Sécurité collective et développement en Afrique

IRIS – Institut des Relations Internationales et Stratégiques
PARIS, 24 juin 2003

Allocution de M. Pierre-André WILTZER
Ministre Délégué à la Coopération et à la Francophonie


L’Afrique fait de nouveau partie des principaux sujets de préoccupation de la Communauté Internationale et suscite de sa part un certain nombre d’initiatives importantes.

La France se réjouit de cette évolution, elle qui a plus de raisons que bien d’autres pays de se sentir concernée par ce qui se passe sur le continent africain, si proche d’elle à tous égards.

Si les pays développés s’intéressent de nouveau à la situation de l’Afrique, après une dizaine d’années de négligence, c’est parce qu’une prise de conscience s’est produite :

Sur le plan mondial, le continent africain est la seule région de la planète qui, globalement, n’a pas progressé économiquement et a même régressé par rapport aux autres régions.

Quelques chiffres pour illustrer cette observation :

- entre 1990 et 2001, la croissance économique moyenne de l’Afrique a été de 2,6 % par an, contre 3,1 % pour l’Amérique Latine, 5,5 % pour l’Asie du Sud et 7,5 % pour l’Asie de l’Est ;

- pour la même période, 1990-2001, la croissance démographique de l’Afrique subsaharienne a été de 2,6 % par an (c’est-à-dire exactement le même pourcentage que celui de la croissance économique), contre 1,6 % en Amérique Latine et 1,2 % en Asie de l’Est (à comparer avec un pourcentage de 0,2 % en Europe …).

Par ailleurs, l’Afrique subsaharienne ne représente plus aujourd’hui qu’1,6 % du total des exportations mondiales au lieu de 3,3 % en 1980, en raison de la baisse régulière des prix des produits de base qui constituent la majeure partie (75 %) des recettes à l’exportation des pays de cette région.

Il résulte de ces données que l’Afrique est le seul continent où la population en situation de grande pauvreté (c’est-à-dire disposant en moyenne de moins de 1 dollar par jour et par habitant) continue de progresser. A ce triste bilan, il faut ajouter le taux de mortalité infantile le plus élevé du monde (162 sur 1000) et l’espérance de vie la plus faible (47 ans).

Malgré un taux de croissance démographique élevé, l’extension, dans des proportions inconnues ailleurs, de la pandémie du sida, s’ajoutant à celles de la tuberculose et du paludisme qui n’ont pas été maîtrisées jusqu’à présent, aggrave cette situation, car elle frappe plus particulièrement les catégories actives et les plus formées de la population.

Le monde développé a compris qu’il ne pouvait pas laisser l’Afrique s’enfoncer chaque jour davantage dans la misère et la maladie, à la fois pour des raisons morales et pour des raisons d’intérêt et de sécurité.

La France a joué un rôle actif à cet égard : on l’a vu à l’occasion de toutes les grandes réunions internationales consacrées au développement et aux relations entre les pays du Nord et ceux du Sud, qu’il s’agisse de la Conférence de Monterey en mars 2002, du Sommet du Développement Durable à Johannesbourg en août 2002 et, tout récemment, du Sommet du G8 à Evian. A chaque fois, par la voix du Président CHIRAC, la France a plaidé fortement la cause de l’Afrique et contribué à la mobilisation internationale en faveur de ce continent.

Il y a un autre élément qui a permis de combattre le désintérêt et le découragement des pays riches à l’égard de l’Afrique : c’est le fait que les africains eux-mêmes ont pris des initiatives et proposé une nouvelle approche du développement de leur continent, celle d’un partenariat dans lequel ils proposent de s’impliquer collectivement.

Cette approche s’incarne dans un projet, le NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique).

Le NEPAD repose sur l’idée que les pays développés apportent leur aide financière, non seulement par des capitaux publics mais aussi par des investissements privés, et que les pays africains bénéficiaires de cette aide apportent de leur côté des garanties quant à la bonne utilisation de cette aide. Ces garanties concernent la mise en place ou le renforcement d’un état de droit en matière de respect des libertés individuelles et collectives, de transparence dans la gestion économique et financière, et de lutte contre la corruption, de développement des systèmes d’éducation et de santé, en bref tout ce que recouvre la notion de « bonne gouvernance ».

C’est ainsi une nouvelle règle du jeu qui est proposée pour permettre la mise en œuvre d’un programme mondial de développement réellement efficace du continent africain.

Ce programme de développement doit s’appliquer à une série de secteurs : l’économie, la préservation de l’environnement naturel, la sécurité alimentaire, l’accès à l’eau potable, la santé, l’éducation de base, les services sociaux, la culture.

Mais je voudrais plus particulièrement évoquer devant vous un aspect du développement qui est moins souvent mis en avant mais qui, pourtant, conditionne les autres : celui de la stabilité et du maintien - ou du rétablissement - de la paix.

Ce thème figure explicitement dans le texte fondateur du NEPAD en ces termes :

« La paix et la sécurité sont les conditions nécessaires du développement ».

J’aborderai ce sujet sous trois angles :

- celui du constat ;

- celui des efforts accomplis jusqu’à présent ;

- celui des perspectives nouvelles que l’on pourrait tracer.

1 – Le constat tout d’abord :

Sur les 53 états que compte le continent africain, près d’une vingtaine sont affectés par des crises ou des conflits.

A des degrés divers, d’ailleurs, allant de situation de guerre ouverte à des situations de conflit de basse intensité ou simplement d’instabilité. Et aussi de natures très différentes selon qu’il s’agit de conflits purement internes ou au contraire impliquant d’autres pays ou des intérêts extérieurs.

Je n’entre pas plus avant dans l’analyse sauf pour insister, au passage, sur le fait que le caractère principalement ethnique de ces conflits, habituellement mis en avant par les médias, ne rend pas compte d’une réalité autrement plus complexe. Les rivalités ethniques existent certes, mais elles sont souvent instrumentalisées sciemment, soit sur le plan interne dans les luttes pour le pouvoir, soit de l’extérieur pour déstabiliser un pays et s’assurer directement ou par milices interposées le contrôle de ses ressources naturelles. Les guerres qui ont affecté depuis quinze ans l’Afrique Centrale, notamment le Libéria, l’Angola, la Sierra Léone, la République Démocratique du Congo, illustrent parfaitement cette réalité.

Quoi qu’il en soit, ces situations ont évidemment des conséquences désastreuses sur le plan économique et humain. Ainsi, le produit intérieur brut (P.I.B.) du Burundi a chuté de 37 % depuis 1997. La Côte d’Ivoire, qui aurait dû enregistrer une croissance de son P.I.B. de 3 % en 2002 subit au contraire une diminution de 1,5 % et doit s’attendre à voir ce résultat se dégrader encore en 2003, malgré la stabilisation de la situation politique et sécuritaire obtenue depuis quelques mois, du fait de l’intervention française, puis africaine, et enfin internationale sur le terrain.

Dans l’analyse des causes de l’instabilité politique et des conflits, il faut évidemment mettre aussi l’accent sur d’autres phénomènes, comme la pauvreté, l’analphabétisme, l’affaiblissement des Etats, une démographie non maîtrisée, une urbanisation incontrôlée.

Une étude de la Banque Mondiale, rendue publique le 14 mai dernier, insiste sur la corrélation qui existe entre tous ces éléments. Elle est assez évidente pour que je ne développe pas l’analyse.

Tel est, rappelé à grands traits, le constat que l’on peut dresser quand on évoque les crises en Afrique, leurs causes et leurs effets sur le développement de ce continent.

J’ajouterai toutefois à ce tableau une observation importante : s’il y a trop de pays en crise ou en guerre sur le sol africain, n’oublions jamais que la majorité des Etats africains parviennent à les éviter ou à les résoudre, et travaillent à se développer. Pour ne parler que de l’Afrique sub-saharienne, je citerai par exemple le Sénégal, le Bénin, le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Botswana, le Kenya, le Ghana, la Namibie, le Gabon, l’Afrique du Sud, et bien d’autres.

Ce sont ceux dont on ne parle pas dans les médias, évidemment, mais ils démontrent qu’il n’y a pas de fatalité et que l’afro-pessimisme n’est pas justifié.

2 – Cette remarque me conduit au deuxième point que je souhaitais aborder devant vous : après le constat, quels sont les efforts accomplis jusqu’à ce jour pour garantir la stabilité et la sécurité en Afrique ?

Je distinguerai d’une part les initiatives prises dans ce but par certains pays développés, dont la France, ainsi que par des organisations internationales, et, d’autre part, les initiatives des africains eux-mêmes.

Devant certaines situations de crise en Afrique, il n’y a parfois pas d’autre solution possible qu’une intervention militaire directe d’un pays occidental dont les ressortissants et les intérêts se trouvent menacés : c’est par exemple le cas de l’intervention des forces militaires françaises en Côte d’Ivoire.

Cette intervention avait aussi pour but d’essayer d’éviter l’embrasement d’un pays qui joue un rôle important dans toute une région du continent africain.

Mais, la plupart du temps, les pays développés qui s’intéressent à l’Afrique privilégient une démarche qui consiste à renforcer les capacités africaines de maintien – ou de rétablissement – de la paix.

Dans cet esprit, la France a mis en place, il y a plusieurs années, le programme RECAMP (Renforcement des Capacités Africaines de Maintien de la Paix).

Les Britanniques disposent d’un système comparable, le « British Peace Support Team », de même que les Etats-Unis avec leur « African Contingency Operations for Training and Assistance » et leur « West Africa Stabilization Plan ».

Il s’agit, dans ces dispositifs, de former, d’équiper, de transporter et de soutenir logistiquement et financièrement des contingents fournis, au cas par cas, par des pays africains.

Pour reprendre l’exemple de la Côte d’Ivoire, vous avez constaté que, dès le début de l’intervention d’urgence des troupes françaises, la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest), dont fait partie la Côte d’Ivoire, a été sollicitée en vue de la constitution d’une force interafricaine capable de sécuriser le pays. Cette force a été formée, équipée et financée dans le cadre du programme français RECAMP.

A titre indicatif, je précise que le coût de cette opération, pour une force multinationale de 1400 hommes, se monte à

7 M d’€ pour 6 mois.

De même, la force de 380 hommes constituée par les pays membres de la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC) pour contribuer à la stabilisation de la République Centrafricaine, représente un coût de fonctionnement de 2 M d’€ pour 6 mois.

Ces chiffres ne comprennent pas, évidemment, les coûts induits par la présence, dans ces pays, des forces françaises elles-mêmes.

Je n’ai pas besoin d’insister sur l’intérêt que présente l’intervention des forces africaines, venues notamment des pays voisins, dans des opérations de maintien ou de rétablissement de la paix. Elle manifeste la volonté des Africains eux-mêmes de résoudre les crises sur leur continent.

On aperçoit en revanche les faiblesses du système :

- le temps nécessaire pour obtenir l’affectation de contingents par chaque pays ;

- le temps nécessaire pour organiser, à partir de ces contingents, une force réellement opérationnelle ;

- la nécessité de les équiper, de les acheminer sur place et d’assurer leur soutien logistique et leur financement ;

- et, bien sûr, le coût de ces opérations et la difficulté de trouver des bailleurs de fonds disposés à supporter une part de la charge.

Quoi qu’il en soit, on voit que ces dispositifs, même s’ils reposent sur la participation de forces africaines, ne peuvent guère être mis en œuvre sans le soutien massif et direct d’une ou de plusieurs puissances non-africaines, faute pour les Etats africains de pouvoir financer eux-mêmes ces interventions.

Cela pose la question des démarches strictement africaines en matière de maintien de la paix.

Ce sujet n’est pas nouveau :

Dès 1963, le Président SENGHOR avait préconisé un découpage du continent africain en 4 sous-régions, dotées chacune d’une organisation et de moyens, y compris militaires, pour prévenir ou résoudre des crises.

En 1977, à l’initiative de la Côte d’Ivoire, alors dirigée par le Président HOUPHOUET-BOIGNY, 7 Etats francophones avaient signé l’Accord de non-agression et d’assistance en matière de défense (l’ANAD).

En 1981, dans le cadre de la CEDEAO, 13 des 16 Etats membres de cette organisation ont signé un Protocole d’assistance mutuelle. Une démarche comparable est en cours au sein de la Communauté pour le Développement de l’Afrique Australe (SADC).

Au niveau du continent tout entier, et non plus des organisations sous-régionales, l’OUA (Organisation de l’Unité Africaine) a adopté en 1993 des mécanismes de prévention, de gestion et de résolution des conflits.

Et l’Union Africaine, qui a remplacé l’OUA il y a un an, a clairement intégré la sécurité dans ses objectifs prioritaires. La 3ème réunion des Chefs d’Etat-Major africains, qui s’est tenue à Addis-Abeba du 12 au 14 mai dernier, vient de définir les grandes lignes d’une future « Force africaine en attente », une force préparée à l’avance et prête à l’emploi, constituée à partir d’unités entraînées à cet effet et prépositionnées dans cinq régions du continent. Un calendrier de montée en puissance de cette force a été proposé, en deux phases, 2005 puis 2010.

C’est dire que les Africains ont la volonté de se doter des moyens d’agir eux-mêmes, avec la rapidité et l’efficacité nécessaires, pour garantir la stabilité du continent et prévenir les conflits – ou les arrêter s’ils ont éclaté.

Mais se pose bien sûr le problème du financement de ces forces, que ce soit au niveau sous-régional ou au niveau du continent.

Compte tenu de la situation économique de l’Afrique, on n’imagine pas qu’elle puisse assumer seule une telle charge, du moins à moyen terme. Il faudrait par conséquent que les pays développés et les organisations internationales (Banque Mondiale, Union Européenne) apportent leur contribution au financement des forces africaines de maintien de la paix dans des conditions précises qu’il convient de définir.

Mais on peut avancer, sans se tromper, que les sommes ainsi dépensées seraient moins élevées que celles qu’il faut engager pour reconstruire des pays dévastés par les guerres, sans oublier le terrible et irréparable coût en vies humaines qu’entraînent des conflits non-maîtrisés.

3 – Cela me conduit au 3ème et dernier point de cet exposé, qui porte sur les perspectives que l’on peut tracer pour faire émerger des solutions :

Les réflexions que j’ai évoquées sont désormais à l’ordre du jour des réunions internationales consacrées au développement de l’Afrique. L’idée que la stabilité et la sécurité sont des conditions indispensables du développement a progressé, y compris dans des pays qui éprouvaient jusque là une grande réticence devant tout ce qui touche aux interventions militaires en Afrique, assimilées à des réminescences des interventions coloniales. La France, qui a acquis, de longue date, une connaissance des réalités africaines et qui dispose d’une solide expérience en ce domaine (même si certaines de ces expériences lui ont laissé un goût parfois amer…) a joué un rôle actif dans cette prise de conscience chez ses partenaires européens. On le voit avec l’engagement, pour la première fois de son histoire, de l’Union Européenne, dans l’opération actuelle de stabilisation de l’Ituri, à l’est de la République Démocratique du Congo.

Je relève plusieurs initiatives encourageantes :

- d’abord le fait que le « Plan d’action pour l’Afrique » adopté par les pays du G8 comporte un volet consacré au nécessaire renforcement des capacités africaines de maintien de la paix et qu’il mentionne, je cite, « un consensus au sein du Comité d’aide au Développement de l’OCDE pour qualifier d’aide publique au développement une plus large gamme d’aides visant à renforcer les capacités pour mener des opérations de maintien de la paix et des activités connexes ».

C’est la reconnaissance du fait que maintenir ou rétablir la paix et la sécurité fait partie de l’aide au développement. C’est aussi un encouragement aux pays donateurs à apporter leurs contributions qui seront comptabilisées dans le montant de leur aide au développement.

- Autre initiative intéressante, celle du Commissaire Européen chargé du Développement, M. Poul NIELSON, qui a évoqué, lors du dernier Conseil des Ministres des pays d’Afrique-Caraïbes-Pacifique et de l’Union Européenne (ACP-UE), la possibilité de créer une « facilité de renforcement de la paix en Afrique », permettant de recourir au financement par le Fonds Européen de Développement pour des actions de prévention, de gestion et de résolution des conflits.

- Enfin, je voudrais mentionner les réflexions qui sont en cours au sein de l’ONU, à partir du rapport remis fin août 2000 par l’Algérien Lakhdar BRAHIMI, et qui rend compte des travaux d’un groupe d’experts réuni à la demande de M. Kofi ANNAN, Secrétaire Général des Nations Unies.

Ce rapport analyse sans indulgence les points faibles du système onusien en matière de maintien et de rétablissement de la paix, sa lourdeur, ses lenteurs, ses limites et ses coûts.

Mais il trace aussi les voies des solutions qui pourraient être apportées aux défauts constatés, en ce qui concerne la définition plus précise des mandats des opérations de paix, la constitution de forces prêtes à l’emploi réparties par sous-régions africaines (à l’image du « Corps de réaction rapide » de l’Union Européenne), ou encore la prise en compte dans les budgets, dès le début d’une opération, des programmes de Désarmement, Démobilisation, Rapatriement, Réinstallation, Réinsertion (DDRRR) qui doivent accompagner immédiatement l’arrêt des combats, sous peine de les voir reprendre.

Même si cela prend du temps, trop de temps hélas, vous constatez, Mesdames, Messieurs, que la résolution des crises et des conflits en Afrique est enfin considérée comme un élément essentiel du développement de ce continent. Beaucoup reste à faire et le Gouvernement français est tout à fait déterminé, avec le soutien de ses partenaires africains, à faire aboutir les démarches et les initiatives que j'ai évoquées.

Nous sommes prêts à assumer notre part de l’effort qui devra être consenti par les pays développés. Nous l’avons démontré et nous le démontrons en ce moment même dans plusieurs pays d’Afrique.

Mais c’est à la Communauté Internationale qu’il revient de s’engager si l’on veut aider l’Afrique à retrouver la paix et la stabilité qui conditionnent son développement.

Discours prononcé par Monsieur Pierre-André Wiltzer, Ministre délégué à la coopération et à la francophonie, lors du petit-déjeuner débat organisé par l'Iris et Boury et Associés dans le cadre du Club international