Les faux-semblants d’un partenariat Moscou-Washington

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La récente visite de Vladimir Poutine aux Etats-Unis a été largement présentée en Occident comme une illustration supplémentaire de la nouvelle entente russo-américaine. La détermination réitérée à lutter conjointement contre le terrorisme international, le rapprochement relatif des positions respectives sur les dossiers coréen et iranien, la mise en sourdine des divergences sur l’Irak ou encore l’annonce de divers projets dans le domaine de l’énergie paraissent en effet aller dans ce sens. Pourtant, deux ans après les événements du 11 septembre 2001, il reste nécessaire de relativiser la portée du « partenariat stratégique » entre Moscou et Washington.

Certes, beaucoup de chemin a été accompli dans les relations bilatérales au cours des deux-trois dernières années. Rappelons que les premières semaines de la nouvelle administration républicaine, au printemps 2001, avaient été marquée par plusieurs incidents au parfum de Guerre froide : expulsion croisée de cinquante diplomates suite à la révélation de l’affaire Hansen (haut responsable du FBI qui avait collaboré avec le KGB puis le SVR depuis le milieu des années 1980), déclarations de Condoleezza Rice et de Donald Rumsfeld présentant la Russie qui comme « une menace militaire pour l’Europe », qui comme « un proliférant actif », exacerbation de la controverse autour de l’avenir du traité ABM, etc. Ces tensions constituaient en réalité le paroxysme d’une dégradation des relations bilatérales perceptible dès le milieu des années 1990 et qui s’était cristallisée autour de la question de l’élargissement de l’OTAN, des crises yougoslaves et des affaires de corruption impliquant de hauts responsables russes (Bank of New-York, Mabetex…).

Toutefois, Vladimir Poutine, qui a fait du développement du partenariat avec la communauté euro-atlantique un axe fort de la politique extérieure russe, opta pour des approches modérées face à la fermeté de l’administration Bush, attitude qui permit l’établissement d’un dialogue plus constructif et plus serein avec son homologue américain, une évolution remarquée lors de la première rencontre entre les deux hommes, en Slovénie, en juin 2001. De fait, pour le président russe, il s’agissait avant tout de sortir de l’impasse que constituait la confrontation avec l’Occident et de tourner enfin la page de l’affaire du Kosovo. Le 11 septembre a permis de capitaliser les efforts effectués à cette fin par le Kremlin. Vladimir Poutine, assurant George Bush de son soutien dans la lutte contre le terrorisme, ne s’opposa pas au déploiement de troupes américaines en Asie centrale et engagea une collaboration active en Afghanistan, collaboration reconnue comme réellement utile par les Américains. Ces derniers semblaient, quant à eux, prêts à réévaluer le rôle international de la Russie, rôle que certains représentants de la nouvelle administration qualifiait, quelques mois plus tôt, de mineur. Ainsi, en octobre 2001, le Secrétaire d’Etat américain, Colin Powell, comparait les réalignements en cours à « un mouvement tectonique d’importance stratégique » et n’hésitait pas à qualifier la Russie d’alliée.

Pourtant, l’euphorie fut de courte durée. La dénonciation par les Etats-Unis du traité ABM, en décembre 2001 – quelques semaines après que la Russie eut annoncé la fermeture de ses bases militaires à Cuba et au Vietnam –, les réticences américaines aux ambitieuses propositions britanniques de refonte du Conseil Russie-OTAN, l’envoi d’instructeurs américains en Géorgie ou encore le maintien de l’amendement Jackson-Vanik nourrirent un désenchantement certain à Moscou et donnèrent des arguments à ceux qui, au sein des élites russes, dénonçaient ce qu’ils considèrent comme des concessions unilatérales dommageables de Moscou à Washington. Des représentants des milieux diplomatiques, militaires et d’expertise russes regrettent également le manque de transparence dont font preuve, selon eux, les Etats-Unis quant à la pérennité de leur présence militaire dans l’Asie centrale ex-soviétique. Côté américain, on observe avec dépit que la Russie continue de traiter avec les régimes de l’« axe du mal » et que, bien que moins véhémente que la France et l’Allemagne dans l’expression de son opposition à la guerre en Irak, elle ne se dissocie pas du front du refus à la guerre.

Aujourd’hui, il apparaît donc de plus en plus clairement que Russes et Américains peinent à élaborer un nouvel agenda bilatéral positif. Les considérables asymétries entre les capacités économiques et militaires respectives des deux pays posent en soi des limites au développement des coopérations. L’évacuation du dossier du nucléaire militaire (traité SORT signé en mai 2002) a révélé le vide – notamment économique – des relations bilatérales, que ne parviennent pas à combler les récentes annonces dans le domaine de l’énergie, dont il conviendra, du reste, de suivre la concrétisation. La pesanteur des perceptions mutuelles héritées de la Guerre froide constitue un autre obstacle essentiel à un resserrement profond et durable des rapports entre Moscou et Washington : de fait, le « partenariat stratégique » proclamé repose pour l’essentiel sur une relation privilégiée de président à président, les bureaucraties russe et américaine demeurant largement imprégnées d’une mentalité de confrontation.

Face à cette impasse annoncée, seules des initiatives fortes – auxquelles devraient s’associer les Européens – paraissent de nature à préserver les acquis de l’après-11 septembre. Des coopérations entre les industries de défense des pays occidentaux et de la Russie, notamment dans les défenses antimissiles, pourraient contribuer à ancrer irréversiblement la Russie dans la communauté stratégique occidentale. Le dialogue sur les doctrines et les concepts militaires, sur la réforme des appareils de défense et sur les coopérations inter-armées, relancé dans différents cadres (Russie-OTAN, Russie-UE, Russie-Etats-Unis) après le 11 septembre 2001, pourrait également, à cet égard, jouer un rôle positif. Au niveau régional, Américains et Européens pourraient apporter leur soutien à certains projets d’infrastructure (par exemple l’oléoduc Novorossiïsk-Ceyhan via la Géorgie), ce qui pourrait inscrire les « interventions » extérieures dans l’espace post-soviétique dans un cadre plus constructif.

Reste qu’un véritable rapprochement avec la Russie est largement conditionné au progrès de cette dernière sur la voie de la démocratisation, sujet sur lequel les Européens, plus encore que les Américains, considèrent non sans raison que les évolutions récentes n’incitent pas à l’optimisme.

Par Isabelle Facon, chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), et Arnaud Dubien, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)

La Tribune - le 22 octobre 2003