Amérique latine, fictions politiques, version 2006

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Spectacle et politique vont depuis longtemps de pair. Pendant des siècles les festivités carnavalesques et les jeux du cirque ont servi de modèle aux princes d'Europe, et des Amériques. Cinéma et télévision ont démultiplié les facettes et les capacités, du théâtre des pouvoirs. La mise en scène de l'autorité a stimulé la créativité sur les deux Océans.

Mais l'image, dans un " continent " latino-américain un tantinet moins riche que l'autre, a pris des voies originales. Les murs ont eu plus souvent, du Chili au Mexique, en passant par Cuba, la parole. Les spectacles vivants davantage que les défilés martiaux, propres à l'Europe des dictatures, ont eu les préférences. Les manifestations partisanes, sont ici rythmées de tambours comme en Argentine, et animées par des lutteurs, comme au Mexique. Le changement politique se fait en tenue de circonstance. Les péronistes argentins étaient " descamisados ". Tandis que Fidel Castro et ses amis étaient " barbudos ". Alors que les militaires chiliens, arboraient l'uniforme " gorila ". Le sous-commandant Marcos et ses compagnons, on l'a vu, sur toutes les photos de magazine, sont eux couverts de masques de laine, qui ont fait fureur pendant quelques saisons à Mexico. Les chemises et foulards, jaune canari, sont de rigueur aux congrès du PRD mexicain et du Pôle démocratique colombien. Mais les partisans du PLN " tico " (costaricien) ne pourraient pas aller voter sans une liquette verte. Les campagnes électorales sont un moment privilégié où tout un chacun peut écouter gratuitement ses chanteurs préférés, voire renouveler sa garde-robe, au même tarif. Hommes et femmes sandwich arborent ainsi pendant des mois sigles et visages de candidats vainqueurs, ou perpétuent le souvenir de perdants, sinon oubliés. Bien sûr il y a des resquilleurs. Ils défilent avec le maillot du " Barça " (1). Mais ils passent inaperçus, noyés dans un arc en ciel de couleurs où tout un chacun y perd sa palette à convictions.

C'est sans doute l'objectif recherché par les chefs d'orchestre de ces représentations politiques bon enfant. " L'humanité ", nous dit un sage colombien, orfèvre en la matière, Alvaro Salom Becerra, " l'humanité vit d'illusions ". " Le pouvoir donne plus d'imagination qu'Emilio Salgari " (2). Cette combinaison insolite associant un zeste de frivolité et de couleur au gouvernement des hommes, a pour objectif, " d'entretenir l'illusion des gouvernés ", poursuit le Socrate de Bogota. Et il enchaîne, précisant sa pensée " Le jour où les gens perdent définitivement espoir, ils font la révolution. Les pieux mensonges ont donc leur importance ". La télévision en pénétrant dans tous les foyers, a démultiplié le feu des pieux mensonges et des coups d'éclats. La magie du petit écran n'a jamais été sollicitée avec autant d'art, et de hardiesse politique qu'en Amérique latine. Qui ne se souvient de la délicatesse avec laquelle Lula au cours de l'une de ses premières campagnes présidentielles avait été débordé par un adversaire qui n'avait pas hésité un instant à ramasser le dix de der du " face à face " télévisuel en exhibant sur un plateau la maman d'un enfant qu'il n'avait pas reconnu. Sans doute pour éviter un coup de caméra cachée, Alan Garcia, actuel président du Pérou, a décidé de devancer l'appel. Il a sans doute fait la meilleure audience ce soir là, en annonçant en direct au côté de son épouse légitime et trompée, l'existence jusque là ignorée d'un beau bébé de deux ans. Les enregistrements clandestins ont donné lieu au Brésil au Mexique et au Pérou à une instrumentalisation originale. Les corrupteurs ont filmé les corrompus, à des fins de diffusion en période électorale. Le succès de ces programmes de télé-politique-spectacle a répondu à l'attente de ces initiateurs. La corruption des esprits a marqué des points ces soirées là.

Un nouveau chapitre a été ouvert ces derniers mois par les créatifs en fiction politique. Il convenait sans doute de rendre aux débats leur caractère de " pieux mensonges ". Certes les électeurs ont donné dans l'inédit, le pittoresque, après les victoires du syndicaliste Lula au Brésil, de l'indien Evo Morales en Bolivie, et en confirmant le sulfureux lieutenant-colonel Hugo Chavez au Venezuela. Ces vainqueurs si particuliers ont fait grimper l'audience. Ce qui est bon pour la vente d'espaces publicitaires. Mais les uns et les autres ne jouaient pas le jeu. Ils avaient tendance à bousculer le scénario en restant sur scène après la représentation. Heureusement enquêteurs et sondeurs, venus à la rescousse de l'établissement médiatico-politique, ont recréé l'état de manque des " telenovelas " (les feuilletons), en suscitant de fausses attentes, et de vraies angoisses et émotions, sur la planète électorale latino-américaine. La magie des chiffres, sortis du chapeau des Nostradamus du XXIème siècle, a bousculé discours et stratégies les mieux établis. Les candidats contestataires, portés par de généreuses prédictions ont fait le spectacle, et comme d'habitude retenu l'attention des medias. Ils ont ainsi rempli leur involontaire contrat de bateleur de politique spectacle. Et de l'Equateur au Mexique, en passant par le Brésil, abusés par les enquêteurs, ils s'en sont mordus les doigts. Mais hélas pour eux, il était trop tard. Le rideau était déjà tombé. A défaut du pouvoir, seul leur est resté la plus haute place en haut de l'affiche, le temps d'un carnaval électoral. Exit ainsi Andrés Manuel Lopez Obrador au Mexique. Exit ainsi aussi Rafael Correa en Equateur. Seul Lula a su et pu exiger une session de rattrapage audiovisuel. Il est vrai qu'il y a mouillé sa chemise. Et qu'il ne s'agissait plus de sondages ni de " telenovela " politique. Mais de " parler vrai ".

Les grincheux de politique à la sauce Hollywood, se sont il est vrai vengés de belle manière. Ils ont pris une revanche feuilletonesque spectaculaire, en débaptisant le programme vedette colombien " Betty la fea ". Racheté par la chaîne nord-américaine Abc, il s'appelle désormais " Ugly Betty ". C'est sous ce nom, conforme aux normes de l'air du temps, accueilli par une " standing ovation " des " happy few " du " business " de la com, comme on écrit aujourd'hui dans le quotidien de référence, qu'il accèdera un jour ou l'autre à nos petite lucarnes… Chez nous côté pile, en juillet, les " Ugly Betty " médiatiques titraient sur les désordres meurtriers de la mafia locale, le PCC. Côté " Betty la fea ", à Sao Paulo, la titraille privilégiait les 400 voitures brûlées la nuit du 14 juillet…

" La commedia é finita ", Vivan los partidos tradicionales ! (3)

(1) Nom du club de football de Barcelone en Espagne

(2) Auteur de romans d'aventure prisés par les adolescents d'Espagne et d'Amérique latine

(2) et (3) in Alvaro Salom Becerra, " El Delfín, Bogota, Tercer Mundo Editores, 2005, 24ème ed.

Jean-Jacques Kourliandsky / Espaces latinos / novembre 2006



Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS