
Eldorado, Pot au lait, Age d’or, les Amériques ont en ce début d’année 2007 une agréable saveur de madeleine, rappelant des souvenirs que l’on croyait oubliés. La laitière de la fable serait de retour sur le continent de Tonton Cristobal. Du Figaro au Monde Diplomatique, du Courrier international aux Echos, du Pais, de Madrid, à l’Economist de Londres, de L’Humanité à la Tribune, - croix de bois, croix de fer -, les Amériques, titraillent-ils tous, « c’est probablement le pays où tout va bien ». Parce que, Candide et son valet Cacambo, l’ont écrit il y a deux siècles, « il faut absolument qu’il y en ait de cette espèce ».
Voltaire donc en témoignait, vers 1758. L’Amérique latine serait le continent des « châteaux en Espagne ». Les quotidiens et hebdomadaires, encore payants ces premiers jours de 2007, qu’ils soient de France, d’Espagne et d’Angleterre, en conviennent. Et ils confirment. Là-bas, en Extrême occident, « ceux qui ont avancé que tout est bien, ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux ». (1). Notre « Westphalie » européenne, où décidément tout irait de mal en pis, mérite bien, aujourd’hui comme avant-hier, la douceur d’un commentaire ambigu tout autant que bienvenu.
La vieille Europe marchait depuis longtemps au rythme troupier du chansonnier Ouvrard. Elle n’avait plus ni foie ni foi. Qui se déboîtaient. Elle n’avait plus l’usage de ses rotules intellectuelles. Qui ondulent selon l’ami Bidasse. En un mot de confusions politiques en délocalisations non consenties, de gomme à mâcher télévisuelle en éveils « érémisants » et frustrants, les européens chantaient a capella, « je ne suis pas bien portant ». Comme l’a dit Madame Bolduc, (2), pensaient-ils à l’unisson, Si la saucisse pouvait parler, elle dirait la vérité/ Avec quoi elle est bourrée, c’est le secret des bouchers » (bruxellois).
Les yeux en mater dolorosa, désespérément tournés vers l’ouest salvateur, suivant l’orientation donnée par le pendule du professeur Tournesol, l’Europe a finalement redoré l’aiguille grise de sa boussole morose. Le chevalier d’Eldorado (3), Gonzalo Jímenez de Quesada, et le compañero Che Guevara, ont illuminé une route jusque là pavée d’incertitudes, de ducats sonnant et trébuchant, et ouvert le chemin d’Utopie. Entre pétrole, étoles politiques, et pactole, le rêve d’Amérique est de retour. Parce que nous dit la vox populi, « peut-être qu’en Amérique (..) il y a un fond mystérieux qui reste à découvrir » (4).
Les voies du Seigneur des Amériques, sont certes entendues, mais de façon parallèle. L’écoute et l’attente des Picsous est aussi forte et pressante que celle des contestataires de tout poil. Mais ils ne voient pas le même continent.
Le monde des affaires et de la bourse voit le Nouveau monde, comme le jardin d’une romance espagnole, celle de la niña adormecida (la jeune fille endormie).
En medio de aquelle huerta
Un alto ciprés habia
El tronco tenia de oro,
Las ramas de plata fina.
(Au cœur de ce jardin /Il y avait un grand cyprès /Dont le tronc était d’or /et les branches d’argent précieux.)
Le temps de l’argent facile et des besaces vite remplies bouleverse les fonds de pension, les bourses et leurs opérateurs. La valse des chiffres aveugle les Jímenez Quesada d’Europe et d’Occident, d’Orient et de Chine. L’Amérique latine serait de retour. La page des crises financières, de la dette jamais honorée, du corralito et des dévaluations surprises serait tournée et oubliée. L’heure serait à une Amérique, Eden de croissance durable, au tronc d’or et aux branches d’argent. La cuvée 2006 a été exceptionnelle. Le vintage 2007, comme on dit dans ces milieux là, annonce du dollar en pluie. Argentine ? +7,5%. Bolivie ? +4%. Chili ? +5,5%. Costa-Rica ? +5%. Cuba ? +12,5%. Guatemala ? +5%. Honduras ? +5%. Mexique ? +4%. Panama ? +7%. Pérou ? +6%. Salvador ? +4%. Uruguay ? + 4,5%. Venezuela ? +7%. Une manne d’autant plus intéressante qu’elle reste en de bonnes mains. La politique sociale se fait attendre, et les plus values restent toujours pas ou peu partagées. « Le pragmatisme va être le mot clef en 2007 », annonce à ses clients le cabinet d’assurance crédit à l’exportation, Euler-Hermes, et non « la vache à lait des politiques redistributives ». Et Capgemini et Merryl Lynch, autres Madames Soleil de la finance internationale, ont annoncé que le nombre de millionnaires latino-américains allait progresser de 5,9% jusqu’en 2010. Le droit de propriété et la liberté des échanges restent une norme incontournable. Les qualificatifs, dans un tel contexte, peinent à suivre la courbe des appétits. Le tigre latino-américain rugissant interpelle les prédateurs d’outre-atlantique, pacifique et autre Rio Bravo. La Banque mondiale en toute hâte a établi un tableau de bord des affaires à ne pas rater. Le Mexique, le Guatemala et le Pérou, dixit Paul Wolfowitz, figurent en tête de la liste, suivis de l’Uruguay, du Nicaragua et du Salvador. Marchands d’armes, de trains à grande vitesse, bâtisseurs d’éléphants blancs, font la queue dans les chancelleries latino-américaines. Chasseurs de commodities, (matières premières), et de biens publics privatisables collent à leurs basques.
Les déçus de l’alternative européenne, qu’elle soit de gauche, côté cour, ou verte, côté jardin, qu’elle soit radicale et altermondialiste, ou saint-simonienne et européiste, « pédalaient dans la choucroute » depuis pas mal de temps. Trop longtemps en état de manque, chacun a savouré avec d’autant plus de plaisir les communiqués de victoire électorale qui ont révolutionné l’établissement politique des Amériques de Bolivie en Equateur, d’Argentine au Venezuela, du Chili à l’Uruguay en passant par le Brésil. L’irrationnel enfin était de retour. Et « comme d’hab », il passe par l’Amérique latine. Terre de mission, Eldorado idéologique, incubateur de rêves interdits sur le vieux continent, depuis les réductions jésuites, la Terra prometida de Canudos-Bello Monte dans le Nordeste brésilien, terre de figures mythiques et christiques avec le vénézuélien Simón Bolivar, le brésilien Antônio Conseilheiro, le cubain José Marti, le mexicain Emiliano Zapata, le nicaraguayen César Augusto Sandino, l’argentin Ernesto Guevara de la Serna, dit Che Guevara, le colombien Camilo Torres, l’Amérique latine a retrouvé sa fonction religieuse de paradis perdu.
« Tournant à gauche », « Révolutions », « A gauche toute », « Virage à gauche », « La bascule à gauche », « ¿ Nueva izquierda ? », enfin autant les sages que les fous estiment qu’avec X ou Y, nouveau chef d’Etat latino-américain, « Un autre monde est possible ». L’investissement politique, est parfois divergent.
Le brésilien Lula, adulé en 2002, a été souvent jeté aux oubliettes en 2006. Mais partout la politique est vécue comme émotion rédemptrice. « Evo Morales par exemple, écrit Eddy Fougier, (5), pourrait devenir une icône pour ceux qui aspirent à une politique de rupture vis-à-vis du capitalisme et des Etats-Unis ». Une icône comme on le sait est une image sainte vénérée par les adeptes d’une religion, initialement, la grecque orthodoxe.
A chacun son paradis, à chacun son âge d’or. Celui des financiers européens est-il compatible avec celui des héritiers de mai 1968 ? A première vue non, bien que tous soient originaires des « vieux pays ». Mais les crises et les rêves cycliques des uns et des autres, doivent être confrontés au milieu latino-américain, qui leur sert de référence. Chausser à cet effet des lunettes de grande précision, laïques et rationnelles révèle d’étonnantes convergences.
Derrière les discours attrape tout des banquiers de la trilatérale on note une inquiétude. Une inquiétude qui n’a rien de spécialement altruiste, mais qui relève de la prise en compte d’un risque social, à même de tuer la poule aux œufs d’or. Le fil conducteur du IVème sommet des Amériques qui s’est tenu en Argentine il y a un peu plus d’un an reflète une prise de conscience : « Créer du travail pour lutter contre la pauvreté et renforcer les gouvernements démocratiques ». Enrique Iglesias, secrétaire général de l’organisation ibéroaméricaine (SEGIB), ancien responsable de la banque interaméricaine de développement, (BID), a lui aussi signalé que « le grand déficit et le grand défi pour l’Amérique latine, ce sont les insatisfactions sociales ».
Même son de cloche à la CEPAL (Commission des nations unies pour l’Amérique latine), dont le responsable, José Luis Machinea, a tiré une sonnette d’alarme. « La croissance économique, a-t-il dit, est une condition nécessaire mais insuffisante ». De son point de vue l’absence de politiques sociales combinées sur une croissance soutenue, serait à l’origine « du vote pour des positions plus à gauche ». Moralité un éventail d’économistes réunis à Barcelone au mois d’octobre 2006, a proposé la mise en œuvre de réformes fiscales permettant de réduire les inégalités. Faute de quoi a signalé l’un d’entre eux, Guillermo de la Dehesa, président du Center for Economic Policy, situé à Londres, « le populisme mettrait en danger les acquis de l’orthodoxie engrangés ces dernières années ».
De la même manière les propos les plus enflammés tenus à Caracas ou à La Paz par les présidents bolivien et vénézuélien, ne doivent pas être nécessairement pris au pied de la lettre. Au lendemain de sa victoire présidentielle de décembre dernier le président Hugo Chávez a annoncé un approfondissement du processus révolutionnaire. Tout aussitôt, les exégètes du socialisme du XXIème siècle intervenaient pour signaler la compatibilité de la Révolution bolivarienne avec la propriété privée. De fait au Venezuela comme en Bolivie l’impérialisme et les Etats-Unis sont très souvent épinglés par les responsables gouvernementaux. Mais les mesures les plus concrètes adoptées jusqu’ici visent pour l’essentiel des intérêts européens ou latino-américains. Si les propos volontiers agressifs génèrent un climat d’incertitude, les règles de l’économie de marché sont respectées. Alvaro Garcia Linera, vice-président de Bolivie, dans un entretien récemment accordé au quotidien espagnol, « El Pais », a été on ne peut plus clair. « Nous garantissons, a-t-il dit, la sécurité juridique aux investisseurs (..) étrangers ». (..) Nous avons dit pendant la campagne électorale [Note : il s’agit de la campagne des présidentielles de décembre 2005], au risque de prêter le flanc aux critiques de la gauche la plus radicale, que nous n’allions pas chasser les entreprises » [étrangères].
N’en déplaise aux « chevaliers » de la finance comme à ceux de la Révolution, Eldorado n’existe pas plus aujourd’hui en Amérique latine qu’au XVIème siècle. « Cultivons notre jardin » des deux côtés de l’Atlantique, a sagement proposé Voltaire en son temps. Les plages d’un compromis raisonnable existent. Peut-être les financiers inquiets, comme les Bolivariens ayant les pieds sur terre, sont-ils à deux doigts de redécouvrir les mérites de ce, qu’à une autre époque, on a appelé le modèle économique et social scandinave. Modèle qui n’a rien d’exaltant, mais qui a le mérite d’anticiper et d’éviter bien des drames.
(1) Voltaire, Candide, Paris, Livre de poche, n°657
(2) Chanteuse québécoise célèbre dans les années 1930/1940
(3)(4) Germán Arciniegas, Le chevalier d’Eldorado, Montpellier, Ed. espaces 84, 1995
(5) Eddy Fougier, “Un autre monde est possible avec Evo Morales”, Paris, Libération, 3 janvier 2006
Jean-Jacques Kourliandsky / Espaces latinos / février 2007
 Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS
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