
Les Etats-Unis ont un nouveau président. Bien qu'il s'agisse d'un deuxième mandat, la prise de fonction du républicain George Bush a été suivie avec attention. La tradition en effet veut que ce jour là, le 20 janvier, cette année, le chef de l'Etat expose urbi, à Washington, et orbi, - à ses concitoyens, aux Amériques, et au monde-, une feuille de route universelle assortie d'un code de bonne conduite.
La cuvée 2005, 55ème depuis la proclamation de l'indépendance, a été placée sous le signe des libertés citées selon les experts en " kremlinologie ", pardon en " Whitehouselogie ", 47 fois. Le changement de style est évident. Les tables de la loi nord-américaines, telles qu'affichées précédemment étaient beaucoup plus unilatérales. Les Etats-Unis, avait déclaré en 2002 George Bush, se réservent le droit d'anticiper l'attaque éventuelle d'un agresseur. En apparence donc la page de l'unilatéralisme, découvert sur le tard par les pays et les peuples du Proche-Orient, mais bien connue des Latino-américains, est bien tournée. On sait en effet, du moins c'est ce que dit la vox populi, depuis toujours, que « la liberté individuelle s'arrête là où commence celle des autres ».
Mais est-on bien sûr qu'au-delà du style, George Bush ait bien changé de philosophie politique ?
Les voisins des Etats-Unis, au sud du Rio Grande, avaient en 1823 bénéficié de la déclaration unilatérale de protection prononcée par le Président Monroë. La Sainte Alliance des monarchies européennes se faisait alors menaçante. Le protocole, connu sous le nom de corollaire, ajouté par son lointain successeur, Théodore Roosevelt, ambigu à souhait, avait légitimé toutes sortes d'ingérences. « Ce que désire ce pays-ci », avait proclamé en 1903 le républicain Théodore Roosevelt, « c'est de voir régner dans les contrées voisines la stabilité, le bon ordre et la prospérité. Des défaillances répétées », avait-il conclu, « peuvent nécessiter du fait de l'adhésion des Etats-Unis à la doctrine Monroë, bien qu'à contre cœur, l'exercice d'un pouvoir de police international ». Effectivement les contrées voisines avaient eu, selon un diagnostic unilatéral établi à Washington, un tel comportement. Et c'est donc ainsi, que les Etats-Unis, avaient, selon l'élégante formulation du président Roosevelt, été contraints par les circonstances, d'occuper, plusieurs années parfois, Haïti, le Nicaragua, la République Dominicaine, le Salvador, pour y restaurer la civilisation et l'ordre.
Le président George Bush a longuement expliqué ce qu'il fallait entendre par " liberté ". Le commentaire suggère une continuité avec ses propos antérieurs et une filiation avec ceux de son prédécesseur républicain. « La liberté , a-t-il dit , est la flamme de notre temps (..). La meilleure espérance de paix dans le monde c'est l'expansion de la liberté (..) A tous ceux qui vivent dans la tyrannie(..) et qui se lèvent pour défendre leurs libertés, je leur dit nous serons à vos côtés. La perpétuation des libertés chez nous dépend toujours plus de l'extension des libertés dans le monde ». Cette flamboyante déclaration de principes ressemble à s'y méprendre au corollaire Roosevelt. Elle est également dans la droite ligne quant à ses conséquences internationales, de celles prononcées en 2002 par le président Bush, fils. Qui va mesurer l'étalon des libertés, qui va en vérifier le respect scrupuleux, qui va décider des expéditions punitives visant à restaurer et répandre la bonne parole démocratique ? Les Nations Unies ? L'Organisation des Etats Américains ? Ou les seuls Etats-Unis ?
A bon entendeur … Le catéchisme et le martinet d'un homme blanc, qui après avoir sangloté sur ses erreurs coloniales et impériales, a retrouvé depuis la chute du mur de Berlin, l'art d'accomoder les ingérences, ont provoqué les réactions les plus contrastées en Amérique latine. Depuis l'élection de George Bush l'évidence du nouveau " consensus de Washington ", tel que décliné sous divers emballages stylistiques par le locataire actuel de la Maison Blanche, a imposé une adaptation rapide aux nouvelles circonstances.
Côté cour, on trouve le Brésil. Le Brésil essaie, avec un certain succès de construire des alliances de circonstance destinées à contenir l'unilatéralisme diplomatique, militaire et commercial des Etats-Unis. Le Brésil, l'Afrique du sud, la Chine, l'Inde et bien d'autres, en effet ont réussi à gripper l'OMC (Organisation mondiale du commerce) et même à faire condamner les Etats-Unis (1). A défaut d'Europe, empêtrée dans les négociations avec les pays du Marché commun du sud, comme avec sa Constitution et ses élargissements, le Brésil, l'Argentine, le Chili, Cuba, le Venezuela, ont trouvé en Asie de puissants relais commerciaux et de coopération technologique. Le Brésil, l'Argentine, le Venezuela ont parasité les négociations de la ZLEA (Zone de libre échange des Amériques). Il leur reste il est vrai à consolider un Mercosul/Mercosur en panne de dynamisme et à donner un contenu à la communauté de l'Amérique du sud baptisée en grande pompe à Cuzco au mois de décembre 2004.
Côté jardin, comme en Europe, il y a tous ceux qui ont choisi d'anticiper sur la feuille de route des Etats-Unis. Ils s'efforcent donc de coller au mieux avec les exigences du " prince " (le président Bush), de " l'ambassadeur " (des Etats-Unis), en interprêtant à leur façon la sauce des libertés. Le " vu à la télé " des commerciaux, s'applique ici à la lettre en ce qui concerne le discours médiatique moral, politique et unilatéral venu du nord. Certains ont poussé l'exégèse un peu loin. Les libertés sont menacées par le colonel Chavez, président du Venezuela ont martelé à l'unisson pendant des mois les petites lucarnes et les quotidiens de Caracas. Pris par leur propre discours ils se sont convaincus de la nécessité et de la légitimité d'un coup de force.
Après avoir hésité George Bush et son disciple européen José Maria Aznar, ont prudemment fait marche arrière. Il est vrai que Hugo Chavez, a régulièrement soumis son autorité au vote de ses concitoyens qui l'ont confirmé huit fois dans les urnes depuis 1998. Séduit par le verbe républicain à la mode de Washington, Alvaro Uribe, président de la Colombie, a construit son propre thermomètre démocratique. A sa droite, les paramilitaires, auteurs de crimes contre l'humanité, qui vont bientôt être pardonnés et amnistiés. A sa gauche les méchants, la guérilla des FARC. Pris lui aussi dans un discours de Djihad ou de croisade, le président Uribe a étendu le champ de la permissivité démocratique.
Un responsable présumé des FARC, résidant légalement à Caracas, ne faisant l'objet d'aucune demande d'extradition transmise par la voie diplomatique, enlevé, est mystérieusement réapparu dans les locaux de la police colombienne. L'opération, l'enlèvement, obéissait à une logique d'efficacité, sans doute peu démocratique, mais légitimée selon ses commanditaires par une finalité éthiquement supérieure. L'exemple il est vrai, vient d'en haut et d'ailleurs. La violation des souverainetés afghane et irakienne était, selon les Etats-Unis, une exigence morale, en raison du caractère totalitaire, et militairement dangereux pour la paix du monde, des régimes renversés. On sait ce qu'il en a été des armes de destruction massives irakiennes. Le Président Bush au détour d'un discours a reconnu qu'il n'y en avait pas. Mais que sa réélection, aux Etats-Unis, avait en quelque sorte donné une onction démocratique internationale à l'agression. La légitimation des nouvelles autorités et de l'action de guerre engagée exigeait la tenue d'élections. Les élections organisées en Afghanistan ont bien eu lieu. Mais les conditions matérielles du vote étaient-elles réunies ? La remarque est tout aussi valable pour la consultation " démocratique " organisée en Irak le 30 janvier.
Le combat des libertés fondé sur l'unilatéralisme, en marge des Nations Unies et du droit international, a fait des adeptes en Colombie, mais aussi plus curieusement à Cuba. Il est vrai que les discours sur l'efficacité politique et morale d'une action éthiquement hétérodoxe étaient aussi la règle dans le monde soviétique. Au nom d'une certaine conception de la vie, de la société, de la morale, on a également perverti le droit à Moscou et dans les régimes clones qui lui étaient rattachés. Il y a quelques semaines, au mois de décembre 2004, un groupe d'opposants, a essayé de casser le monopole de l'information d'Etat en lançant une publication électronique, intitulée, Consenso. Le Consensus, plate-forme revendicative d'un groupe d'opposants bien connu des autorités, " l'Arc progressiste cubain ", a été des plus limité dans le temps. Quelques heures après la présentation de la revue, les services de sécurité cubaine ont forcé la porte de son responsable. Manuel Cuesta Morua, c'est son nom, a été brutalement privé de ses livres, de ses disquettes d'ordinateur et de ses archives. Historien de profession, privé de travail pour avoir défendu la nécessité du pluralisme d'opinion il est désormais comme un poisson sur la grève, un intellectuel sans outils, de réflexion, de pensée et de projets. L'explication donnée par la police à Manuel Cuesta Morua, est le reflet paradoxal et fidèle du discours unique tenu à Washington, « nous cherchons de la littérature contre-révolutionnaire ».
(1) cf. in La revue internationale et stratégique n° 56, hiver 2004-2005, Jean-Jacques Kourliandsky, Le Brésil, une nouvelle puissance internationale ?
Jean-Jacques Kourliandsky / Espaces latinos / février 2005
 Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS
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