Le pouvoir politique, la défense et la planification militaire

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Le pouvoir politique rencontre deux difficultés par rapport à la politique de défense. D'une part il lui est nécessaire d'appréhender une question complexe sur laquelle experts civils et militaires travaillent avec acharnement et s'affrontent parfois afin de construire l'armée qui sera vraiment adaptée aux défis contemporains et futurs de la sécurité. En second lieu il lui faut trouver un discours qui soit compréhensible par l'opinion publique. Difficile dans ces conditions de parler de " capacités militaires ", de " menaces asymétriques ", " d'opérations réseaux centrées ", ou " d'effets militaires à produire ".

En terme de communication l'objectif premier du pouvoir politique est de prouver que la politique de défense qu'il préconise permettra de garantir la sécurité de la population et de répondre aux menaces. Mais comment apporter la preuve aux Français qu'ils sont bien défendus, que l'armée est efficace, que les matériels dont elle dispose sont adaptés aux conflits dans lesquels elle risque d'être engagée avec un domaine aussi complexe ? Aussi la tentation est grande pour le pouvoir politique d'aborder la question de la politique de défense par le seul indicateur qui soit aisément compréhensible par les Français : le volet financier. Le schéma est simple pour ne pas dire simpliste. Vous souhaitez donner à la population le sentiment qu'elle sera bien défendue ? Vous prônerez dans ce cas une augmentation du budget de la défense en surévaluant le cas échéant le niveau de la menace comme c'est le cas par exemple aux Etats-Unis. Vous considérez que la politique de défense n'est pas la question qui préoccupe le plus la population ? Dans ce cas la défense deviendra " une marge de manœuvre budgétaire " en d'autres terme la question ne sera abordée que par le biais des économies à réaliser sur le budget de la défense afin d'être affectées à d'autre priorités comme les questions sociales ou l'enseignement. Ces deux réactions diamétralement opposées ne peuvent qu'agacer les spécialistes et en même temps les renvoyer à leur impuissance à trouver un discours qui soit logique et compréhensible pour le commun des mortels afin de justifier une politique de défense plutôt qu'une autre où le volet financier ne sera qu'un élément parmi d'autres qui devra être pris en compte.

L'évolution des stratégies militaires et de la méthode utilisée pour construire un outil militaire le plus efficace possible ne font malheureusement que rendre cet exercice encore plus difficile. Il y a désormais 8 ans, les Américains ont développé le concept du Network centric warfare, c'est à dire la création d'une architecture en réseau de tous les matériels militaires couplée avec un développement massif des moyens technologiques de renseignement. Du NCW les Américains attendent la supériorité sur tous types d'adversaires qui se traduira notamment par une maîtrise totale du champ de bataille et une accélération sensible du rythme des opérations. Le NCW doit avoir pour effet d'interdire à l'adversaire potentiel de pouvoir réorganiser son système de défense. Il doit en résulter une victoire rapide et totale qui permet donc de s'affranchir du rapport de forces quantitatif qui a défini la mesure de la puissance durant des siècles. Ainsi les Américains ont-ils pu constater, alors même qu'ils n'avaient à ce moment pas développé le concept du NCW, que cette supériorité technologique leur avait permis de détruire 3700 chars durant la première guerre du Golfe alors que leurs pertes se chiffraient à seulement quelques unités.

Britanniques et Français se sont penchés sur ce nouveau concept de guerre créé par les Etats-Unis. Certes ils ont rapidement mis de côté tout l'emballage philosophico-politique des Américains. Ces derniers se sont en effet crus fondés à affirmer que les technologies de l'information et de la communication utilisées dans le NCW ouvraient une nouvelle ère de la guerre dans laquelle la supériorité américaine serait incontestée. Ils ont ainsi pu croire que pouvait se réaliser le vieux rêve poursuivi depuis la fin de la Seconde guerre mondiale avec une équation où la supériorité économique irait de paire avec la supériorité politique et la supériorité militaire. Pour les Britanniques et les Français rien de tout cela, simplement le constat selon lequel l'utilisation des nouvelles technologies de l'information et de la communication peuvent rendre l'outil de défense plus efficace.

Plus efficace car d'abord plus rationnel. Ce que les Britanniques appellent de leur côté la Network Enabled Capability (NEC) permet en effet de donner tout son sens à la démarche capacitaire qui est basée sur la réalisation d'un effet militaire. La démarche capacitaire suppose en effet que l'on définisse l'outil militaire non pas en terme de nombre de plate-formes (le nombre de chars, le nombre d'avions, le nombre de bateaux) mais comme l'ensemble des moyens mis en œuvre (ce qui inclut non seulement les matériels mais aussi les hommes, la doctrine d'emploi de la force, la logistique, le soutien et l'entraînement) pour obtenir un effet voulu ( par exemple priver l'adversaire de tous moyens de commandement en un temps donné ou supprimer les défense côtières, etc.). La possibilité de pouvoir mettre en réseau tous les instruments permettant de faire la guerre, moyens de reconnaissance et de renseignement comme les satellites, les drones, les forces spéciales, moyens de frappe avec les plate-formes et leurs effecteurs associés, permet de donner corps à cette approche capacitaire. De ce fait, la puissance militaire permet de s'affranchir du simple nombre de plate-formes déployé. Les Britanniques en ont conclut fort logiquement qu'il était de ce fait possible d'obtenir un outil militaire plus efficace avec un nombre inférieur de plate-formes à ce qui était nécessaire auparavant.

Le métier de planificateur stratégique en est donc singulièrement compliqué. Adopter une démarche capacitaire cela consiste à rechercher la mise en cohérence des différentes forces, mise en cohérence qui est rendue possible par le développement des systèmes de commandement et de communication. C'est un travail ingrat dont le résultat est peu visible. Pouvoir acheminer une unité terrestre en un temps donné, avec la logistique et le soutien nécessaire, disposer de la capacité de renseignement au moment voulu, de l'appui tactique aérien dans le cours du combat, moduler la répartition entre les forces lourdes et légères ainsi qu'avec les capacités de stabilisation ou de reconstruction, tout ceci doit être défini dès le moment où l'on commence la planification militaire stratégique. Et c'est ce qui va déterminer la véritable effectivité d'une armée c'est à dire la capacité à remplir les missions que le pouvoir politique lui aura assigné.

Mais là encore cette démarche complexe se heurte aux impératifs de communication sur la politique de défense. Pour l'homme politique, un nouvel avion de combat, un porte-avions sont des instruments visibles qui portent en eux-mêmes le symbole de la puissance militaire. Et pourtant il faut bien reconnaître qu'aujourd'hui ces instruments ne constituent pas en eux-mêmes la garantie de l'effectivité de cette puissance militaire. Si la plate-formes, le char, le bateau ou l'avion, reste le symbole de la puissance d'une armée, c'est en réalité la cohérence d'un système de défense qui fera son effectivité. Une unité terrestre bien armée n'a aucune valeur si le temps nécessaire pour la déployer ne permet pas de répondre à l'urgence d'une situation de crise. Il sera impossible de conduire un conflit de moyenne intensité qui perdure dans le temps si le stock de munitions est insuffisant. Une plate-forme, quelle qu'elle soit, n'a aucune valeur militaire si elle ne s'insère pas dans un système de défense cohérent qui intègre tout à la fois les capacités de renseignement en amont, les effecteurs en aval et les systèmes de commandement et de communication qui permettent la synergie avec les autres plate-formes. Comme le souligne les Américains, à juste titre cette fois-ci, l'organisation d'un outil de défense ne peut plus être " plate-formes centric " mais doit être " systèmes centric ".

A ce stade le risque est grand de voir le décalage entre les préoccupations du pouvoir politique et celles du monde militaire s'accentuer. Là où le monde militaire recherchera la cohérence, le monde politique recherchera ce qui est visible, ce qui lui permet de communiquer. Pour grossir le trait, la préoccupation du monde politique sera de nature " plate-formes centric ", là où la préoccupation du monde militaire est de nature " système centric ". Il faut être clair et affirmé que ce décalage dans les modes de réflexion pose aujourd'hui un problème dans la détermination de la politique de défense de la France. En cas d'insuffisance budgétaire, ce qui sera inéluctablement le cas si on poursuit l'objectif du modèle d'armée 2015, la tendance du pouvoir politique sera de favoriser la réalisation des programmes de grandes plate-formes au détriment de la cohérence de l'outil militaire. Le résultat sera visible et pourtant il n'en résultera pourtant pas une meilleure protection des Français. Autre exemple, le débat sur le 2ème porte-avions est aujourd'hui totalement biaisé puisque la réflexion qui le sous-tend est plate-formes centric (la question de la pérennité à la mer) et non systèmes centric (capacités dans lesquelles s'intègre un porte-avions).

Ce constat étant fait, il est faux de croire que l'on puisse trouver une solution à la contradiction entre les objectifs poursuivis par les militaires et ceux poursuivis par les politiques en essayant de rallier les uns ou les autres à l'une des deux théories. La contradiction est objective et ne pourra être résolue que dans le respect des préoccupations par nature différentes des unes et des autres.

Les Américains ont pour leur part résolu la contradiction en faisant du NCW un mythe mobilisateur pour le monde de la défense et en justifiant ainsi les dépenses de défense vis-à-vis de l'opinion publique. Toutefois il serait hasardeux pour ne pas dire dangereux de vouloir copier les Américains. En premier lieu les Américains sont coutumiers de l'instrumentalisation d'une doctrine ou d'une stratégie militaire pour en faire un mythe mobilisateur. Ce que font les Américains aujourd'hui avec le NCW, ils l'ont fait autrefois avec la guerre des étoiles. Cette pratique systématique tend donc à relativiser le caractère rationnel d'une démarche qui finit par s'assimiler purement et simplement à une simple politique de lobbying du complexe militaro-industriel américain. En second lieu on peut se demander jusqu'à quel point les Américains ne se sont pas laissés intoxiqués eux-mêmes par le mythe de la supériorité militaire qu'ils ont créé, mythe qui devient une sorte d'alibi masquant le vide de réflexion en matière de politique internationale. A la volonté d'impuissance des Européens répondrait une sorte de volonté d'inintelligence des Américains avec les conséquences que l'on observe aujourd'hui en Irak.

La manière dont les Britanniques résolvent la contradiction entre les objectifs du monde politique et du monde militaire est à cet égard plus intéressant car il tend à faire varier le discours en fonction du public visé tout en maintenant une seule ligne politique. Vis-à-vis de l'opinion publique, la NEC est présentée comme un pas en avant vers la modernité. L'image donnée vis-à-vis de la population est positive. Plutôt qu'un mythe mobilisateur, la NEC est là pour prouver que le monde politique britannique se projette dans l'avenir, que c'est bien les guerres du futur que l'on prépare et non les guerres du passé. Gouverner c'est prévoir, et la NEC est donc censée apporter la preuve que le Gouvernement de Tony Blair se projette dans l'avenir et que les Britanniques sont donc bien gouvernés. Vis-à-vis d'un public un peu plus spécialisé la NEC devient un moyen de faire accepter un aggiornamento de la politique de défense. Ne nous leurrons pas le discours tenu par le Royaume-Uni sur la NEC depuis 2002 avec le nouveau chapitre de la Strategic Defence Review était aussi destiné à habiller la réduction du format des armées et la revue de programmes qui ont eu lieu en 2004 avec la publication de Delivering Security in a Changing World : Future Capabilities. Pris par les contraintes budgétaires, les Britanniques ont su procéder à une transformation des armées, sacrifiant certains programmes anciens aux nouveaux programmes de la NEC afin d'avoir une meilleur rationalisation de leur outil militaire. Si tout n'est naturellement pas copiable chez les Britanniques - et on pense notamment à leur positionnement politique entre l'Union européenne et les Etats-Unis qui finira par se révéler être un échec n'apportant de gain espéré ni d'un côté ni de l'autre -, force est de constater qu'ils ont su habilement contourner les préoccupations par nature différentes du monde politique et du monde militaire. Nous aurions donc tout intérêt à méditer cet exemple avec attention.

Jean-Pierre Maulny est Directeur adjoint de l’IRIS. Il a publié “La guerre en réseau au XXIe siècle - Internet sur les champs de bataille” aux Editions du Félin.

Jean-Pierre Maulny / Défense / septembre-octobre 2006



Jean-Pierre Maulny
Directeur adjoint de l'IRIS