Pour une Europe de l'armement

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Le point de vue de : Jean-Pierre Maulny et Burkard Schmitt

Dire que l'Europe ne dépense pas assez pour sa défense est aujourd'hui un lieu commun. En fait, la plupart des budgets européens ont été sensiblement réduits après la fin de la guerre froide et sont restés à un niveau très bas depuis lors. Cette parcimonie des Etats a eu de sévères conséquences aussi bien pour les utilisateurs (les forces armées) que pour les producteurs des matériels militaires (les industries de défense).

D'un côté, on constate des lacunes importantes des capacités militaires. Comme les interventions au Kosovo et en Afghanistan l'ont démontré, les forces armées européennes sont mal équipées pour une guerre moderne et ont de plus en plus de difficultés à mener des opérations en coalition avec leurs partenaires américains. Ce gap de capacités militaires s'accentue et sape l'ambition de l'Europe de devenir un partenaire respecté des Etats-Unis sur la scène internationale. Manquant de l'outil militaire nécessaire, la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) risque de rester un tigre de papier.

D'un autre côté, les restrictions budgétaires mettent l'industrie européenne de défense en difficulté. Dans l'aéronautique, le financement des programmes communs (avion de transport A400M, missile air-air Meteor) est loin d'être assuré. De plus, le manque de crédits d'investissement dans la recherche hypothèque sérieusement les compétences technologiques futures. Dans les autres secteurs, comme dans les armements terrestres, la situation est encore plus dramatique.

Etant donné les limites budgétaires fixées par le Pacte de stabilité, il est peu probable qu'on assiste à un renversement de tendance dans les années à venir. La défense, même si elle n'est pas négligée par nos concitoyens, n'est pas leur préoccupation première. Tout au plus verra-t-on une modeste augmentation des dépenses de défense bien loin des investissements nécessaires pour combler les lacunes ou consolider l'industrie d'armement.

Si dépenser plus n'est donc pas vraiment une option qui nous est ouverte, dépenser mieux devient de plus en plus essentiel. En théorie, tout le monde reconnaît que les Européens doivent accroître leur coopération pour ne pas dilapider leurs maigres ressources. Or l'armement demeure une prérogative nationale. Des projets communs existent certes, mais on est loin d'une vraie politique commune en la matière. En conséquence, les capacités industrielles restent redondantes, des doublons existent dans les équipements, il y a autant d'acheteurs que de pays. Cette fragmentation ne provoque pas seulement un énorme gaspillage budgétaire, elle représente aussi un handicap majeur pour l'industrie européenne face à la concurrence américaine.

Il est vrai que les six principaux pays producteurs d'armes en Europe sont engagés dans ce que l'on appelle le processus de la lettre d'intention (LoI), dont le but est de faciliter la coopération entre eux. Mais cela ne peut être considéré que comme un point de départ. Ce qui apparaît nécessaire, c'est une véritable stratégie globale dans l'armement qui implique tous les Européens et couvre les aspects politiques, industriels et militaires. Comment peut-on arriver systématiquement à une standardisation des équipements ? Quelles sont les capacités industrielles qu'il faut considérer comme stratégiques et qu'il est nécessaire de maintenir ? Quel est le cadre institutionnel et de réglementation approprié pour obtenir le meilleur rapport coût-efficacité ?

Les réponses à ces questions apparemment simples sont complexes. En tout état de cause, si l'Europe veut répondre au triple défi :
- améliorer ses capacités militaires,
- maintenir une base industrielle compétitive,
- et respecter le Pacte de stabilité budgétaire,
il lui faudra accomplir un saut qualitatif dans sa manière de coopérer en harmonisant ses politiques d'achat et en mettant en place un espace économique de défense unifié. Cela n'implique pas nécessairement que l'Europe devienne un client unique ou qu'il y ait une armée européenne, politiquement impossible à mettre en place dans les circonstances actuelles. Mais cela signifie des règles communes (en matière d'exportations d'armes, par exemple), des agences européennes (tout au long du cycle d'acquisition de systèmes d'armes), des procédures communes (en matière de planification et d'acquisition), la mutualisation de certaines fonctions (pour économiser les coûts d'entretien et de logistique), l'achat et la gestion en commun de certaines capacités stratégiques telles que les systèmes satellitaires et le ravitaillement en vol, et la préférence donnée aux entreprises transnationales par rapport aux sociétés nationales (afin de favoriser la restructuration européenne).

Comme toutes ces réformes nécessitent un cadre institutionnel solide, l'armement devrait relever de la responsabilité de l'Union européenne. En même temps, la meilleure utilisation des ressources nécessite de dépasser le cadre purement intergouvernemental. Il faut non seulement renforcer la coopération en matière d'armement, mais aussi donner un rôle à la Commission.

L'initiative doit venir du plus haut niveau politique. Etant donné les enjeux politiques et financiers, les chefs d'Etat et de gouvernement des six pays membres de la LoI devraient suggérer de mettre ce sujet à l'ordre du jour de la prochaine Conférence intergouvernementale. En fait, la prochaine révision du traité de l'Union offre une excellente opportunité de rationaliser l'armement. Si l'occasion est manquée, l'absence d'action politique coûtera cher non seulement aux forces armées et aux industries, mais aussi - et surtout - aux contribuables européens.

Burkard Schmitt est adjoint au directeur de l’institut d’études de sécurité de l’Union Européenne

Jean-Pierre Maulny
Directeur adjoint de l'IRIS

Les Echos – 16 juillet 2002