
En 2006, les responsables chinois multiplièrent les voyages en Afrique. En janvier, le ministre chinois des Affaires étrangères se rendit dans six pays (1) afin de renforcer les liens diplomatiques et économiques. En juin, c’était au tour du Premier ministre Wen Jiabao d’effectuer une tournée de sept jours (2), précédé de deux mois par Hu Jintao (3). En six mois, les trois plus importantes personnalités politiques chinoises visitèrent au total quinze pays africains. S’ajoute à cela la publication, le 12 janvier 2006, d’un Document sur la politique chinoise à l’égard de l’Afrique (4) dans lequel sont évoqués les différents objectifs de la coopération entre la Chine et l’Afrique sur les plans politique, économique, militaire et culturel. Si cette offensive diplomatique vient une fois de plus démontrer l’importance de l’Afrique dans les échanges de la Chine (5), le premier Sommet Chine-Afrique en fut le point culminant.
Du 3 au 5 novembre 2006 s’est tenu le premier Sommet Chine-Afrique. Qualifié d’ « événement historique » par Hu Jintao, la rencontre fut l’occasion pour Pékin de démontrer un peu plus son intérêt pour l’Afrique, et de consolider ses relations économiques avec les 48 pays participants. Il s’est conclu avec l’adoption d’une déclaration et d’un nouveau plan d’action pour la période 2007-2009. L’idée est de «construire un nouveau type de partenariat stratégique entre la Chine et l’Afrique sur la base de l’égalité politique, la confiance mutuelle, la coopération économique, le gagnant-gagnant et les échanges culturels » selon Hu Jintao. Aussi, le volume des échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique pourrait-il doubler et atteindre 100 milliards de dollars par an d’ici 2010. Quant aux aides, crédits et prêts chinois, ils se chiffreront à 5 milliards de dollars d’ici 2009. En marge du Sommet, 16 accords commerciaux entre 12 entreprises chinoises et 10 pays africains ont été signés, le tout pour une valeur de 1,9 milliards de dollars.
« La Chine sera pour toujours un ami, un partenaire et un frère de l’Afrique » affirma Hu Jintao lors de son discours de bienvenue du sommet Chine-Afrique. Mais derrière les déclarations diplomatiques et l’intention affichée de ne pas considérer l’Afrique comme une gigantesque réserve de matières premières, mais comme un partenaire à part entière, force est de constater que la réalité est tout autre : la Chine a besoin, pour nourrir sa croissance économique, des ressources énergétiques dont regorge le continent africain, et ce dernier encore très pauvre a besoin des aides chinoises pour se développer. Un principe donnant-donnant s’impose dès lors. Ainsi, le pétrole (6) du Nigeria, de l’Algérie, de la Libye, de l’Angola (7), du Soudan et de la Guinée Equatoriale, le fer et le cuivre de l’Afrique du Sud (8) et de la Zambie, le cobalt et le coltan (minéraux utilisés dans l’industrie des téléphones portables) de la République démocratique du Congo, le bois du Gabon, du Cameroun et du Congo, le chrome du Zimbabwe sont des ressources indispensables pour réaliser les objectifs de croissance économique que s’est fixé Pékin.
Même si aucun accord concernant le pétrole africain n’a été signé à Pékin, il n’en est pas moins évident que la Chine a besoin de l’or noir africain. En effet, de tous les enjeux énergétiques de l’engagement de la Chine en Afrique, le pétrole est probablement le plus important. Jusqu’au début des années 90, la Chine arrivait, grâce à ses réserves, à couvrir ses besoins en pétrole, et même à en exporter (9). Aujourd’hui, elle a besoin d’assurer et de diversifier ses sources d’approvisionnement (10). La production pétrolière africaine, qui représente un peu plus de 10% de la production mondiale, est pour Pékin une solution vis-à-vis de sa dépendance envers les producteurs du Moyen-Orient (11). C’est la région du Golfe de Guinée (12) qui nourrit la soif chinoise, et constitue pour Pékin un enjeu stratégique : le Nigéria en tête, produit 2.500.000 barils par jour, l’Angola, un peu moins d’un million par jour, la Guinée équatoriale, le Soudan, le Congo, le Gabon et le Tchad, autour de 250 et 300.000 barils par jour.
La Chine a besoin de l’Afrique et elle se donne les moyens pour réaliser ses objectifs. Elle n’hésite pas à se mettre à dos la communauté internationale dans le soutien qu’elle apporte à certains pays. Deux dirigeants africains « jugés peu recommandables » par les Occidentaux, le Président soudanais, Omar El-Bechir, accusé d’encourager un véritable génocide à l’égard des populations du Darfour, et le Président zimbabwéen Robert Mugabé, connu pour ses dérives racistes, participaient au Sommet de novembre. Deux raisons peuvent justifier ces deux présences sujettes à polémique : la première, c’est que la Chine a invité tous les dirigeants africains sans exception. C’est justement cet argument qui a également motivé l’invitation - en tant qu’observateurs - des cinq pays africains (13) qui entretiennent des relations diplomatiques avec Taiwan, même si le chef de la diplomatie chinoise, Li Zhaoxing, n’a pas manqué de demander à ces derniers qu’ils « respectent le principe d’une seule Chine ». La seconde, plus significative de la stratégie politique et diplomatique chinoise, est que Pékin est peu regardant sur les problèmes politiques internes des pays avec qui elle coopère, selon son fameux « principe de la non ingérence » : « La Chine ne pose aucune condition politique à sa coopération » a plusieurs fois déclaré Hu Jintao lors de ses tournées africaines. « Nous ne voulons pas exporter nos propres valeurs et notre modèle de développement » a réitéré Wen Jiabao lors de sa visite au Cap, le 22 juin 2006. Ceci n’est d’ailleurs pas du goût de Paul Wolfowitz, le Président de la Banque mondiale, pour qui les aides chinoises auront pour conséquence le ré-endettement du continent. De plus, les prêts et les suppressions des dettes des pays les plus pauvres participeraient à encourager la corruption dans un continent où ce fléau rencontrerait déjà les pratiques douteuses des hommes d’affaires chinois dans l’attribution des marchés (pots de vins, concussions, fraudes). La Chine va proposer aux pays africains des prêts et des crédits à taux préférentiels pour un montant cumulé de cinq milliards de dollars, et va effacer les prêts à taux zéro arrivés à échéance en 2005 des pays africains les plus endettés, à en croire les promesses de Hu Jintao.
Le fait que la Chine ne donne pas de leçons de démocratie à l’Afrique fait penser à Washington que cette politique ne favorise pas à long terme la résolution des conflits qui minent encore le continent, et ne permet pas des avancées dans la promotion des droits de l’homme. Mais cette stratégie chinoise vient rappeler une fois de plus que les pays africains devraient trouver leurs propres solutions face à leurs propres problèmes politiques. C’est ici que « le concept de spécificité des valeurs, opposé à l’universalisme des principes occidentaux » (14) prend tout son sens. Garth Le Pere, Directeur de l’Institute for Global Dialogue de Johannesburg, souligne d’ailleurs que « c’est avant tout aux pays africains de se prendre en main en améliorant leur gouvernance, leur état de droit » (15). La politique chinoise rencontre ainsi un écho favorable dans certains pays africains. En témoignent ces propos de Robert Mugabe : « il nous faut nous tourner vers l’Est, là où se lève le soleil » (16), car « la Chine apporte une aide et établit un partenariat qui vise à promouvoir une coopération réciproque sans poser de conditions préalables » (17). Certains dirigeants africains vont plus loin, à l’instar du Président nigérian Olusegun Obasanjo, qui déclara, lors du dîner officiel offert le 26 avril 2006 à Hu Jintao : « Nous souhaitons un jour que la Chine dirige le monde, et quand ce sera le cas, nous voulons être juste derrière vous ». De quoi donner des idées à Pékin, et inquiéter les milieux conservateurs à Washington ! Sur ce point, notons que les Démocrates, désormais majoritaires au Congrès américain, ne sont pas en reste. Leur méfiance à l’égard de la Chine se retrouve sur la question des droits de l’homme, ce qui déplait profondément à Pékin (18).
Enfin, si la Chine importe des matières premières d’Afrique, le continent est surtout un débouché où elle exporte ses produits manufacturés à bas prix (19), notamment des textiles, dans la logique du partenariat gagnant-gagnant. Or, ces produits très compétitifs entrent parfois en concurrence avec les produits africains, ce qui n’est pas du goût des syndicalistes de l’Afrique du Sud, où plusieurs entreprises ont été contraintes de déposer le bilan, entraînant des suppressions de milliers d’emplois dans le secteur. Un mémorandum réduisant de 30% les exportations chinoises sur 100 produits textiles à destination d’Afrique du Sud pour les trois années à venir fut signé le 21 juin 2006 entre les deux parties. Mais il apparaît que malgré sa volonté de se démarquer des partenaires économiques traditionnels de l’Afrique, il est à craindre que la Chine n’en soit pas réellement capable. En effet, elle exporte sur le continent des produits manufacturés à haute valeur ajoutée alors qu’elle y importe des matières premières, ce qui à terme pourrait rendre déficitaires les balances commerciales des pays africains avec qui elle échange. Des éléments qui incitent certains observateurs à qualifier la présence chinoise en Afrique de néocoloniale : « La Chine apparaît donc en Afrique comme essentiellement prédatrice, selon le modèle hier mis en œuvre par les puissances coloniales. [Une] stratégie…qui permet aux régimes les plus contestables de la région de reconstituer une économie de rente fondée sur l’exploitation massive des ressources naturelles, sans réel transfert de richesse ou de savoir-faire vers les populations locale… » (20). Les Africains ne sont pas dupes de cet échange : « En échange des matières premières que nous leur vendons, nous achetons leurs produits manufacturés. Et cela ne peut qu’avoir un résultat prévisible : une balance commerciale négative. N’assiste-t-on pas à la répétition d’une vieille histoire ? » (21), selon Moeletsi Mbeki, vice-président de l’Institut sud-africain des affaires étrangères de l’université de Witwatersrand, à Johannesburg. De quoi inquiéter un peu plus ceux qui voient avec suspicion la montée en puissance de la Chine.
Barthélémy Courmont Responsable du bureau IRIS à Taiwan, vient de publier, avec Pascal Boniface, Le monde nucléaire. Arme nucléaire et relations internationales depuis 1945, chez Armand Colin. Texte réalisé avec la participation d’Irving Lewis, Assistant de recherche à l’IRIS. Il comprend une version plus longue publiée dans la revue Défense nationale et sécurité collective de janvier 2007.
1 Cap Vert, Sénégal, Mali, Libéria, Nigéria et Libye
2 Egypte, Ghana, Congo, Angola, Afrique du Sud, Tanzanie et Ouganda.
3 C’est la deuxième tournée africaine de Hu Jintao, qui le conduisit au Maroc, au Nigéria et au Kenya. Le Président chinois effectua en février 2004 une tournée au Gabon, en Egypte et en Algérie.
4 Le document est divisé en 6 grandes parties :
1. Place et rôle de l’Afrique
2. Relations Chine-Afrique
3. Politique de la Chine à l’égard de l’Afrique
4. Renforcement de la coopération sino-africaine dans tous les domaines
5. Forum sur la coopération sino-africaine et action de suivi
6. Relations entre la Chine et les organisations régionales africaines
Le texte est disponible en intégralité sur le site de Radio Chine International : http://fr.chinabroadcast.cn/142/2006/01/12/103@88622.htm
5 La Chine est devenue en 2005, le premier fournisseur de l’Afrique, devant la France et l’Allemagne, et son deuxième client, derrière les Etats-Unis.
6 La Chine est redevenue importateur net de pétrole à partir de 1993. Près de 30% du pétrole importé par l’Empire du Milieu en 2005 venait d’Afrique, soit plus de 38 millions de tonnes, l’équivalent de 760.000 barils par jour. On estime que la consommation totale de pétrole par les Chinois doit atteindre presque 7 millions de barils par jour cette année.
7 L’Angola est devenu en février 2006 le premier fournisseur de pétrole de la Chine, devant l’Arabie Saoudite, avec plus de 450.000 barils de brut par jour, ce qui correspond à 15 % du total des importations chinoises d’hydrocarbures.
8 L’Afrique du Sud est le premier partenaire de la Chine. Les échanges entre les deux pays représentent 20% des échanges sino-africains. Les importations chinoises de Prétoria, outre le fer et le cuivre, sont l’or, le diamant, la platine, l’acier, l’aluminium. Environ 100.000 chinois vivent en Afrique du Sud.
9 Heinrich, Kreft, « La diplomatie chinoise de l’énergie », Politique étrangère N°2/2006. p 350.
10 Elle va jusqu’à prendre des risques pour garantir ses approvisionnements pétrolier. Ainsi c’est une société chinoise, la SINOPEC, société d’exploration pétrolière, qui a commencé des travaux de prospection au Mali sans grande certitude sur les résultats probables.
11 Le Moyen-Orient représenterait approximativement 40% des importations pétrolières chinoises contre à peu près 56% dans les années 1990.
12 La qualité du pétrole de la région du Golfe de Guinée dont la faible teneur en sulfure la rend adapté aux capacités des raffineries chinoises.
13 Burkina Faso, Malawi, Gambie, Swaziland et République de Sao Tome et Principe
14 Valérie Niquet, « la stratégie africaine de la Chine », Politique Etrangère, N°2/2006. p.363-364.
15 Cité dans Les Echos, 3 et 4 novembre 2006.
16 Robert Mugabe, en mai 2005 à l’occasion du 25ème anniversaire de l’indépendance du Zimbabwe.
17 Le Président angolais, José Eduardo dos Santos, lors de la visite dans son pays du premier ministre chinois Wen Jiabao, les 20 et 21 juin 2006.
18 Sur cette question, lire Jean-Jacques Mével, « Le nouveau Congrès américain inquiète le parti communiste chinois », Le Figaro, 20 novembre 2006.
19 La Chine fabrique aujourd’hui 12% des produits manufacturés bon marché destinés à l’exportation dans le monde : tissus, biens de consommation (textiles, chaussures, téléviseurs, matériel hi-fi et vidéo, électroménager, motocyclettes), médicaments, voitures…
20 Valérie Niquet, « la stratégie africaine de la Chine », Politique Etrangère, N°2/2006. pp. 32-33.
21 Cité par Jean-Christophe Servant, op. Cit.
Barthélémy Courmont / IRIS / 7 décembre 2006
 Barthélémy Courmont
Chercheur à l'IRIS
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