à mère patrie

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L'Espagne est généralement honorée par les orateurs latino-américains contraints aux discours de fin de banquet d'un qualificatif aussi chaleureux qu'approximatif, la " Madre Patria ". L'attentat monstrueux qui a endeuillé Madrid et l'Espagne le 11 mars dernier a eu bien des résonances outre Atlantique. Parce qu'il est moralement insupportable. Parce qu'il touche quelque part une fibre commune sensible. Parce qu'il a été suivi d'un bouleversement politique qui a renvoyé l'Amérique latine à l'image du " cambio ", du changement démocratique porté par les espagnols de 1977 à 1996.

L'Espagne, à tort ou à raison, a pendant longtemps dans l'imaginaire latino-américain été le pays des " légendes noires ". La colonisation avait laissé des séquelles comme dans toutes les régions du monde passées par cette tragique expérience historique. Le refus de reconnaître la réalité, les indépendances avait prolongé le divorce. Le repli de l'Espagne sur le monde d'hier, ou d'avant-hier, celui où une monarchie traditionnelle et absolutiste, soutenue par une église arc boutée sur des privilèges d'une autre époque, régnait sur un peuple rural dans sa majorité, avait rompu le lien culturel. De plus en plus des deux côtés de l'Atlantique on parlait la même langue sans pour autant se comprendre. Les maîtres de l'Espagne perpétuaient un catéchisme moyenâgeux. Les nouveaux chefs de l'Amérique latine puisaient dans la philosophie française des lumières l'esprit des nouvelles lois légitimant leur autorité toute neuve. Le déferlement ultérieur de paysans sans terres, Andalous, Castillans et surtout Galiciens, débarquant en Argentine, au Brésil, à Cuba, en Uruguay, et au Venezuela, avait conforté les lieux communs. Les " Gallegos ", décidément bien attardés méritaient bien la condescendance ironique avec laquelle les regardaient leurs anciens vassaux. La barbarie franquiste avait ultérieurement conforté cette image sombre et moqueuse. La Tradition collait décidément encore en plein XXème siècle à la " peau de taureau " espagnole.

Les réfugiés politiques accueillis en Argentine, au Chili, au Mexique, à Porto Rico, en République Dominicaine, allaient quand même dépoussiérer les lieux communs. L'Amérique latine découvrait l'existence d'une autre Espagne, nourrie aux vertus de la laïcité républicaine et des lumières. De grands intellectuels latino-américains comme Pablo Neruda ont posé la première pierre d'une redécouverte mutuelle, fondée sur la modernité culturelle et politique. Des personnalités originales surgiront de cette hybridation, symboles d'une nouvelle arche du savoir et de la reconnaissance réciproque. Rafael Alberti, le poète andalou était aussi au soir de sa vie, un peu argentin. Le réfugié basque Galindez, qui a trouvé la mort dans les geôles du sinistre dictateur dominicain, Trujillo, a été sauvé de l'oubli par le roman portant son nom, écrit par Vazquez Montalban.

Le final chirurgical et wagnérien du " caudillo ", Francisco Franco Bahamonde, enterré en présence d'un général chilien à la cape transylvanienne, Augusto Pinochet, allait approfondir la réévaluation. Tandis que les rescapés de la République espagnole revenaient au pays participer à la reconstruction de la démocratie, l'Amérique latine vivait du centre au cône sud l'un de ses pires moments de régression morale et politique. Les réfugiés de la démocratie et de l'intelligence venaient désormais de l'hémisphère occidental pour rejoindre les " vieux pays ", et souvent l'Espagne. La transition espagnole a représenté ces années là un espoir et un modèle. Les Espagnols de la " Movida " démocratique et culuturelle ont assumé la responsabilité que leur demandaient de prendre les cousins d'Amérique. La " Madre Patria " a inclus la préoccupation " ibéro-américaine " dans sa Constitution. Le Roi auréolé par sa geste démocratique, la nuit du coup d'Etat failli du 23 février 1981, a sillonné les Amériques et prêché les vertus de l'élection et du droit. L'entrée de l'Espagne dans la Communauté européenne s'accompagnait d'une clause spéciale concernant la coopération avec l'Amérique latine. 1992, année de la " Rencontre entre deux mondes ", célébrée à Séville a marqué un point d'orgue. Les échanges culturels, politiques, humains ont pris une dimension inusitée. L'Espagne n'était plus terre d'exilés potentiels, chassés par la faim, l'injustice, la haine, mais un pays ayant en quelques années trouvé une clef qu 'auraient bien voulu adapter à leurs besoins beaucoup de latino-américains, une clef combinant démocratie et développement.

La rupture électorale de 1996, l'arrivée au pouvoir en Espagne, d'un ancien phalangiste, reconverti aux vertus de la démocratie thatchérienne, José María Aznar, allait changer la donne. Les " Flores de otro mundo ", (1), émigré(e)s transplanté(e)s en Espagne pour des raisons de plus en plus liées aux nécessités élémentaires de survie, allaient sentir assez vite le poids du changement. L'exigence de visas d'entrée allait être très vite suivie de retours forcés par vols nolisés. L'Espagne de la " seconde alternance démocratique " (2) considérait désormais les originaires d'Amérique latine comme des étrangers de droit commun. Cette période a vu pour la première fois émerger des sentiments racistes, anti " sudacas " en Espagne. Deux argentins Muñoz et Sampayo en ont écrit la longue plainte, en phylactères, en BD, au titre amer " Sudor sudaca ". L'Espagne ces années là devenait le premier investisseur européen en Amérique latine. Un investisseur qui a considéré l'alliance américaine nécessaire à la protection de ses avoirs. A la surprise des autorités latino-américaines, en particulier argentines, le gouvernement et les entreprises espagnoles bien souvent ont eu un comportement aussi exigeant que celles issues de pays considérés lointains et indifférents. L'âpreté des acteurs économiques espagnols, et de leur gouvernement, a suscité étonnement dans un premier temps et critiques ensuite, en particulier en Argentine. La politique très vite a pris un tournant voisin. José María Aznar a tenu à casser de façon publique la relation particulière entretenue par Espagnols et Cubains. Le 12 avril 2002, en pleine tentative de coup d'Etat militaire conte le président vénézuélien, Hugo Chavez, il a donné l'impression de légitimer cette voie d'accession au pouvoir. Il a, en revanche, cultivé ses rapports avec tous les gouvernements adeptes du " réalisme périphérique ", l'amitié charnelle avec les Etats-Unis. La Colombie a ainsi fait l'objet d'attentions particulières, politiques comme militaires. Les petits Etats d'Amérique centrale et de la Caraïbe ont été visités afin de les convaincre de participer à la " reconquista " de l'Irak, ce que certains ont accepté. Les grands pays en revanche ont marqué des distances de plus en plus accentuées au fil de la crise irakienne, y compris le Mexique pourtant présidé par un ami politique de José María Aznar, Vicente Fox. Le délire impérial espagnol a pris une dimension inattendue après l'arrivée aux affaires de George Bush aux Etats-Unis. L'Espagne s'est délibérément choisi, comme l'a dit un conseiller du Parti Populaire, un destin transatlantique. Dans un ensemble territorial dirigé de façon impériale, -le mot est de José María Aznar-, par les Etats-Unis elle aurait assuré le leadership du monde ibéro-américain, de la Terre de Feu à la frontière du Canada. 30 à 40 millions de Latinos vivant aux Etats-Unis, et votant en majorité pour le Parti démocrate, auraient ainsi sous la tutelle de la Mère patrie, déléguée par le Parti Républicain, retrouvé le sens d'autres appartenances, culturelles comme politiques.

L'Espagne, pour beaucoup de Latino-américains, Mexicains de Mexico ou de Los Angeles, Argentins, Chiliens, avait pris une saveur désagréable du vieux et du rance, celle de la puissance tutélaire et traditionaliste d'hier. La chute de la Maison Aznar a donc été reçue avec un discret soulagement de Buenos Aires à Mexico. Les petits pays centraméricains qui avaient envoyé des troupes en Irak s'apprêtent à les rapatrier. Seule la Colombie s'inquiète. Le nouveau gouvernement espagnol va-t-il livrer les chars d'assaut promis par Aznar pour on ne sait quelle hypothèse de conflit ? Les autres se sont empressés d'envoyer leurs félicitations les plus chaleureuses au vainqueur, le socialiste José Luis Rodriguez Zapatero, afin de reprendre le fil des rapports mutuels là où il avait été interrompu, en 1996.

La Mère Patrie, affublée d'un petit (a) bien malheureux pendant huit ans a retrouvé son orthographe originelle et peut-être le sens de la famille, ibéro-américaine.

(1) Titre d'un film d'Iciar Bollain

(2) Mot d'ordre de la campagne de José María Aznar et du Parti Populaire en 1996

Jean-Jacques Kourliandsky - Espaces latinos - avril 2004




Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS