L'Europe et la prolifération nucléaire

Photo

Au moment où les électeurs seront appelés à se prononcer sur le projet de constitution européenne, les 189 pays signataires du Traité de non-Prolifération se réuniront, comme ils le font tous les cinq ans, pour débattre des mesures à prendre pour assurer son application. Alors que la Corée du Nord et l'Iran sont soupçonnés de développer un programme nucléaire militaire, cette réunion devrait être l'occasion d'une très vaste mobilisation internationale, telle que l'a récemment souhaitée George W. Bush, pour condamner les pays qui ne respectent pas le traité. Une telle réprobation exercerait sur les deux récalcitrants une énorme pression politique, et faciliterait les négociations en cours. L'enjeu est important : ou bien la communauté internationale démontrera que la diplomatie multilatérale et les mécanismes de sécurité collective sont capables d'assurer le respect de l'état de droit, ou bien la loi de la jungle prévaudra : plusieurs pays risquent de se doter de programmes nucléaires militaires, et d'autres se croiront autorisés à détruire préventivement les installations qu'ils jugeront dangereuses pour leur sécurité.

Les membres de l'Union européenne sont unanimement favorables à la politique de non-prolifération et à un système de relations internationales fondé sur l'application des accords conclus plutôt que sur le recours à la force brutale. Ils devraient trouver là l'occasion d'adopter une attitude commune sur un sujet majeur, et pourraient se joindre à des pays comme l'Afrique du Sud, le Mexique, le Canada, ou le Japon, pour former le noyau d'une vaste coalition exigeant le respect du traité.

Cependant, il n'est pas possible de choisir les règles que l'on veut bien respecter, ni d'affirmer que le droit s'applique à ceux qui sont contre nous, mais pas à nous, à nos alliés et à nos amis. Or il y a, dans le Traité de non-Prolifération, une clause de désarmement nucléaire, formulée il est vrai en termes si hypocrites qu'au moment où elle a été rédigée, les cinq pays dotés d'armes, c'est-à-dire ceux qui ont expérimenté un engin avant le 1er janvier 1967, pouvaient penser que jamais personne ne leur demanderait de l'appliquer.

Après la fin de la guerre froide pourtant, les Etats-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne et la France ont éliminé une partie de leurs arsenaux ; mais depuis 1996, il n'y a pas eu dans le monde une seule mesure sérieuse de désarmement. A l'exception de la Grande-Bretagne, les cinq Etats ont au contraire modernisé leurs armements, et ils ont pris les dispositions nécessaires pour conserver, pour une période indéfinie, une capacité de destruction égale à celle dont ils disposaient au milieu des années 1970. Certains d'entre eux, les Etats-Unis en particulier, ne considèrent plus les armes nucléaires comme des outils de dissuasion, mais comme des armes pouvant être employées au même titre que les autres, par exemple pour des frappes préventives contre un pays jugé dangereux.

Au lieu de se joindre aux autres Européens pour exiger le respect des engagements pris, la France fait cause commune avec les Etats-Unis, la Chine, la Russie et la Grande-Bretagne. Ensemble, ils demandent que la conférence n'aborde pas les questions de désarmement et examine uniquement l'obligation, pour les autres Etats, de ne pas chercher à se procurer des armes. Révoltés et exaspérés par le cynisme et la duplicité des grandes puissances, les autres pays s'opposent à cette prétention, et la préparation de la conférence est actuellement bloquée : les participants ne peuvent même pas s'accorder sur un ordre du jour. Si elle finit par se tenir, il sera sans doute impossible de parvenir à un accord sur quelque sujet que ce soit.

Il n'y aura donc pas de vaste coalition internationale pour condamner les entorses au traité. C'est une très bonne nouvelle pour la Corée du Nord et pour l'Iran. Tant pis pour la non-prolifération, la défense du droit et de la sécurité collective. Il n'y aura pas non plus de politique européenne. Comme toujours, l'Europe sera divisée, incapable de définir une attitude commune sur un problème majeur, et absente de la scène internationale. Bien mieux, l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, actuellement unies pour demander à l'Iran de respecter ses engagements, se retrouvent dans des camps opposés lorsque la même demande s'adresse aux cinq pays dotés d'armes. Cela n'empêchera pas le président de la République et le gouvernement, qui ont décidé cette orientation, d'appeler les électeurs à construire l'Europe politique en votant pour le projet de constitution.

Georges le Guelte - Le Figaro - 11 janvier 2005