La chronique de Pascal Boniface

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Dimanche 17 septembre, le Pape Benoît XVI lors de la célébration de l’Angélus s’est déclaré vivement attristé par les réactions suscitées par un passage d’un discours précédent considéré comme offensant pour la sensibilité des croyants musulmans. Il faisait référence aux propos qu’il avait tenus lors d’une conférence le 12 septembre en Bavière sur le thème « foi, raison et université », où il avait cité un texte de 1381 d’un Empereur byzantin, Manuel II, paléologue qui, dans un dialogue avec un lettré persan, avait dit abruptement à son interlocuteur : « Montre-moi ce que Mahomet a apporté de nouveau, tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines comme le droit de défendre par l’épée la foi qu’il prêchait ». L’Empereur byzantin exposait par la suite les raisons pour lesquelles il était absurde de diffuser la foi par la violence.

Ces propos ont déclenché une vive émotion dans le monde musulman et on s’est demandé si l’on allait connaître une crise comparable à celle dite des caricatures, qui avait enflammé les esprits et suscité des violences en février 2006. Avec une différence de taille. Cette fois, ce n’était pas un journal danois qui était en cause, mais la plus haute autorité catholique. Certes le Pape peut défendre son droit de réfléchir à haute voix, mais il n’a pas la liberté d’un universitaire ou d’un éditorialiste ! Il ne pouvait pas ne pas prendre en compte l’environnement stratégique au moment de son discours. Même s’il s’en défend, il a commis une grave erreur. Bien-sûr ceux qui, dans le monde musulman, veulent jeter de l’huile sur le feu dans les relations entre le monde occidental et le monde musulman vont instrumentaliser de mauvaise foi ses propos. Mais fallait-il leur donner une telle occasion ? Le Pape s’est-il rendu compte qu’il est venu « surfer » sur le thème du choc des civilisations développé par Huntington ? Que dans un monde globalisé, toute parole porte immédiatement s’il s’agit d’un des plus illustre représentant de ce village mondial qu’est notre monde médiatisé. Et qu’en termes de communication, la façon dont le message est perçu est aussi, voire plus important que le message lui-même ? Et ceci au moment du 5ème anniversaire des attentats du 11 septembre, avec la situation en Irak, en Afghanistan et au Liban que l’on connaît, la prudence aurait dû être de mise. La parole papale n’est pas anodine. Jean-Paul II, le prédécesseur de Benoît XVI, était très critiqué pour ses positions jugées rétrogrades sur le plan des questions de société et des mœurs, mais progressistes pour ce qui est des affaires internationales. Il a développé le dialogue inter-religieux avec les juifs et les musulmans. Il a constamment plaidé pour la paix, s’est opposé à la guerre d’Irak. Il s’est élevé avec constance contre le drame du sous-développement. Benoît XVI semble s’écarter et de façon très négative de son illustre prédécesseur sur le plan des relations internationales.

Huntington évoque les « frontières sanglantes de l’Islam » mais d’autres nations, d’autres civilisations ont, elles aussi, leurs frontières sanglantes. Selon Huntington, la civilisation musulmane a plus souvent recours à la violence et de façon plus intense que les autres civilisations. Il est cependant facile de lui objecter que les deux Guerres mondiales du XXe siècle et leur cortège d’horreurs ne sont pas imputables aux musulmans (pas plus que le génocide nazi). Que la responsabilité du monde musulman n’est pas plus évidente dans la guerre du Vietnam, les exactions des Khmers rouges, l’instauration des dictatures latino-américaines, la création et le développement du goulag soviétique, la mise en coupe réglée par l’URSS des démocraties populaires, ou encore les délires de la grande Révolution culturelle prolétarienne de Mao Zedong, le génocide rwandais ou les guerres balkaniques.

Le monde musulman, s’il connaît la violence politique, est loin d’en avoir le monopole. On peut, au regard des conflits réels les plus meurtriers du passé et du présent, contester que le clivage entre le monde musulman et le monde occidental ait été jusqu’ici le plus déterminant en termes de conflictualité. Il est malheureusement en train de le devenir, mais du fait d’engrenages malheureux de décisions politiques comme la guerre d’Irak, ce qui est tout à fait évitable devient possible. Est-il vraiment nécessaire qu’une autorité morale comme le Pape joigne sa voix à ce dangereux concert de prophéties autoréalisatoires ?

Pascal Boniface / Réalités / 18 septembre 2006



Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS