Guerre idéologique mondiale
La France, petite puissance

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Notre pays prétend jouer un rôle spécifique à l’international. Mais, ne se dotant pas de canaux pour faire passer ses messages, il pèse peu dans la conquête des opinions mondiales.

Avec France 24, la France a conforté son secteur audiovisuel à destination de l’étranger. Espérons que la chaîne saura gagner son public et qu’elle ne sera pas prisonnière d’enjeux de politique intérieure. Même si la France comble une partie de son retard sur le terrain de l’information et de la communication internationale, elle reste à la traîne. France 24, avec son budget de 80 millions d’euros est loin derrière son homologue allemande, la Deutsche Welle, qui dispose de 260 millions.

C’est un paradoxe. La France veut, depuis le début de la Ve République, jouer un rôle spécifique et autonome sur la scène internationale. Mais alors que, dans un monde globalisé, l’image d’un pays, le soft power, sa capacité d’influence sont devenus des facteurs essentiels de puissance, la France ne se donne pas les moyens de peser dans la conquête des opinions – certains diraient la guerre idéologique – qui se mène au niveau mondial. Le Qatar (600.000 habitants) consacre à cet objectif plus de moyens que la France. Cela ne serait pas si grave si cette conquête n’avait pour ambition de servir fidèlement le leadership américain. Mais peut-on prétendre avoir un message spécifique et ne pas se doter de canaux pour le faire passer ?

Encore faudrait-il que la France s’organise pour la bataille des idées. La tradition régalienne veut que les contributeurs potentiels non-étatiques soient négligés. Les ONG françaises ont certes acquis une reconnaissance au niveau international. Mais leur action est davantage tournée vers l’aide humanitaire que vers l’ingénierie politique où les Anglo-saxons restent maîtres. Nos fondations politiques sont très chichement dotées, comparées à leurs consœurs allemandes : Friedrich Ebert ou Konrad Adenauer disposent de budgets d’environ 110 millions d’euros par an, contre 2,5 millions pour les fondations françaises Robert Schuman ou Jean Jaurès. Or, en termes d’aide à la démocratisation et d’influence, le travail des fondations est capital. Il n’existe pas en France de lieux pour accueillir des conférences de haut niveau, là où se forge l’opinion des décideurs internationaux et des experts de tous bords, à l’image de la Ditchley Foundation ou de Wilton Park en Angleterre. Les think tanks ne sont pas suffisamment développés et souffrent de disettes budgétaires. Les Pays-Bas, qui n’ont pas les prétentions stratégiques internationales de la France, ont en ce domaine une plus grande capacité qu’elle. La diplomatie parlementaire pourrait aussi être plus reconnue, et non pas considérée comme une source potentielle de complications.

Si la France veut peser sur le cours de choses, elle doit réaliser que nous perdons des parts de marché dans la bataille de l’opinion mondiale. Il y a là des choix à faire qui sont plus d’ordre culturel que budgétaire, car les sommes en question sont réellement marginales par rapport aux enjeux.

Pascal Boniface / Challenges / 7 décembre 2006



Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS