La Cienaga (Le Marais)

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Avec ce film plongeant sans bouée dans les méandres glauques et familiaux d'une piscine argentine, Lucrecia Martel, a gagné son ticket d'entrée au festival de Cannes 2004. Il est vrai qu'au-delà de La cienaga, du " marais " familial, parabole d'une Argentine en crise, un cadre de vie et de valeurs s'enfonce, s'efface et disparaît non seulement dans le cône sud, mais aussi par tranches plus ou moins épaisse bien au nord de la Quiaca, localité la plus septentrionale du pays. Cette liposuccion totale ne va pas sans douleur, morales comme physiques.

La chronique des évènements courants, telle qu'elle est rapportée au jour le jour par les quotidiens du continent, jette un lot d'images fortes, dans le marais salé de la raison et des sentiments. Ce marais latino-américain est le petit frère d'un vaste lac universel qui a pour nom " flexibilité ". Flexibilité du travail, flexibilité des principes, flexibilité familiale. Contemporaine des temps modernes, ceux d'aujourd'hui, ceux de la mondialisation cette flexibilité là est vantée par les gouvernements pressés par les instituts de " conjoncturoprévisiocotationigologie ". Elle a vocation à " moderniser " les conditions de vie et de travail, en flexibilisant le sort de ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts. Cela se passe pas très bien chez les " riches " , en Europe, en Amérique du nord. Et plus au sud là où l'Etat social n'a jamais été qu'une variante de l'Arlésienne, la loi de la jungle a repris ses droits. La Voragine (1), et ses mœurs primitives, a retrouvé une légitimité morale, habillée de neuf, qui sous un vernis moral plastifié des plus actuels, n'a plus de freins. Ainsi humidifié le buvard social garde une apparence extérieure des plus honorables tout en prenant les plastiques éthiques le plus inattendues et les plus brutales.

Terres magiques tout autant que réalistes, les pays Andins ont " flexibilisé " à tour de bras les principes les mieux établis, - démocratie, respect de la vie- du Venezuela à la Bolivie, sans oublier la Colombie.

Au nom de la " sécurité démocratique " l'Etat colombien est en passe de blanchir sans autre forme de procès, les traînes couteaux les plus sanglants d'Amérique latine. Dix chefs paramilitaires et leurs troupes vont bénéficier d'une protection officielle. L'impunité est au bout du dialogue engagé. Alors que sept d'entre eux font l'objet d'une demande d'extradition par les Etats-Unis. Et que les massacres continuent. La même semaine un groupe paramilitaire assassinait des indigènes wayúu (2) ayant eu le malheur de se trouver sur leur passage. Plusieurs centaines ont rejoint les dizaines de milliers de déplacés colombiens rejoignant contraints et forcés chaque année la périphérie des villes. La même semaine le secrétaire général adjoint des Nations unies en charge des affaires humanitaires, Jan Egeland, a signalé son inquiétude au président colombien. Les guérillas au contraire des paramilitaires, ayant été requalifiées, ou disqualifiées, comme terroristes, poursuivent leurs actions. " La population civile ", dans les campagnes ", a commenté Jan Egeland, " est la première victime des combats ". " J'espère que bientôt le dialogue va reprendre " avec tous les groupes, " parce qu'avec les Nations unies je suis convaincu qu'il n'y a pas d'autre solution que la négociation, sans pour autant avaliser une quelconque impunité ". Le renversement de critères voulu par la majorité actuellement au pouvoir en Colombie reflète les temps nouveaux. Les principes, du moins leur énonciation sont affichés. Qui pourrait être contre la démocratie, contre la sécurité ? Mais le cru colombien 2004 en prônant le tout sécuritaire et en diabolisant sans appel certains acteurs de la violence, les guérillas, alors que d'autres seraient amnistiés, les paramilitaires, énonce le " la " flexible de l'instrument éthique le plus communément joué depuis l'élection du président Bush aux Etats-Unis. Un rapport dissonant, d'origine nord-américaine, présenté à Bogota au mois de mai, a opportunément rappelé que la baisse des niveaux de violence enregistrée cette année est pour l'essentiel le fruit d'un travail engagé depuis 1994 dans les grandes villes. Dans les campagnes rien n'a fondamentalement changé. Peut-être comme l'a signalé un intervenant parce que 0,4% des propriétaires détiennent 61,2% des terres. Tandis que 57,3 % vivotent sur 1,7%. " Je ne vois pas en quoi ", a commenté un vice-ministre présent, " la concentration des terres peut avoir une incidence sur le conflit ". L'éthique de la sécurité, est celle du statu-quo social. Elle est révélatrice d'une lecture de la démocratie reposant sur des a priori oubliés, revisités et habillés de bémols, comme l'exigent la morale flexible du temps présent.

De l'autre côté de la frontière au Venezuela une guerre de tranchée oppose, le plus souvent verbalement, partisans du pouvoir, à une coalition patchwork unie par son aversion pour le chef de l'Etat, Hugo Chavez. Chacun, drapé dans les principes démocratiques, déqualifie l'adversaire soupçonné de vouloir les violer. Les rumeurs les plus sordides, les évènements les plus imprévisibles sont jetés en pâture à une opinion vénézuélienne qui fatiguée par cette débauche éthique de moins en moins lisible se réfugie dans le " ni-ni ". Le Président a crié au crime de lèse démocratie, plusieurs dizaines de paramilitaires colombiens ayant été identifiés et neutralisés dans une ferme appartenant à un responsable de l'opposition. La coordination hostile au président a aussitôt dénoncé un complot. Au même moment un quotidien nord-américain signalait l'apport financier à la campagne électorale de George Bush qui aurait été fait en 2002 par le gouvernement de Hugo Chavez. Une filiale aux Etats-Unis de PDVSA, la société pétrolière d'Etat, aurait assuré cet étonnant versement. Vrai ? Faux ? La plasticité, la relativité des arguments maniés comme des gourdins par les protagonistes du psychodrame vénézuélien autorise toutes les interprétations de ces informations, en toute flexibilité éthique.

La Bolivie a également en ces temps de bourrasque morale apporté son écot d'évènements tout aussi déconcertants. Les forces militaires sont régulièrement sollicitées par le pouvoir de la Paz, la capitale, en période de tempête sociale. Elles s'acquittent avec efficacité de la mission de confiance qui leur est assignée. En février 2003, au cours d'affrontements avec des policiers grévistes 32 personnes avaient trouvé la mort. Quatre officiers ayant été mis en examen par la justice civile, les commandants des armées ont cantonné leurs troupes et menacé d'intervenir si l'impunité n'était pas garantie aux officiers suspectés d'avoir eu la gâchette trop facile. Le contexte de flexibilité éthique, bien perçu ici aussi, a permis de noyer le poisson dans l'eau, ou un quelconque marais proche du Chili. Les militaires ont retrouvé La Paz.

Au Pérou tout proche, un certain nombre d'indiens aymaras, vivant dans les hauteurs du lac Titicaca, bien que non consultés par le PNUD ne sont pas loin de penser que la démocratie telle qu'elle est appliquée par les gens de Lima est loin de répondre à leurs attentes. Mécontents de leurs élus ils ont grogné et protesté pendant 25 jours avant de prendre une décision radicale. Un beau matin ils ont lynché leur maire et deux conseillers municipaux. Cinq autres ont échappé de peu au même destin. " La démocratie nous a coûté trop cher pour que l'on tolère de tels comportements " a déclaré le président Toledo. Aux dernières nouvelles, un certain nombre " d'élus " auraient renoncé à leur charge, pour préserver leur vie..

Seule Alma de la Calle, poétesse colombienne, de profession cireur de chaussure, honorée d'un prestigieux prix littéraire en 2003, pourrait sans doute tirer la leçon qu'il convient de des petites et grandes histoires andines..

(1) ouvrage de l'écrivain colombien Eustaquio Rivera

(2) La Guajira, au nord de la Colombie, dont la capitale est la ville de Riohacha, est le territoire traditionnel des indiens wayúus.

Par Jean-Jacques Kourliandsky - Espaces latinos - juin 2004




Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS