidat UDF se transformait en anti-star de l'anti- spectacle. Son enracinement, son provincialisme, son ninisme, son absence d'appareil et de soutiens chez les vedettes, l' austérité de son propos, la modestie de ses promesses, tout a semblé un moment tourner à son avantage. Il semblait catalyser le refus de l'inéluctable duel, pour ne pas dire stimuler l'envie de jouer un bon tour au système. La tentation d'échapper à une partie jouée à l'avance devenait auto-probante : y croire, c'était rendre la chose vraisemblable. Inversement, les attaques de ses adversaires crédibilisaient les siennes contre la connivence et l'isolement des castes au pouvoir. Tant et si bien que l'homme qui sait conduire des tracteurs donne consistance à l'hypothèse d'une recomposition totale du jeu politique bipolaire et pendulaire déjà vieux d'un demi-siècle.

Au moment où nous écrivons ces lignes, plus rien n'est certain sinon le retour de l' incertitude: autour de la barre fatidique des 20 %, un des deux grands peut chuter et laisser sa place en finale à un challenger. Rien de certain, sinon la démonstration qui vient d'être faite de la vacuité des stratégies de séduction imitant le modèle publicitaire : des besoins du consommateur-électeur auxquels répond une proposition adaptée et une personnalité attractive. On constate aussi la vision utilitariste d'un électorat divisé en communautés ou " sociotypes " à qui il faut distribuer de " 1'offre " catégorielle et des stars à qui s'identifier. C'est oublier qu'en politique, tout n'est pas affaire de gain attendu. La communication était devenue l'art de laisser les destinataires remplir les vides du sens en fonction de leurs attentes : lapalissades, syncrétismes brumeux, signaux vagues de modernité, empathie et souci du concret, évidence des bons sentiments et promesses d'un bon management. La technique de gestion du désir de l'électeur rencontre un besoin obscur de ne pas être géré, justement.

Finalement, même s'il n'y avait qu'une leçon à tirer, voir confirmer que la volonté populaire n' est pas réductible aux équations des " marketers " ni aux anticipations des statisticiens ne serait pas la plus catastrophique.

François-Bernard Huyghe est Docteur d'État en Sciences politiques, expert associé à l'Institut de Relations internationales et stratégiques (IRIS)

François-Bernard Huygue / L’Essentiel des relations internationales / mai-juin 2007



François-Bernard Huyghe
Chercheur associé