Colombie : Respice polum

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La formule, obscure à souhait, sans doute à dessein, est une originalité verbale inventée il y a plus de 80 ans par un président colombien. Marco Fidel Suarez dans les années 1920, méditant sur le rôle joué par les Etats-Unis, dans la sécession panaméenne, province colombienne jusqu'en 1903, en avait tiré une conclusion radicale. La Colombie, comme les Rois mages en Galilée, devait suivre l'étoile polaire, regarder vers le nord, plier l'échine quand le vent soufflait de Washington.

Respice polum, l'expression frappée d'une élégance épiscopale, cachait une substantifique substance beaucoup plus triviale, l'acceptation de ce que l'on appellera bien des années plus tard dans les pays du bloc soviétique, la souveraineté limitée.

Quand on est " loin de Dieu, et si près des Etats-Unis ", comme le disait tout à trac un dictateur mexicain, Porfirio Diaz, a-t-on vraiment le choix ? Un ministre argentin, avait, sans " carré blanc ", beaucoup plus récemment, revendiqué avec une concupiscence verbale avouée, l'intérêt de son pays pour établir une " relation charnelle " avec le grand voisin du nord.

Les dés pourtant ne roulent pas nécessairement dans cette direction là. Guillermo Fernàndez de Soto, ancien responsable des affaires étrangères de Colombie, vient de publier un livre de mémoires, suggérant explicitement une autre option pour son pays. Il l'a intitulé de manière révélatrice, " L'illusion possible ", l'illusion d'un avenir maîtrisé, sans nécessité non seulement d'accepter, mais encore d'assumer une position internationale dépendante. Il y a quelques années, la Colombie soutenait les efforts de paix en Amérique centrale avec ses voisins panaméens et vénézuéliens, et le Mexique. Il y a quelques années encore la Colombie avait décidé de rejoindre le mouvement des non-alignés. " La Colombie ", écrit le diplomate déçu par un passé récent inachevé, comme par un présent immédiat intégrant son pays dans la " Gringolandia " selon la formule d'un personnage littéraire colombien et picaresque, Don Simeon Torrente. " La Colombie ", poursuit Guillermo Fernandez de Soto, "ne peut se borner à regarder vers un seul pays, les Etats-Unis ". " La Colombie doit préserver une politique extérieure " (..), "inscrite dans un contexte multilatéral ".

Le président Alvaro Uribe, hôte du Palais de Nariño depuis le printemps 2002, a en effet avec résolution choisi de jouer en conscience la carte nord-américaine. Il s'agissait d'abord pour lui, de gagner les élections et ensuite de consolider son autorité grâce à cette onction extérieure. Il a donc sauté dans le train de l'antiterrorisme, mis par George Bush au service d'une politique mêlant dollar, principes et gros bâton, avec un enthousiasme militant et sélectif. Les dollars ont été effectivement au rendez-vous. Une rallonge de 700 millions a été accordée par Washington à l'enveloppe Plan Colombie, héritée de l'époque Clinton. Mais les subtilités des démocrates nord-américains, ont été remisées au magasin des accessoires inutiles. L'argent, les soldats, officiels ou néo-mercenaires, venus du nord, ont été recyclés pour combattre ouvertement non seulement le narcotrafic, mais aussi la " narco-guérilla ". Les contrats bien entendu ont été liés par le donateur. L'armement, les agences de conseil en sécurité, viennent des Etats-Unis. La diplomatie colombienne a perdu toute possibilité d'écart significatif. Président le Conseil de sécurité des Nations Unies la Colombie avait en décembre 2002, réceptionné le premier rapport Blix sur l'armement irakien. Ce document qui aurait du être immédiatement communiqué aux 15 membres du Conseil, .. avait transité quelques heures par le Département d'Etat des Etats-Unis. Quelques mois plus tard, en septembre 2003, au vu de sa réalité économique la Colombie avait décidé de participer au G-20, groupe de pays émergents, constitué à l'occasion de la conférence de Cancún sur le commerce international, par le Brésil, l'Inde, la Chine et l'Afrique du sud. Ce n'est aujourd'hui plus le cas, la Colombie ayant été conduite à réviser ses velléités autonomes initiales.

Sans doute égaré par l'Espagne du président Aznar, qui a choisi une dissolution atlantique, lui permettant selon les propos tenus récemment dans un quotidien nord-américain d'exister sans la France, le Président Uribe n'a pas compris les interpellations européennes qui lui ont été adressées à la mi-janvier à Bruxelles et à Strasbourg. Le vice-président Francisco Santos, écartant d'un revers de mots les réserves émises par le Commissaire Chris Patten et plusieurs dizaines de députés européens, a naturellement puisé dans le vocabulaire Rumsfeldien pour stigmatiser " la vieille Europe ". Beaucoup au Parlement européen aimeraient comprendre la flexibilité des principes maniés avec détermination, bonne conscience et fausse ingénuité par le président Uribe.

Comment diable, les guérillas peuvent-elles être aujourd'hui vouées aux gémonies comme terroristes alors que les paramilitaires bénéficient d'un " Grand pardon " que ne justifient ni les crimes abominables qu'ils ont commis, pas plus que les suspicions graves pesant sur leurs ressources financières liées au trafic de stupéfiant. Le droit n'est pas flexible. La Commission avait eu l'occasion de le signifier aux autorités colombiennes il y a six mois, rappelant 24 points nécessitant rectification dans la législation anti-terroriste mise en place par le Président Uribe et son équipe, épinglés par les Nations-Unies. " La lutte contre ce fléau criminel que constitue le terrorisme " avait au mois de juillet 2003 déclaré Chris Patten, " ne doit pas excéder les limites de l'Etat de droit ". Au mois de janvier 2004, il a rappelé que l'Union européenne, " avait la volonté de respecter ses engagements antérieurs pris à l'égard de la Colombie, et qu'elle espère que la Colombie remplira les siens ".

La présentation en société derrière de solides barreaux d'un négociateur des FARC, surnommé Simon Trinidad, arrêté par les polices du colonel Gutierrez en Equateur, et aussitôt extradé vers la Colombie, a permis au président Uribe de tailler un cran dans la poignée de son " colt ". Personne ne va pleurer sur la neutralisation d'un partisan convaincu de la perpétuation des luttes armées pour libérer l'homme et la femme colombiennes des chaînes aliénant leur liberté. Pour autant on ne comprend pas ici encore le deux poids, deux mesures pratiqué par le chef de l'Etat colombien. Avec les groupes paramilitaires, qui peuvent avec raison être qualifiés de terroristes, on passe l'éponge, on tourne la page, on se dirige vers une sorte d'amalgame politique et social, accréditant la thèse de certains sur des complicités anciennes lointaines qui se seraient perpétuées. De l'autre en diabolisant d'entrée de jeu les guérillas, on ferme la porte à toute issue autre que militaire et policière. Les Nations-Unies avaient pourtant fait savoir qu'elles avaient pris au sérieux la demande qui leur avait été transmise par les FARC. Le Brésil du Président Lula avait signalé à l'ONU et aux autorités colombiennes sa disponibilité. La présence de Simon Trinidad, négociateur attitré des FARC, à Quito, en dépit des dénégations exprimées, relevait manifestement d'une logique exploratoire, brutalement fermée. Chris Patten, par expérience sait que la question irlandaise, n'aurait jamais pu trouver une forme d'apaisement sans échanges avec l'IRA. Il aurait sans doute été moins regardant sur le dialogue établi avec les paramilitaires, si les autorités colombiennes avaient appliqué à tous les mêmes règles.

La guerre donc reste en Colombie, au jour d'aujourd'hui, la seule option possible. La guerre selon les critères définis par l'administration républicaine des Etats-Unis, endossés et enrichis en Espagne au Palais de la Moncloa par le président Aznar. Ainsi le veut le choix du " Respice Polum " fait 80 ans après Marco Fidel Suarez par Alvaro Uribe. Il est vrai qu'un humoriste et moraliste colombien de talent, Alvaro Salom Becerra, avait il y a déjà un temps certain, par la bouche de l'un de ses personnages de fiction, Don Simeon Torrente, signalé qu'en Colombie, " una situación por mala que sea, es susceptible de empeorar " (1).

(1) Une situation pour détestable qu'elle soit peut toujours basculer vers le pire

Jean-Jacques Kourliandsky - Espaces Latinos - février 2004




Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS