Marché et souveraineté ou l'équation complexe de l'Europe de l'armement

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Les rumeurs insistantes d'une fusion entre Thales et EADS ont conduit à diverses réactions émanant des milieux politiques, industriels, économiques ou syndicaux. Toutes ne se situent pas sur le même plan, à tel point qu'on a parfois le sentiment que les uns et les autres ne parlent pas le même langage. Cette cacophonie apparente est bien excusable : l'industrie de l'armement est soumise à plusieurs facteurs qui interagissent entre eux, quand ils n'entrent pas directement en concurrence.

Parmi ces facteurs, la nationalité de l'actionnariat perd de l'importance. A partir du moment où les Etats se sont retirés progressivement de l'actionnariat des entreprises d'armement, celles-ci sont entrées dans le monde de la globalisation où l'actionnariat est très évolutif et lié aux résultats des entreprises. Au Royaume-Uni par exemple, la majorité de l'actionnariat de BAE Systems n'est pas d'origine britannique. C'est comme client de BAE Systems que le gouvernement britannique peut influer sur la stratégie de cette entreprise.

Toutefois, on a vu que les Allemands auraient récusé la fusion entre EADS et Thales si celle-ci s'était traduite par une dilution de l'actionnariat allemand ou une rupture de l'équilibre entre l'actionnariat français et étranger. De manière encore plus politique, les Allemands demandent le contrôle de l'entreprise navale qui pourrait résulter d'une fusion entre DCN, Thales et Thyssen HDW. Loin des critères objectifs qui sont pris en compte dans ce cas (valorisation de l'entreprise, carnet de commandes, trésorerie), cette attitude révèle à quel point le domaine de l'armement relève encore du domaine de la souveraineté des Etats. Dans le cas de l'Allemagne, on peut parler d'une souveraineté retrouvée et que l'on pourrait qualifier d'arrogante si ce reproche n'était pas celui que nos partenaires font fréquemment à la France...

Mais il faudra bien un jour ravaler ces querelles et se demander si de telles fusions remplissent bien les trois objectifs qu'il nous faut atteindre, à savoir consolider notre industrie d'armement, contribuer à l'élaboration de l'Europe de la défense et permettre à nos armées de bénéficier des meilleurs matériels au meilleur coût.

Sur le premier point, cela ne fait pas de doute. Les entreprises européennes éprouvent de nouveau le besoin de se regrouper pour faire face à des concurrents américains dont l'activité est « boostée » par la hausse vertigineuse du budget de la défense des Etats-Unis. Et si notre industrie est consolidée, on peut en déduire que l'Europe de la défense en sortira renforcée.

La mise en phase des regroupements européens dans l'armement avec le dernier objectif est plus problématique. Ni les Etats, ni surtout les services chargés de l'acquisition des matériels ne souhaitent se trouver face à des fournisseurs en position de monopole. La concurrence reste souhaitable même dans le monde de l'armement. Or il est vrai que toute nouvelle fusion européenne nous rapproche un peu plus de cette situation de monopole. Dans ce cas il ne resterait plus qu'une solution pour rétablir une situation de concurrence : ouvrir nos marchés aux concurrents américains. Or on sait qu'il n'y a pas de réciprocité puisque le marché américain reste désespérément fermé. Cet argument en faveur d'un arrêt dans les regroupements européens serait recevable si cette absence de réciprocité dans l'ouverture des marchés européen et américain n'était la situation qui prévalait dès aujourd'hui. Hormis le marché français, on constate sur les marchés d'armement de nos partenaires européens une concurrence quasi systématique entre une solution européenne et une solution américaine. Et quand il y a pluralité de solutions européennes, comme ce fut le cas pour le marché des avions de combat polonais, on a vu que la concurrence intra-européenne favorisait finalement les Américains.

Quant au marché européen, il n'est pas sûr qu'il ne puisse de fait devenir dans l'avenir un marché protégé pour les entreprises européennes, et ce tout en respectant les règles de la libre concurrence. En effet, dans le futur, la nécessité de garantir l'autonomie d'emploi de nos matériels, la libre disposition des technologies ainsi que la sécurité de nos approvisionnements conduira de plus en plus les pays européens, et non uniquement la France, à choisir des fournisseurs européens plutôt que des fournisseurs américains. En second lieu l'Agence européenne de défense doit nous permettre à terme de définir des programmes d'armement en cohérence avec le concept de sécurité de l'Union européenne. Or ce dernier ne ressemble en rien au concept de sécurité américain. Il ne prône pas comme principe une volonté de supériorité militaire absolue, ce qui devrait nous conduire à définir des besoins militaires spécifiques à l'Europe et non calqués sur les choix américains.

Quant à l'organisation des entreprises transnationales européennes d'armement, il faut revenir à des principes simples : les emplois distribués entre les pays européens en fonction de l'importance respective de leur marché, la technologie partagée entre tous. Reste la question du management de ces entreprises, pour lequel on se trouve renvoyé à la problématique beaucoup plus large du modèle de la construction européenne. Tant que celle-ci restera un modèle intergouvernemental, nous serons perpétuellement confrontés à des querelles de nationalité. L'Europe comme l'entreprise ont besoin désormais d'une intégration plus forte : seul le mérite devrait être la règle de désignation du management dans les entreprises transnationales d'armement, mais cela implique que l'Union européenne « saute le pas » dans la voie de l'intégration politique.

JEAN-PIERRE MAULNY est directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques et coauteur de « L'Année stratégique 2005 » (Armand Colin/Challenges).

Jean-Pierre Maulny - Les Echos - 31 décembre 2004




Jean-Pierre Maulny
Directeur adjoint de l'IRIS