
A quoi sert de traquer le symbole du terrorisme si l’on ne réfléchit pas aux raisons qui amènent les musulmans à rallier Al-Qaïda ? Les comprendre permettrait de modifier la donne stratégique.
La mort annoncée de Ben Laden n'a pas été confirmée. C'était cependant une hypothèse crédible. Son état de santé est mauvais. Obligé de se cacher et de fuir, il ne peut donc recevoir un traitement médical adapté. Ben Laden a plus de chances de mourir ou d'être capturé, que d'échapper indéfiniment à la traque américaine. Mais seule la découverte de son corps et des preuves par ADN pourront déterminer avec certitude son décès.
Le fait qu'il échappe encore aux Américains cinq ans après les attentats du 11 septembre contribue au développement d'une théorie du complot. Selon elle, les Américains, pour justifier la continuation de leur politique de guerre contre le terrorisme, préfèrent laisser croire à la survie de l'ennemi public numéro un. Ce n'est pas convaincant. George W. Bush a plutôt intérêt à proclamer que les Etats-Unis ont marqué des points importants dans leur guerre contre le terrorisme et que sa stratégie commence à payer. Au moment où sa politique étrangère est l'objet de critiques vives, y compris parmi ceux qui l'ont défendue, l'annonce de la mise hors d'état de nuire de Ben Laden, même par maladie, pourrait lui donner un bol d'air bien nécessaire avant les élections de novembre 2006.
Pour spectaculaire qu'elle serait, cette disparition ne modifierait pas les données de la guerre contre le terrorisme. La menace terroriste ne se résume pas à un seul homme. Al-Qaïda, durement frappée par la campagne d'Afghanistan de l'automne 2001, a été revigorée par la guerre d'Irak, comme le confirme un rapport provenant de seize différentes agences de renseignements américaines. La guerre d'Irak a permis l'émergence d'une nouvelle génération de terroristes. Il ne s'agit plus d'une organisation disposant d'un sanctuaire territorial en Afghanistan, mais d'une multiplication de cellules décentralisées ayant une inspiration idéologique commune, mais pas forcément de liens organiques. Les personnes interpellées en Grande-Bretagne après les attentats de Londres ont affirmé qu'elles avaient agi en réaction à la guerre d'Irak, et n'avaient pas de contact direct avec Ben Laden. Il en va de même pour les attentats de Madrid.
Dans la guerre contre le terrorisme, il ne faut pas se focaliser sur les effets, au détriment des causes. Ben Laden peut incarner symboliquement le terrorisme. Sans modification de l'environnement stratégique général, il sera remplacé par d'autres s'il disparaît. Si l'on se contente de faire la chasse à Ben Laden sans réfléchir aux raisons qui peuvent amener de jeunes musulmans à être gagnés à sa cause, on n'avancera pas. Il n'y a pas de prédisposition génétique ou ethnique au terrorisme. Et celui-ci ne se combat pas qu'avec des moyens militaires, indispensables, mais par une modification structurelle de l'environnement stratégique qui le suscite. Cela passe par la résolution politique des conflits qui déchirent le Proche-Orient et alimentent le discours terroriste. Pour combattre la malaria, il ne suffit pas de tuer les moustiques, il faut aussi assécher les marais où ils prennent naissance.
Pascal Boniface / Challenges / 5 octobre 2006
 Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS
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