
Les Françaises et les Français vont dans très bientôt élire leur président(e). Sondages, bilans, débats participatifs, réunions publiques, journaux électroniques, fusent de toute part. Toutes sortes de questions sont évoquées. Cinq ans, le temps d’une mandature, permet sans doute de remettre les compteurs politiques à zéro, de scruter les viscères de l’hexagone, de mettre le doigt sur ce qui ne va pas, sur ce qu’il faudrait faire, sur ce qu’auraient dû mettre en oeuvre le sortant et sa majorité, et sur ce que devraient dire les différents candidats en lice. Le café du commerce fait salle comble, de droite à gauche en passant par le centre, qui cette fois ci joue des coudes et marche sans vergogne sur les pieds et les plates-bandes de ses voisins.
Et l’Amérique latine dans ce tohu-bohu, a-t-elle une petite place ? Et a-t-elle eu de 1995 à 2006, avec Jacques Chirac, un sort particulier ? A première vue l’encéphalogramme est assez plat, pour hier comme pour demain. Il ne s’est pas passé grand-chose, quand on regarde derrière soi les onze années écoulées. Quant à l’horizon des cinq années à venir, sœur Anne a eu beau grimper sur les toits de la Maison d’Amérique latine, et mettre les mains en visière à hauteur de sourcils, elle ne voit pas grand chose. En soi l’indication est déjà révélatrice d’un Etat mélancolique. On le sait le moral des électeurs ne va pas très fort. Les crimes de toute nature, la pédophilie et les enlèvements d’enfants, les délocalisations, les menaces terroristes, et la crise des banlieues, le chômage et l’insécurité, battus en neige de plus en plus opaque à longueur de soirées par les chaînes télévisées dites généralistes sont passés par là. Le ciel est bas, couleur grisaille, et la terre colle aux semelles. Il reste l’Eldorado des jeux de grattage, le PMU, le Loto et autres Keno. Mais s’il y a beaucoup d’appelés, de ce côté, on le sait il y a peu d’élus. Et dans ces moments là, l’autre rive, l’Amérique latine, disparaît.
Alors que les périodes d’optimisme national, d’expansion et d’espoir collectif ont curieusement été aussi dans l’histoire de la France, celles de grandes ambitions latino-américaines. Emportée par sa première vraie industrialisation, sous la houlette d’un empereur saint-simonien, Napoléon III, la France s’était retrouvée propulsée jusqu’au Mexique en 1862. Un siècle plus tard, à l’époque des caravelles aériennes, du paquebot France, de la Maison de la radio et de la fin des guerres coloniales, le général de Gaulle était allé titiller Washington du Mexique à l’Argentine, en passant par la Colombie, le Venezuela, le Brésil, le Pérou, le Chili et l’Uruguay. Enfin on se rappelle qu’avec le TGV, l’abolition de la peine de mort et la régionalisation, François Mitterrand en 1981 était allé à Mexico et à Cancún, « apporter aux fils de la révolution mexicaine, le salut fraternel des fils de la révolution française ».
Autres temps, autres ambitions, autre esprit national. Les années 1995-2006 ont été celles du service minimum, côté France en Amérique latine. Quand on rembobine le celluloïd des souvenirs le panorama que l’on découvre, en 1995, est particulièrement accidenté. Impensable, mais vrai, des manifestations anti-françaises avaient été organisées cette année là de Mexico à Santiago du Chili, à Buenos Aires et à São Paulo. La France avait eu l’occasion de rassembler les foules latino-américaines. Mais elles étaient sorties dans la rue jusque là, pour une bonne cause partagée, pour fêter la libération de Paris en 1944, ou pour acclamer le Général de Gaulle en 1964. La reprise des essais nucléaires dans le Pacifique en 1995, avait pour la première fois banalisé la France mise dans le même sac que les gachupines (le colonisateur espagnol), et le maudit gringo (anglais au XIXème siècle et nord-américain au XXème). Quelques années plus tard, les nuages persistaient. Du conflit de la banane, protégée par l’Union européenne, avec l’Equateur et les pays d’Amérique centrale, à celui du blé et de la viande avec le Mercosur/Mercosul, la France a été pendant toute la période montrée d’un doigt commercial vengeur, du Costa-Rica à l’Argentine. La mésentente cordiale a été officialisée à Cancún en 2003 à l’occasion d’une conférence de l’Organisation mondiale du commerce. L’Union européenne et la France arc-boutées sur la préférence communautaire ont échoué à imposer leur point de vue. L’Amérique latine conduite par le Brésil a opposé avec l’Afrique et l’Asie un inattendu et efficace front du refus. La péripétie croquignolesque et barbouzarde de Manaus au Brésil en 2003, destinée à libérer, ou échanger, l’otage des Farc colombiennes Ingrid Betancourt, ayant tourné à l’imbroglio diplomatique n’a rien arrangé. Les déboires de grosses entreprises françaises en Argentine et en Bolivie, pendant toute la période, ont ajouté un grain supplémentaire de poil à gratter bilatéral. Bien sûr il y a eu quelques moments de nostalgie. Les bons sentiments ont été au rendez-vous à l’occasion des visites effectuées par le président français au Brésil, au Chili et au Guatemala. Mais le rappel par Jacques Chirac de souvenirs plus glorieux, l‘évocation ambiguë et répétée de la légende noire avec Rigoberta Menchu et l’ouverture du Musée des peuples « premiers », Quai Branly, ont peiné à cacher l’absence et bientôt l’oubli de la France.
Les candidats aux présidentielles de cette année ont tous de grandes ambitions pour la France. Ces intentions qui seraient porteuses de bien être et d’avenir radieux, font-elles quelque part une place à l’Amérique latine ? Microscope solidement chaussé autour des yeux, on distingue par-ci par-là quelques velléités d’intérêt. Marie George Buffet, candidate du Parti communiste, a indiqué que son programme s’inspirerait d’expériences latino-américaines, celles d’Argentine, Bolivie, Brésil, Uruguay, Venezuela ?? On a du mal à discerner un point commun entre les cheminements suivis par les chefs d’Etat de ces différents pays, et donc à discerner celui qui a la préférence de la candidate communiste. La référence est certainement plus exotique et médiatique que fondée. Les candidats qualifiés comme principaux par les sondages, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, ont eux été plus discrets et réservés. Se marquant au plus près, ils ont tous les deux assuré les figures imposées. Ils ont l’un et l’autre, finalement reçu Mme Cristina Kirchner, ci-devant candidate potentielle aux présidentielles d’octobre en Argentine. Selon la presse de son pays l’échange avec Ségolène Royal a été conclu sur un très conventionnel, « c’est le temps des femmes », complété par un, « non », « c’est le siècle des femmes ». Côté Sarkozy Nicolas, après un retard révélateur d’un doute géopolitique, ayant plongé dans une angoisse compréhensible l’ambassadeur Eric Calcagno, suppléant de Mme Kirchner au sénat argentin, l’échange a été aussi évanescent. Mme Kirchner aurait en effet été informée du voyage effectué en août dernier en Argentine par Mlle Sarkozy, fille du candidat-ministre. Enfin l’un et l’autre ont reçu avec un éclat médiatique parallèle les enfants et le premier mari d’Ingrid Betancourt, otage des Farc colombiennes. Curieusement, seul jusqu’ici Jean-Marie Le Pen a affiché des intentions particulières pour l’Amérique latine, allant au-delà des convenances morales et de la courtoisie diplomatique. « Je veux pour ma présidence », a-t-il signalé dans l’hebdomadaire de son parti, « une alliance de civilisation avec l’Amérique latine ».
Rien donc n’annonce pour demain une quelconque évolution française du côté de l’Amérique latine. L’absence de propositions a ainsi valeur d’approbation pour le passé. La continuité sera sans doute à l’ordre du jour, à savoir la banane, la viande et les céréales sur fond de Quai Branly et de droits de l’homme. Peut-être y aura-t-il moins de plumes indiennes, et moins de visites de Rigoberta Menchu, il est vrai accaparée par sa candidature présidentielle. Mais heureusement il reste l’évocation d’un passé culturel riche en opportunités communes. Le gouvernement de l’Etat mexicain de Zacatecas négocie avec la ville de Paris la remise en état du monument funéraire de l’un de ses fils, le peintre Julio Ruelas, enterré au cimetière Montparnasse le 17 septembre 1907. Le temps presse, la concession arrive bientôt à son terme. Il s’agit là incontestablement d’un premier chantier culturel du prochain quinquennat. Enfin, signe des temps, réel et virtuel parfois se culbutent de façon amusante et peut-être prémonitoire. Le 26 janvier dernier une troupe de théâtre française a fait descendre pour la bonne cause les Chiliens dans la rue. 30 000 habitants de Santiago et Michelle Bachelet, présidente de la république, ont chaleureusement et solennellement reçu une poupée géante de 7 mètres de hauteur, personnage central d’une œuvre intitulée le « rhinocéros inconnu ». Ah, la troupe de théâtre venait de la bonne ville de Nantes, et elle s’appelle, ... « Royal de luxe »...
Jean-Jacques Kourliandsky / Espaces latinos / avril 2007
 Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS
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