RACQUET CLUB

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L’Urbari Racquet Club est le nom authentique d’un cercle bolivien réservé à une clientèle trié sur le « volé ». Soucieux de l’entre soi et de l’entre gens, à Santa Cruz, comme à Mexico ou à Caracas, pour tenir son rang on vit dans la ségrégation permanente. On habite dans un country club, protégé par de hauts murs et de forts et grands policiers, bien sûr privés. On achète et consomme au shopping center, au shopping pour les initiés, replié dans sa coquille, et gardé lui-aussi par des personnages « encasquetés » jusqu’aux oreilles, les yeux bas sous une longue visière tuilée. On est enterré à part, dans un « jardin éternel », ambiancé par une musique céleste, un cimetière privé lui encore pour ceux qui ne sont pas familiers du provincialisme culturel des détenteurs de la richesse et de l’autorité en Amérique latine. Et de bien entendu, soir et week end, on va boire un whisky, faire un tennis ou un paddle, à l’Urbari Racquet Club de Santa Cruz, ou d’ailleurs. La peur des pauvres, la haine des « sans » a été bonifiée par l’anti-terrorisme galopant post 11 septembre 2001. La nounou d’une famille membre de l’Urbari Racquet Club l’a appris à ses dépens fin novembre. Bien que prénommée Nancy, appellation de bon ton dans ces lieux, le personnel administratif du club, les Dames Margareth et Mirtha, lui ont intimé l’ordre de quitter le cercle séance tenante. Le journaliste rapportant l’incident signale qu’en effet la dénommée Nancy n’avait pu masquer sa couleur de peau au cuivre indigène derrière un prénom de feuilleton. Et malheureusement devant ce cas avéré de discrimination le médiateur s’est avoué incapable de défendre le droit, puisqu’il s’agit, selon ses propos, d’une institution privée, fonctionnant apparemment selon des règles hors du « commun ».

Il y a quelques semaines le président et le gouvernement boliviens dégageaient la voie publique obstruée de façon inopportune par des gens de couleur mécontents de leur sort à coups de fusil. Ce réalisme tragi-comique est le quotidien de l’Amérique latine, Racquet Club continental, purgé périodiquement par des séances de contrition collective, où Martha et Margareth, font leur BA en cotoyant quelques heures un dimanche de Pâques ou de Rameau, une petite Nancy. Décembre est l’un de ces moments d’exception. La vierge a rassemblé le 8 décembre, jour de l’Immaculée conception, le peuple le plus catholique du monde, sur l’esplanade de la Guadalupe au Mexique, au sanctuaire chilien de Lo Vásquez, comme à celui de Caacupe au Paraguay, sans oublier Lujan en Argentine ou Cartago au Costa Rica. Comme la Bonne nouvelle ne vient jamais seule Augusto Pinochet, l’ex-ci-devant dictateur, a rappelé que sa feuille de route le qualifiait pour annoncer la Parole compte tenu de son passé, méconnu, d’ange chilien ..

Noël, Noël, l’arrivée du petit Jésus appelle les étrennes. Les quinze diplomates renvoyés dans leurs pénates par le président mexicain Vicente Fox exigeant toutes affaires cessantes le départ immédiat des ambassadeurs en Colombie, au Portugal, aux Pays-Bas, en Uruguay .. et au Saint Siège, et des consuls de Los Angeles, Boston, Dallas, Denver, Phoenix, Sacramento, San Antonio, San Diego, San Francisco, San José va faire grincer les dents du niño Jesús dans les chaumières aztèques de San Angel Inn et de Coyoacan. Mais si par bonheur il existait des vases communicants les collègues équatoriens de ces malheureux diplomates mexicains brutalement remerciés y trouveraient leurs comptes. 240 ambassadeurs, consuls et conseillers en ceci et cela, forts de la position géographique médiane de leur pays, ont généreusement importé à Quito et vendu, Mercedes, BMW, et autres Volvo acquises hors douane. Les 30% ainsi mis de côté auraient été les bienvenus en cette fin d’année, propice aux cadeaux et à la générosité chrétienne, si les gabelous n’y avaient mis le holà. Il est vrai que novembre n’est pas loin, et en novembre la Saint Martin est fatale aux cochons, quelle que soit la couleur de leur pelage ou leur pedigree. .

Mais il ne sera pas dit que l’éthique, en ces temps de bonté, ne garde pas le dernier mot. Décembre est aussi le mois d’utiles et ultimes rappels à l’ordre, moral. Trois canaux de télévision chiliens ont refusé de diffuser les videos officiels réalisés pour informer des dangers et risques du Sida. Les chaînes catholiques UCV, Canal 13, et les privés Canal 9 et Megavision ont censuré le ministère de la santé, et placé leurs dix commandements, au dessus de la prévention publique. Il y aurait pourtant au Chili selon le porte-parole du gouvernement, 11000 malades déclarés et 30 à 35 000 personnes infectés par le VIH. La sénatrice argentine Cristina Kirchner a opportunément rapporté au cours de son séjour parisien, avenue Foch, en ces temps de nativité, que son engagement péroniste et éthique lui interdisait d’approuver tout projet de loi favorable à l’interruption de grossesse. Une bonne nouvelle ne vient jamais seule. La carte de vœux rédigée quelque peu avant terme par le président colombien, Alvaro Uribe, en a fait sursauter plus d’un pour sa générosité, pourtant de saison. Le locataire de la Casa de Nariño vient en effet d’annoncer un Grand pardon pour les paramilitaires repentis, en bisbille avec la justice rien moins que pour quelques milliers d’assassinats, et les millions de l’argent-cocaïne blanchi dans l’immobilier, la terre, les placements à l’étranger.

Heureusement il est des responsables qui pensent aux vacances légitimement méritées de leurs compatriotes. Pris par une subite et inattendue rage écologique et pacifique, Mister « K », pour Kirchner, harcelé par les créanciers de l’Argentine, les sociétés étrangères de services publiques en pole position pour augmenter les tarifs du gaz, du téléphone, de l’eau et de l’électricité, bousculé par les « piqueteros » et les anti-coupeurs de route qui menacent mutuellement de s’écharper, titillé par son ami Duhalde, a retrouvé le chemin des Malouines, ultime recours des braves acculés par les Maures, ou les Basques, à Roncevaux. C’est la faute aux anglais a-t-il annoncé tout à trac. Ils nous doivent des excuses, publiques, pour avoir promené des armes nucléaires au large des côtes argentines, dans leurs bateaux militaires en 1982. CQFD. . N’étant ni en reste, ni à court d’idées consensuelles, Hugo Chavez a lui signalé son intention d’aller prendre un bain, en ces temps de pieuses vacances, sur une plage bolivienne. Comme chacun sait les prolos indiens qui ont manifesté ces dernières semaines en Bolivie n’attendent et ne demandent que ça, une, ou deux pourquoi pas, semaines de congés payés sur un bout de plage bolivienne. Le hic est qu’il n’y a plus de plage bolivienne depuis belle lurette. Le Chili qui vient de mener une rude bataille aux Nations Unies contre le règlement de la crise irakienne par la voie des armes, aurait eu bien besoin d’une solidarité latino-américaine sans faille. Le propos provocateur du résident du palais de Miraflores, a conduit le président chilien Ricardo Lagos, antiputschiste de conviction, ancien réfugié politique, homme de paix, à rappeler son ambassadeur en poste à Caracas. La déclaration hugochavézienne a sans doute mis du baume au cœur de l’ex-président bolivien, l’ultra-libéral Sanchez de Losada aujourd’hui à Miami, sa patrie d’adoption. Il avait tenté de donner en septembre-octobre un dérivatif nationaliste, anti-chilien à la clameur sociale qui l’a finalement renvoyé à la case départ.

Ce que demandent aujourd’hui les autochtones équatoriens à leur chef de l’Etat, le colonel président Lucio Gutierrez. Les pieds pris dans le tapis d’un financement occulte de sa campagne électorale par des amis que la morale réprouve, rabiboché avec la droite la plus conservatrice, ayant fait allégeance à George Bush, il apporte une fois encore la démonstration des limites du national-populisme, de l’Immaculée conception qui dans la politique latino-américaine a toujours illustré les meilleures pages des illusions perdues. En janvier encore, Lucio Gutierrez était qualifié de « candidat des pauvres ». Il est aujourd’hui le président des nantis.

Décembre est aussi, de peu, mais aussi, le 28, le Jour des innocents.

Jean-Jacques Kourliandsky - Espaces Latinos - janvier 2004




Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS