La Côte d’Ivoire se maintient en tête de la sous-région

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Vous rentrez d'un séjour en Côte d'ivoire (le 24 mars). Quel état d'esprit règne à Abidjan ? Que vous inspire l'action du Premier ministre Charles Konan Banny ?

Actuellement, la situation est très calme. Plusieurs indices montrent que les choses vont dans le bon sens. Tout d'abord la réunion des Cinq grands à Yamoussoukro, le 28 février (NDLR : réunissant le président Laurent Gbagbo, son Premier ministre Charles Konan Banny, le chef de l'ex-rébellion des Forces nouvelles, Guillaume Soro, ainsi que les dirigeants des deux principaux partis d'opposition, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié).

Ensuite, il y a un accord sur la Commission électorale indépendante, en prévision des élections d'octobre 2006. Et même s'il reste des difficultés, concernant notamment les arriérés de paiement avec la Banque mondiale (BM) ou avec l'Agence française de développement (AFD), nous allons plutôt vers une normalisation. Globalement, après les événements de janvier dernier et les sanctions des Nations unies, on peut dire que la situation s'est nettement améliorée. Charles Konan Banny a véritablement une grande habileté et une légitimité dans la manière de gérer les conflits. Il a notamment le projet important de réintégrer les différentes forces dans une armée républicaine, qui est un enjeu majeur. Demeure aussi le jeu politique de l'élection présidentielle de 2006.

Quelle est l'attitude des bailleurs de fonds à l'égard de la Côte d'ivoire ?

Ils sont plutôt dans une position favorable. Ils savent l'enjeu que représente la Côte d'Ivoire pour la paix régionale. Ils connaissent ses problèmes financiers, qui sont considérables. La Côte d'Ivoire vit à crédit, elle a des arriérés de paiement, une dette intérieure et extérieure considérable, notamment à l'égard de la Banque africaine de développement (Bad), de l'AFD et de la BM. Néanmoins, je dirais que les relations se normalisent avec le Fonds monétaire international (FMI) et que l'Union européenne joue un rôle important d'appui, y compris dans le programme lié au désarmement et à la réhabilitation. Pour l'instant, là aussi, nous sommes plutôt dans une phase de normalisation avec les bailleurs de fonds.

Le programme post-conflit à mettre en place par le FMI a t-il des chances de voir le jour d'ici la fin de l'année ?

Je ne suis pas sûr que le programme post-conflit aura lieu avant les élections. En revanche, ce qui va être mis en place progressivement, c'est l'application du processus de Désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR), en partie subordonné à l'appui de la BM.

Il existe déjà des programmes de reconstruction mis en oeuvre par l'Union européenne. Mais je ne crois pas que l'on puisse parler d'un véritable plan de relance avant les élections d'octobre 2006. Il est évident qu'il y a un important besoin de mise à niveau sur le plan financier. Les dépenses d'investissements ont chuté considérablement. La seule chose qui est maintenue, ce sont les dépenses de fonctionnement et notamment les salaires des fonctionnaires. Au niveau des recettes, il y a un énorme problème d'évasion, donc un effort important à faire en vue de réduire l' érosion et la fraude fiscale.

Cette fraude concerne-t-elle particulièrement la filière cacao ?

Elle a lieu essentiellement dans les secteurs cacao et coton, mais concerne également tous les produits importés. Avec des problèmes classiques aussi d'arriérés croisés, c'est à dire que certaines entreprises qui n'ont pas été payées, n'ont pas elles-mêmes réglé d'autres entreprises, etc. Des arriérés croisés qui sont actuellement très négatifs pour l' économie. Il faut donc un plan d'assainissement financier. Ceci étant, les bases de l' économie ivoirienne ne sont pas fondamentalement atteintes, car presque 90% de l'appareil de production est situé à Abidjan ou dans ses environs, et cette zone a été relativement sécurisée.

Néanmoins, avec le départ des ressortissants français en 2004, l'économie n'a t-elle pas été affectée en profondeur ?

Oui, là où il y a un vrai problème, c'est à la suite des événements de novembre 2004. Le tissu des PME-PMI a été démantelé selon trois stratégies : des stratégies de départ définitif, de délocalisation dans d'autres pays de la Cedeao(1) ou, au mieux, des stratégies attentistes. Ce tissu de petites entreprises a été sinistré.

Par contre les bases économiques des secteurs cacao, café, coton, les produits primaires en général sont là. Actuellement, il existe des relais avec le pétrole. Pour l'instant, les infrastructures de transports ont été maintenues ; le problème concernant plutôt les barrages routiers. Le port d'Abidjan peut repartir, l'aéroport et le rail aussi. Donc, nous ne sommes pas du tout dans une situation où l'appareil de production a été véritablement détruit.

Cette expansion des exportations est-elle liée au pétrole ?

Oui. Mais elle est liée également aux booms dans d'autres secteurs. Le cacao a de meilleurs résultats qu'attendus, avec environ 1,4 million de tonnes prévues. Si le café enregistre une baisse, il y a en revanche des relais très importants sur l'hévéa ou l'anacarde. Les secteurs banane et ananas sont peu différenciés. Le coton, lui, a chuté. Les quatre grandes compagnies, excepté celle de l'Agha Khan, connaissent une crise grave. Pour autant, dans son ensemble, l'agriculture d'exportation n'est pas fondamentalement touchée.

De son côté, l'appareil industriel est beaucoup plus affecté. Une partie des services l'est égaIement, mais peut repartir. Au final, à part les questions sociales ou la dégradation du tissu des PME-PMl, on ne peut pas dire qu'il y a, d'un point de vue macroéconomique, une catastrophe en Côte d'Ivoire aujourd'hui.

En particulier, quelle est la situation économique dans le Nord du pays ?

Le Nord a été plus touché que le Sud. D'abord en raison du coton. La production estimée en 2005, environ 245 000 tonnes, a fortement diminué. Il y a énormément d'arriérés de paiement, notamment vis-à-vis des paysans, tout cela dans un contexte de zone occupée ou non-sécurisée. D'ailleurs, je ne crois pas que la privatisation du secteur coton ait été faite de la manière la plus efficace possible. Et c'est un euphémisme.

Dans le Nord, il y a également des industries qui ont été touchées comme les industries sucrières, mais aussi les services de santé et d'éducation. Le Nord, qui était déjà déshérité, a été frappé de plein fouet par la crise.

Au niveau des finances publiques, l'Etat ivoirien semble résister et continue d'engranger des recettes fiscales. Comment l'expliquer ?

Certes, les recettes fiscales ont été relativement maintenues, sauf que l'on ne dispose pas des chiffres les plus récents, mais de chiffres provisoires qui datent de 2004. En prenant ces chiffres avec prudence, on peut dire qu'il y a un paradoxe quant à ces recettes fiscales. La moitié des recettes est assise sur le commerce extérieur. Environ un quart porte sur les produits importés et un autre quart sur les produits à l'exportation, soit sous forme de parafiscalité, soit sous forme de royalties ou de taxes. Ce qui fait qu'au total, il y a maintien des recettes car le commerce extérieur a été maintenu. Et parce que la Côte d'Ivoire a ajouté à l'ensemble des taxes de l'Union douanière et à son tarif extérieur commun (TEC) de nombreuses taxes conjoncturelles, statistiques, faisant qu'elle a à peu près deux fois plus de recettes sur les importations qu'elle ne devrait en avoir par le biais du TEC. D'autre part, dans le secteur cacao, elle prélève sur la paysannerie, par le biais de la parafiscalité, les Droits uniques de sottie (DUS).

Pour le reste de la fiscalité, la base économique est suffisante, malgré l'évasion fiscale et la fraude pour assurer la moitié des recettes en termes de TVA, d'impôts sur le revenu, mais également en termes d'impôts sur les bénéfices des sociétés. Donc effectivement, les recettes ont été maintenues. Le problème c'est qu'elles ne permettent pas globalement de financer à la fois l'effort de guerre ou militaire, les dépenses d'investissements et les dépenses de fonctionnement. Aussi, l'arbitrage a été fait sur les dépenses militaires et sur les dépenses des fonctionnaires, qui obèrent à terme l'économie ivoirienne.

Pour 2006, quelles sont les perspectives de croissance ?

Elles sont plutôt positives. La Côte d'Ivoire devrait connaître un boom dans le secteur primaire, en raison des activités pétrolières, dans un contexte de prix du pétrole élevé. Le taux de croissance dans le secteur industriel est considéré comme à peu près nul. Pour le secteur tertiaire, il n'y a pas de grandes perspectives immédiates, positives, en 2006. Il devrait enregistrer un taux de croissance d'environ 1,5 à 2% maximum. Cela tire évidemment l'Uemoa(2) vers le bas, mais la croissance de la Côte d'Ivoire, en soi, n'est pas une catastrophe. Sauf si évidemment, il y avait à nouveau une grave crise socio-politique.

Pour que les bailleurs reprennent leurs engagements, il faudrait que la Côte d'Ivoire puisse payer ses arriérés. Or le pays n'est pas en mesure de le faire. Il s'agira donc pour les bailleurs de faire un geste ?

Oui, que les bailleurs fassent un geste. Je crois qu'il n'y a pas d'autre solution. Avant les élections de 2004, la Côte d'Ivoire était près d'atteindre le point d'achèvement de l'initiative PPTE (Pays pauvres très endettés). Il faut savoir si elle peut retrouver ce point d'achèvement. La Côte d'Ivoire est un pays à revenu intermédiaire. Malgré le pétrole, peut-elle bénéficier d'un traitement privilégié ? Peut-elle bénéficier d'un certain nombre de mesures, dès lors qu'il y aura normalisation socio-politique ? Cela serait infiniment souhaitable pour le pays et la sous-région. Il faut absolument qu'il y ait un effort de la part de la communauté internationale. Il y en a eu un après la dévaluation de 1994 et bien que les circonstances soient différentes, il faut trouver des réponses intelligentes, étant donné le contexte géostratégique.

Aujourd'hui, quelle est la marge de manœuvre de Laurent Gbagbo ?

D'abord, le président Gbagbo a une légitimité reconnue par les Nations unies. Il est élu, même si ce fut dans des conditions calamiteuses. Il a perdu de son pouvoir réattribué au Premier ministre, mais demeure l'un des responsables politiques qui pèsent. Mais son avenir reste incertain compte tenu des alliances possibles entre le RDR(3) et le PDCI(4). Il est possible, pour cela, que certains ne tiennent pas trop à aller aux élections. D'autre part, il s'est instauré des économies mafieuses, de rente, de contrôle du cacao, du café, des avantages acquis que certains ne sont pas prêts à lâcher.

S'il y avait une normalisation de la situation en Côte d'Ivoire, quelles seraient les priorités ?

Elles sont évidemment le processus de DDR et retrouver l'unité du territoire national. Cela passe par la création d'une véritable armée républicaine, par le contrôle des troupes y compris du Liberia. Il s'agit également de retrouver les fonctions régaliennes de l'Etat, les fonctions minimum de paix, de sécurité, reprendre le minimum de services éducatifs, de santé, supprimer les barrages routiers. Il faut que soient assurées les conditions d'élections transparentes.

Il faudra probablement une aide financière exceptionnelle pour remettre à flot les finances publiques, accompagnée d'une véritable réforme fiscale. Par exemple, le coût de la reconstruction matérielle des routes et autres infrastructures serait estimé à $ 150-200 millions. l'avenir consistera également à venir en aide aux entreprises sinistrées, à recomposer l'appareil de production.

Quel aura été le coût social de la crise ivoirienne ?

Depuis 1998, il n'existe pas de recensement, pas vraiment d'enquêtes-ménages. Ce que l'on sait, c'est qu'avant les événements de 1999- 2002, la Côte d'Ivoire avait connu un triplement de l'indice de pauvreté, comparé à 1980. Vraisemblablement, cet indice aurait augmenté de 10% depuis. Au cours des 10-15 dernières années, l'espérance de vie aurait, elle, diminué de 10 ans.

Dans le domaine de l'éducation, il y a eu plusieurs années blanches, avec probablement une déscolarisation plus forte au Nord. Le niveau de formation dans le pays a diminué, alors qu'il était reconnu. Avec la crise, il y aura eu deux millions de déplacés et le retour de nombreux Burkinabés et Maliens.

La Côte d'Ivoire pourrait-elle retrouver sa place d'antan ?

La Côte d'Ivoire demeure compétitive par rapport aux autres pays de l'Uemoa. Ses partenaires sont de plus en plus diversifiés. Le problème c'est la perte durable de confiance. La Côte d'Ivoire ne restera pas le pôle qu'elle était, mais conservera sa position de leader de la sous-région. Le problème, c'est la crise sociale forte, la délinquance, le chômage, l'insécurité, qui ont fait d'Abidjan une ville proche de Lagos.

Et puis, à l'instar des autres pays de la sous-région, la Côte d'Ivoire dont l'économie repose largement sur l'exportation de produits primaires devra affronter la concurrence des pays émergents comme l'Inde, le Brésil ou la Chine. Il sera difficile pour elle de se maintenir dans le secteur textile, mais également dans le cacao, avec des plantations vieillissantes.

(1) Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest

(2) Union économique et monétaire ouest-africaine

(3) Rassemblement des républicains, parti d'Alassane Ouattara

(4) Parti démocratique de Côte d'Ivoire, ex-parti unique

Philippe Hugon par Christelle Marot / Marchés tropicaux / 2 juin 2006



Philippe Hugon
Directeur de recherche à l'IRIS