
L'Amérique latine peine depuis toujours à coller au peloton de la modernité démocratique. Les indices savants publiés tous les ans par le PNUD (Programme des nations Unies pour le Développement), n'ont effectivement rien de réjouissant. Le cinéma, la télé, le livre, donnent régulièrement un prolongement imagé et tragique, à la rigueur chiffrée de la statistique. " Les veines ouvertes ", revendiquées par l'un de ses meilleurs auteurs (1) lui ont assuré qui plus est une labellisation internationale. Il est indéniable que mal développement et dictatures ont grosso modo accompagné l'accession à l'indépendance des Amériques, et leur vécu ultérieur. Le constat est en Bolivie ou en Haiti, caricatural jusqu'au vertige.
Les Européens en manque d'utopie puisent, depuis Montaigne, dans le septième cercle de cette légende noire américaine des raisons de lutter, mais aussi de rêver. La dimension chrétienne partagée ici en Europe et là, en Amérique, ajoute un zeste de mauvaise conscience, de volonté missionnaire, et de fascination morbide porteuse d'aventures intellectuelles, morales et politiques frissonnantes. André Breton, Caillois, Ferdinand de Lesseps, Napoléon III, Antoine Tounens, Régis Debray, Tintin, ont été en quelque sorte " tourneboulés " par l'exaspération créatrice et destructrice des Amériques.
C'est donc tout naturellement que le directeur du quotidien espagnol de référence, " El Pais ", a intitulé l'un de ses éditoriaux les plus récents, au mois d'avril 2004, " les sept péchés capitaux de l'Amérique latine ", déclinés de la façon suivante : déficit de citoyenneté sociale ; déficit de citoyenneté civile ; déficit de citoyenneté politique ; échec des réformes économiques ; affaiblissement des Etats ; émergence de nouvelles autorités de fait ; corruption ". Le commentaire est qualitatif. Mais il s'appuie sur un rapport du PNUD, intitulé, " La démocratie en Amérique latine " qui met en évidence l'aspiration de majorités à accéder au bien être, à la prospérité, dont ils sont privés, quel que soit le régime politique. 54,7% des latino-américains selon ce document seraient prêts à sacrifier la démocratie en échange d'une accession à la consommation. Variante continentale méridionale, les Argentins nous explique un créateur " rioplatense ", le cinéaste Daniel Burman, vivent en permanence " avec une impulsion collective de fuite " (2), de régression vers l'âge d'or du continent des origines, l'Europe.
La crise est réelle. Elle est ancienne. Les indicateurs des grands organismes internationaux sont vrais. Pourtant le patchwork latino-américain est beaucoup plus complexe, contradictoire, et difficile à embrasser. L'Amérique latine est le continent des sept misères, mais elle est aussi terre de modernité.
Une modernité partagée comme celles d'Europe ou d'Amérique du nord. Côté pile, on trouve la, Modernité de la pensée, celle de Sarmiento, ou d'Octavio Paz ; la Modernité de l'écriture, celle de Gabriel Garcia Marquez ou de Juan Rulfo ; la Modernité de l'art, celui des muralistes mexicains, ou de Wilfredo Lam ; la Modernité de l'architecture d'Oscar Niemeyer. Côté face, on trouve, la ségrégation urbaine opposant la cité protégée des riches, avec ses centres commerciaux et de loisirs, aux variantes locales des bidonvilles, ouverts à la délinquance la plus sauvage ; Côté face, le racisme au quotidien à l'égard des populations autochtones, l'enfermement des délinquants pauvres en des lieux d'horreur, surpeuplés, agités de soubresauts d'une cruauté insupportable comme on l'a vu dans la centrale d'Urso Branco au Brésil tout récemment ; Côté face la corruption de l'esprit public, dévoyé en Colombie, mettant la modernité, celle des armes, au service d'une violence généralisée ; Côté face le suicide à la dynamite dans l'enceinte du parlement bolivien du mineur Eustaquio Picachuri, privé de ses droits à la retraite.
Le drame des Amériques n'est pas celui de l'indigence. Les veines sont bien ouvertes. Mais davantage par l'inégalité et son spectacle, que par la misère et ses conséquences. Les pauvres vivent historiquement mal leur condition de pauvre, parce qu'ils voient au coin de la rue, ou à la télévision, " qu'un autre monde non seulement est possible ", mais qu'il existe. Il y a vingt ans, trente ans, le mal vivre accumulé avait porté un élan vers les messianismes révolutionnaires. La figure du " Che Guevara " incarnait le mariage de l'exigence d'un changement matériel et moral. " Sentier Lumineux " au Pérou avait donné un contenu radical à la volonté de trouver la voie de la rédemption. Aujourd'hui beaucoup de latino-américains, papillonnent entre populisme, réformisme à la brésilienne et le chacun pour soi. Un chacun pour soi politiquement, moralement, institutionnellement dévastateur. Au sommet de l'Etat, régi officiellement par " la bonne gouvernance ", accompagnant depuis les années 1990 le démantèlement d'Etats déjà incertains, le service public s'apparente souvent à un service personnel, parfois avec la complicité de banques, sociétés pétrolières, étrangères à l'Amérique latine. " En bas " la délinquance a démultiplié sa capacité de nuisance. Les bandes, comme on le constate aujourd'hui en Amérique centrale sont devenues l'horizon des jeunes des " cités ". Ailleurs les " cartels " les plus divers organisent toutes sortes de réseaux trafiquants produits illicites, ou licites, en contrebande.
Mais le mariage le plus étonnant de ces dernières années, révélateur d'une dégradation perverse de la modernité est venu du Pérou. Puis du Pérou est passé au Venezuela, pour achever provisoirement sa course au Mexique, après un détour au Brésil. La frénésie paradoxale du video avait pénétré les foyers latino-américains dans les années 80. Dans les " cantegriles " de Montevideo (3) suintant la misère il n'était pas rare de trouver un magnétoscope. Le chewing-gum des yeux permettait après un investissement initial lourd de dormir tranquille pendant des années et à bon compte. Le phénomène s'est amplifié au fil du temps. La politique, la pire, y a trouvé matière à montrer la corruption en direct, à saper la moralité collective, tout en faisant monter l'audience de la télé " basura " (poubelle). Le sinistre Raspoutine de l'ex-président Fujimori, Vladimiro Montesinos, avait inventé la dictature " douce ". Il achetait les opposants, réels et potentiels, tout adversaire institutionnel aux turpitudes du régime en payant cash la conscience des uns et des autres. Et en filmant systématiquement les dons ainsi effectués. Des centaines et des centaines de cassettes auraient ainsi été réalisées par cet auteur de télé réalité, à succés depuis sa chute et son emprisonnement. Sorties avec régularité au cours d'une période initiale, elles sont aujourd'hui plus rares à percer le mur du petit écran. Manifestement quelqu'un, ou quelque service conserve l'essentiel de la collection. La méthode a fait école. Et la cassette video est devenue l'arme destabilisatrice majeure utilisée avec constance par divers maîtres chanteurs et responsables politiques, pour montrer l'évidence visuelle du mal absolu aux majorités populaires en manque de minimum vital.
Cette interprétation toute latino-américaine de la modernité a porté ses fruits. L'espoir de rénovation démocratique porté par diverses forces réformistes a pris un rude coup, au Pérou, au Mexique et peut-être au Brésil. Les perspectives de nouveaux compromis sociaux, négociés pacifiquement, par la voie du parlement et du dialogue social, également.
Hasta video democracia ?
(1) Eduardo Galeano
(2) Daniel Burman, " Le fils d'Elias ", entretien dans Telerama du 21 avril 2004
(3) Cantegril : appellation locale des bidonvilles
Jean-Jacques Kourliandsky - Espaces Latinos - mai 2004
 Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS
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