
L'Europe se cherche sur la scène internationale, et cherche depuis des années à se doter d'un pouvoir militaire qui lui permettrait de mieux s'affirmer sur celle-ci pas uniquement comme une puissance civile, un bailleur de fonds, mais également comme acteur géostratégique de premier plan. Le constat actuel ressemble pourtant fortement à un échec.
La première idée de naissance d'une Europe de la défense remonte à 1952 et à la CED, Communauté européenne de défense, qui aurait dû donner naissance à une véritable armée européenne, pour seconder la volonté française de contrôler le réarmement allemand. Né d'une idée française, le Plan Pleven, elle fût rejetée par l'Assemblée Nationale en 1954 au moment de la ratification. Etrange similitude avec le projet de Constitution pour l'Europe.
Après ce cuisant échec, il a fallu attendre 50 ans et les guerres balkaniques pour qu'on reparle d'Europe de la Défense. La Révolution des Affaires Militaires soutenue par Washington, la sophistication croissante des matériaux dû à l'application des technologies de l'information et de la communication sur les champs de batailles, la baisse des budgets de défense en Europe, ont créé un cocktail explosif qui a créé un fossé entre les capacités américaines en la matière, et celles européennes. Alors qu'aujourd'hui les armées modernes doivent être inter-opérables, déployables rapidement aux 4 coins de la planète pour répondre rapidement aux crises internationales, les Etats européens maintiennent encore 2 millions de soldats, dont à peine 10% est convenablement équipés, entraînés et prêts à partir en opération. Les gouvernements européens ont pris conscience petit à petit de cette situation. En 1998, pour la première fois depuis la crise de Suez, le Président de la République française, Jacques Chirac, et le Premier ministre britannique, Tony Blair, s'accordaient sur la nécessité pour l'Europe de disposer d'une force militaire crédible et autonome lors de la rédaction de la Déclaration de Saint Malo.
Depuis lors, les choses se sont sensiblement améliorées. L'Europe s'est dotée d'une force d'intervention rapide composée de 60.000 hommes, déployable en 60 jours et capable de rester sur un terrain d'opération pour 1 an, ainsi que de 13 groupements de tactiques 1500 hommes, des groupements multinationaux capables d'être déployés très rapidement en cas de crise.
De plus, d'un point de vue institutionnel, l'Europe s'est dotée de plusieurs institutions qui devraient l'aider à exister sur le terrain militaire, comme l'Etat Major de l'UE, l'Agence européenne de défense. Cette dernière explique bien l'urgence du sujet. Insérée dans le projet de Constitution pour l'UE, elle a été néanmoins mise en place malgré l'échec de la Constitution, avec une décision unanime des 25 chefs d'Etat et de gouvernement.
Cette Agence, censée aider les gouvernements à combler leurs lacunes en matière de capacités militaires, a ouvert ses portes en 2004 à Bruxelles, et a crée des attentes sans aucun lien rationnel avec ses capacités budgétaires très limitées. Pourquoi une équation impossible alors ? Regardons de plus près les problèmes encore à affronter :
1) D'abord un problème industriel. Les entreprises européennes de défense n'existent pas encore. Les premiers essais de consolidation dans le secteur aérospatial et de l'électronique de la défense ont certes été un succès, mais les questions de nationalité restent rédhibitoires à l'intérieur de celles-ci, comme démontré par la guerre des chefs chez EADS. Les entreprises américaines jouissent d'un marché intérieur énorme, protégé, et d'une influence politique qui leur permet d'exporter leurs matériaux, même quand ils ne sont pas au niveau de leurs homologues européens.
2) Un problème économique ensuite. 193 milliards d'euros sont dépensés par les Européens pour leur défense. Un chiffre énorme qui pourtant se perd dans des inutiles duplications, dans des armées qui sont obligées dépenser la plupart de leurs budgets pour la case personnel plutôt que d'investir dans des matériaux adaptés aux crises actuelles. Les dépenses en R&T et R&D sont risibles comparées à celles américaines, et seuls deux pays, la France et le Royaume Uni disposent d'armées véritablement performantes, tout en ayant des idées divergentes sur comment les utiliser… A l'intérieur même des 27, les points de vue sont difficilement conciliables entre pays producteurs d'armement (France, Royaume Uni, Allemagne, Italie principalement), et ceux qui ne le sont pas, et qui préfèrent donc acheter des matériaux américains moins chers.
3) Un problème politique enfin : comment créer une politique de défense commune quand on n'a pas de politique étrangère commune ? Si la guerre en Irak avait eu lieu dans un hypothétique futur dans lequel l'Europe serait dotée d'une armée commune, aurait-t-on accepté que les soldats français soient envoyés en Irak suite à un vote à la majorité simple ? Les Français et le Britanniques sont-ils disposés à mutualiser leur capacité nucléaire ? Et les Allemands et les Italiens, à oublier leur passé et prendre plus de responsabilité sur la scène internationale ? Et la Suède et l'Autriche, pays neutres ?
Autant de questions auxquelles il est compliqué de donner une réponse favorable aujourd'hui. Et pourtant, l'Europe sera politique, ou elle ne sera pas.
Fabio Liberti est chercheur à l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques(IRIS), spécialisé sur les questions de défense.
Blog du Forum de Paris : www.forumdeparis.org/blog
Fabio Liberti / Blog du Forum de Paris / 5 février 2007
 Fabio Liberti
Chercheur à l'IRIS
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