La chronique de Pascal Boniface

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Selon de nombreux services de renseignements, la Corée du Nord a procédé à un essai nucléaire le 8 octobre 2006 malgré les demandes unanimes de la communauté internationale pour qu’elle y renonce. Certes, cela faisait déjà quelques temps que l’on savait que Pyongyang disposait d’armes nucléaires. Elle l’avait elle-même ouvertement proclamé en février 2005. Cet essai ne change donc pas en lui-même radicalement la donne stratégique en créant un Etat atomique de plus. Mais il vient officialiser son statut d’Etat doté d’armes nucléaires, ce qui donne un aspect plus difficilement réversible à cette situation. La Corée du Nord avait ratifié le TNP (Traité de Non-Prolifération des armes nucléaires) mais s’en était par la suite retirée en 2003, selon les modalités prévues par le Traité. Officiellement donc, il n’y a pas de violation du TNP.

Il n’en reste pas moins que cette annonce est un mauvais coup à la politique de non-prolifération des armes nucléaires et peut susciter des inquiétudes pour la sécurité asiatique. Vu la nature du régime nord-coréen – l’un des plus dictatoriaux et fermé du monde -, et la situation en Asie – division de la Corée, sensibilité particulière du Japon vis-à-vis de l’arme atomique – l’affaire est d’importance. Tout ceci à l’heure où le nouveau Premier ministre japonais, Monsieur Abe, à peine entré en fonction, réserve son premier voyage à l’étranger à la Chine, et non, comme c’est la tradition aux Etats-Unis, et que le Ministre sud-coréen des affaires étrangères est sur le point d’être confirmé comme futur Secrétaire général des Nations-Unies.

Pyongyang affirme haut et fort qu’il n’a que faire de l’avis des autres Etats et que son isolement quasi complet ne l’inquiète pas outre mesure. Même la Chine, protectrice de longue date du régime nord-coréen a condamné l’essai. Mais elle a été impuissante à l’empêcher, ce qui est un revers pour elle. Il a constitué un motif supplémentaire pour accélérer les négociations stratégiques avec le Japon avec lequel les relations sont pourtant difficiles. Evidemment les voisins japonais et sud-coréens ont protesté ainsi que les Etats-Unis, la Russie et l’ensemble des pays de l’Union européenne.

Le problème est que les moyens de pression sur la Corée du Nord sont très faibles. Le fait même que ce pays soit autarcique, sans ressources, au bord de la faillite, que sa population souffre de sous-alimentation, constitue paradoxalement un atout pour le régime. Celui-ci n’a en effet rien à perdre, sauf le pouvoir. Il fera tout pour se maintenir, sachant qu’il ne peut le faire que par la force, et l’arme nucléaire apparaît comme un moyen de ne pas être inquiété. Le régime de Kim Jong Il ne craint pas que sa population soit encore plus soumise qu’avant aux restrictions. Son bien-être a toujours été le cadet de ses soucis. Et il espère sanctuariser son régime et le mettre à l’abri des menaces extérieures avec une capacité nucléaire reconnue. Personne ne prendra le risque d’attaquer militairement un régime à la fois aux abois et doté d’armes nucléaires.

L’affirmation de sa capacité nucléaire renforce ainsi ses marges de manœuvres dans la relation avec les autres pays. Il ne peut pas craindre des sanctions économiques car il ne peut pas être plus en faillite qu’il ne l’est aujourd’hui. Il joue vis-à-vis de l’extérieur sur sa capacité de nuisance. Les Sud-Coréens n’ont aucune envie de voir un exode massif de Nord-Coréens fuyant leur pays. Malgré les vœux officiels, ils savent qu’ils ne peuvent pas payer le prix d’une réunification en cas d’effondrement du régime nord-coréen. Ils ont vu que l’Allemagne commence à peine à digérer sa réunification, malgré l’aide de l’ensemble de l’Union européenne, et alors que le PNB par habitant des Allemands de l’Ouest était deux fois supérieur à celui des Allemands de l’Est et qu’il y avait quatre Allemands de l’Ouest pour un Allemand de l’Est. Or, il n’y a que deux Sud-Coréens, pour un Nord-Coréen, et l’écart de richesse entre les deux est devenu quasiment inquantifiable. Séoul craint donc plus qu’il n’espère une implosion de son frère ennemi. Le Japon ne souhaite d’ailleurs pas plus une réunification de la Corée dont il craint qu’elle ne se fasse sur la base d’un naturalisme d’opposition à Tokyo. Enfin, les Américains voient dans la division de la Corée un moyen supplémentaire de justifier leur présence militaire dans la péninsule.

Si l’essai nord-coréen est un camouflet pour l’ensemble de la communauté internationale, il l’est plus encore vis-à-vis des Etats-Unis et de George W. Bush. Dans ses mémoires, Madeleine Albright raconte qu’à l’été 2000, elle était sur le point, après une spectaculaire visite en Corée du Nord, d’établir un accord de dénucléarisation avec Kim Jong Il. Depuis, George W. Bush est arrivé au pouvoir et il a prononcé son fameux discours sur l’Axe du mal (Irak, Iran, Corée du Nord) de janvier 2002. Le moins que l’on puisse dire est que les difficultés des Etats-Unis – et de l’ensemble du monde – avec ces pays, se sont plutôt accrues depuis.

Pascal Boniface / Réalités / 9 octobre 2006



Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS