
La Défense a été le 14 juillet l'objet des regards et des attentions des Français sur les Champs-Élysées ou devant leur téléviseur. Sera-t-elle de la même façon dans moins d'un an sous les projecteurs de l'élection présidentielle ?
Elle devrait l'être. Le président de la République étant le chef des armées dans les textes et dans l'esprit de la Constitution, l'élection présidentielle est la principale, voire l'unique consultation électorale où la Défense - et il en va de même pour la politique étrangère - peut et doit entrer dans le débat politique devant les citoyens.
Or on a toujours constaté que, dans les débats électoraux, la Défense tient peu de place et ne préoccupe guère les électeurs. C'est paradoxal si on observe que celle-ci est, comme on dit, l'assurance-vie de la nation et que son budget est par son montant le second budget de l'Etat, juste derrière l'Education nationale.
Pourquoi ce paradoxe ? On peut avancer deux explications.
D'abord, le sujet est complexe et met en cause le long terme plus que l'immédiat. L'électeur se sent dépassé et s'en remet à l'expert ou au professionnel.
Ensuite, la Défense est depuis un long temps l'objet d'un consensus politique assez large, qui va presque jusqu'aux extrêmes de l'éventail politique. On l'a bien vu : les polémiques autour de dossiers comme la sortie de l'Otan, la création de la dissuasion, la professionnalisation de l'armée ou les opérations extérieures (première guerre du Golfe, ex-Yougoslavie ou Afghanistan) se sont vite éteintes.
Pourtant on constate au long du dernier demi-siècle que chaque président a imprimé sa marque sur la politique de Défense, chacun à sa façon. Toute l'œuvre du Général de Gaulle, lui-même inspiré de sa culture personnelle et historique, a été inspirée par le souvenir obsédant de la manière dont la France a vécu et a traversé la Seconde Guerre mondiale. Après lui, Georges Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand ont porté un regard plus distant sur les questions de Défense.
Des successeurs du Général, Jacques Chirac est assurément celui qui aura le plus marqué de son empreinte la politique française de Défense. On lui doit entre autres des décisions lucides et courageuses : professionnalisation des armées et fin du service militaire ; reprise temporaire des essais nucléaires pour lancer dans les bonnes conditions scientifiques la simulation, condition indispensable pour rester dans le club des grandes puissances nucléaires et membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU ; forte participation aux opérations de maintien ou de rétablissement de la paix menées sous le drapeau de l'ONU ou de l'Union européenne.
En outre, chose non négligeable, dans la gestion financière du quotidien, Jacques Chirac a systématiquement soutenu son ministre de la Défense, contre les ministres du Budget, permettant ainsi à la loi de programmation militaire d'être intégralement respectée pour la première fois depuis les origines. Ainsi est démontré que, malgré l'apparent consensus fondamental évoqué plus haut, la politique de défense menée par un exécutif de droite n'est pas identique à celle que mènerait un exécutif de gauche.
Après lui, le prochain président de la République (si ce n'est pas l'actuel !) sera d'une certaine manière en matière de Défense un néophyte et il ne pourra éviter de se poser les questions difficiles, si les électeurs ne les posent pas eux-mêmes. Dans un contexte dominé par l'austérité budgétaire et le remboursement de la dette, quel sera le volume de l'effort de la Défense permis par le budget ? Que deviendra la dissuasion ? Aura-t-on les moyens militaires de répondre aux demandes de la communauté internationale pour les opérations extérieures ?
Le futur chef des armées devra se souvenir de quatre principes :
1) La Défense n'a pas seulement pour but la sécurité du pays ; elle contribue aussi à la place, au rôle et au rayonnement de la France, sur les plans politique, scientifique, technologique et économique ; elle est le principal facteur de puissance.
2) La dissuasion n'est pas seulement un héritage du général de Gaulle ; elle reste aujourd'hui encore l'ultime protection de nos intérêts vitaux et ce n'est pas le moment de réduire significativement ce qui fait de la France un membre respecté du club nucléaire quand l'Asie se précipite dans la prolifération.
3) Membre permanent du Conseil de sécurité et partisan d'une forte Europe de Défense, la France ne peut être absente des opérations de rétablissement de la paix décidées par la communauté internationale .
4) Le budget de la défense est le plus régalien des budgets. Si l'Etat veut se dégager un tant soit peu, il ne peut se défausser sur personne et il ne peut compter sur les collectivités territoriales pour prendre les relais comme il a coutume de le faire dans sa démarche décentralisatrice (routes, éducation, RMI, allocation personnalisée d'autonomie, etc.).
Toutes ces considérations essentielles font que le budget de la défense, qui si souvent dans le passé a souffert d'être une variable d'ajustement du budget de l'Etat, ne peut devenir demain le moteur de la décélération des finances de l'Etat. Tout l'édifice militaire et industriel de notre Défense, laborieusement édifié grâce au soutien des citoyens et au sacrifice des contribuables, serait rapidement mis à bas.
Jacques Boyon est Ancien secrétaire d'Etat à la Défense, président de l'Institut de relations internationales et stratégiques.
Jacques Boyon / Le Figaro / 17 juillet 2006
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