Allemagne: les paradoxes de la «normalisation»

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Le message transmis par le chancelier Gerhard Schröder lors de sa première déclaration gouvernementale en novembre 1998 est net: l'Allemagne, selon lui, est désormais devenue une «nation adulte», caractérisée par une «conscience de soi», qui fait face à l'Histoire et ne remet pas en question sa responsabilité historique, mais est résolument tournée vers l'avenir. Les leçons du passé doivent être mobilisatrices, non paralysantes. C'est par une conscience nationale positive que les Allemands peuvent clore leur travail de réconciliation avec eux-mêmes, car seul un pays à l'aise avec lui-même et confiant en soi est fiable et crédible. Est-ce à dire que la classe dirigeante allemande - la première génération née après la Seconde guerre mondiale qui ne connaît pas les inhibitions de ses aînés - passe brutalement d'une attitude marquée par la célèbre culture de la retenue (Kultur der Zurückhaltung) à un comportement dépourvu de complexes? Pour ses voisins européens il est difficile de décrypter la perception allemande du rôle de l'Allemagne en Europe. Mais comment pourrait-il en être autrement, puisque l'élite dirigeante allemande dans son ensemble doit gérer mentalement le passage d'une culture de la retenue dans la formulation de ses intérêts dans le cadre d'une Allemagne divisée à une stratégie de la retenue dans la formulation de ces mêmes intérêts, mais dans un cadre renouvelé, celui d'une Allemagne souveraine? L'Allemagne se veut rédactrice de son Histoire à venir, en articulant renaissance nationale et intégration européenne avec un dégré de détermination variable selon la génération au pouvoir. L'affirmation des intérêts allemands se manifeste de manière «éclairée» depuis l'avènement du gouvernement Schröder: s'il prône une «solidarité illimitée» avec les Etats-Unis après les attentats du 11 septembre, ce n'est pas au prix d'une lecture «hollywoodienne» de la vie internationale; si l'entente franco-allemande reste le moteur de la construction européenne, elle n'est plus simplement une affaire de cœur, mais de raison. En menant une politique étrangère prosäique et pragmatique, le chancelier a mis un terme aux anciens dogmes, en extirpant la RFA de la gangue de l'autolimitation. Sans se réfugier derrière le «poids de l'Histoire» pour refuser de prendre des risques, l'Allemagne assume toutes les responsabilités d'un pays souverain et proclame la fin du tabou des interventions militaires, en dehors de la zone couverte par l'OTAN (Kosovo), et même hors d'Europe, en Afghanistan, dans la cadre de l'opération «Liberté immuable». Passant du non-dit à l'explicite pour faire passer ses intérêts nationaux, le gouvernement n'en change pas pour autant les orientations de la politique allemande: les impératifs de l'intégration européenne et du primat du multilatéralisme. Face au décalage entre les aspirations et les visions traditionnellement teintées de pacifisme de la gauche allemande et les attitudes politiques du gouvernement de coalition rouge-verte en place depuis 1998, le chancelier et son ministre des Affaires étrangères ont su initier les parlementaires allemands à une nouvelle conscience des réalités: toute polémique autour de la misère du réalisme politique n'est que le reflet de la misère d'un pacifisme utopique. Les décisions de prise de responsabilités avec des implications militaires sont d'autant plus fondamentales que l'impulsion en la matière a été donnée par les sociaux-démocrates et les Verts, chez qui, traditionnellement, on retrouve un pacifisme de principe. La nouvelle prise de conscience des réalités a surtout des conséquences sur l'idée que les dirgeants allemands se font sur la place de leur pays en Europe et dans le monde: il n'y a plus de niche géopolitique commode à l'abri des tempêtes mondiales, même les Etats-Unis sont devenus vulnérables. La réévaluation de la politique allemande est manifeste chez le ministre des Affaires étrangères, Joschka Fischer: pacifiste dans l'âme, il a perçu le lien qui existe entre la disponibilité d'un pays à s'engager militairement et le bénéfice politique qu'il peut en retirer. Car le ministre ne veut pas que la RFA, comparée à la France ou à la Grande-Bretagne, soit un allié de seconde classe.

Le chef de la diplomatie allemande place désormais sa réflexion sur l'Europe dans un cadre conceptuel modifié. Dans son discours de mai 2000, à l'université Humboldt de Berlin, il argumente en faveur d'une configuration de l'Europe à structure fédérale, mais une Europe où les nations ne se dissoudront pas. L'idée d'une Allemagne post-nationale ne correspond plus à la situation de l'Allemagne contemporaine, qui en s'unifiant est devenu un «Etat nation post-classique parmi d'autres», selon l'expression de l'historien Heinrich August Winkler, dont les thèses de son dernier ouvrage Der lange Weg nach Westen (Le long chemin vers l'Ouest), publié en 2000, ont fortement inspiré J. Fischer. Longtemps réticent vis-à-vis du concept classique de l'Etat nation, il pondère son approche intellectuelle héritée de Jürgen Habermas sous l'effet de la prise de conscience progressive des conséquences politiques de l'unification et de l'apprentissage des affaires internationales. Le rôle historique de G. Schröder et J. Fischer est d'avoir reconnu que vouloir dépasser la nation conduirait à une nouvelle exception allemande en Europe et que l'Allemagne ne peut pas imposer à l'Europe le modèle fédéral allemand, qu'il s'agit de trouver un compromis inédit entre l'enracinement national et la réalité de la multi-appartenance. Certes, les Allemands sont rompus de part leur culture et organisation politiques aux subtils exercices de répartion de compétences entre les collectivités publiques. Le RFA dispose d'un atout considérable par rapport à d'autres pays partenaires: la force de proposition ne passe pas par une volonté d'hégémonie, elle est le reflet de la projection de sa propre personnalité, son rôle clé ne se fonde pas sur la magnificence de la souveraineté nationale recouvrée, mais sur la maximalisation de la souveraineté limitée. Les récentes propositions sur l'avenir de l'Europe ne sont pas destinées à façonner une Europe «à» l'allemande, elles démontrent la volonté durable des responsables allemands d'animer un processus de construction d'une Europe élargie, dans laquelle les Allemands poursuivront leurs intérêts en recherchant le plus large consensus possible.

Adoptant une approche a priori multilatérale des problématiques mondiales, le gouvernement Schröder a optimalisé cette approche par une diplomatie offensive, en abandonnant une affirmation introvertie uniquement axée sur la prospérité économique, même lors des crises les plus aiguës. Au sein de la communauté euro-atlantique, l'Allemagne se distingue - de par les leçons du passé - par son rôle privilégié de médiateur, elle campe entre l'attitude individualiste et pragmatique des Anglo-Saxons et la ténacité plus dogmatique des Européens du continent. Donnant toujours la priorité aux moyens civils propres à la prévention des crises, la force militaire devant rester l'ultima ratio, l'Allemagne joue, en 1999, le rôle d'intermédiaire aux Balkans (proposition du pacte de stabilité pour l'Europe du Sud-Est) en permettant le retour de la Russie dans le jeu diplomatique, et, en 2001, celui d'honnête courtier en accueillant la conférence interafghane parrainée par l'ONU. Malgré l'opposition américaine, elle impose la nomination, en 2000, d'Horst Köhler, à la tête du FMI. Face à l'unilatéralisme américain en matière de politique d'environnement, elle entend jouer le rôle de «conscience mondiale» en matière de stratégie du développement durable au prochain sommet de Johannesbourg. La RFA s'interdisait, en raison de son passé, d'avoir une politique arabe; aujourd'hui en devenant un partenaire crédible pour le dialogue auprès des Israéliens et des Palestiniens, le soutien «conditionnel» à Israël n'est plus un tabou. Sous l'impulsion de J. Fischer la diplomatie allemande développe une culture de la coresponsabilité dans la gestion des crises au plan international, dans l'agencement entre marge de manœuvre nationale, obligations régionales et nouvelles responsabilités internationales. Il ne s'agit pas, en revanche, de dévoyer la diplomatie héritée de la Shoah. C'est en adoptant une ligne de conduite politique et diplomatique «ordinaire» plus conforme à l'attitude de ses partenaires, décuplant ainsi même l'influence traditionnelle que la RFA a acquise au sein des organisations internationales, que le gouvernement Schröder a su favoriser le passage de l'Allemagne d'un statut d'allié de réserve à celui d'acteur sur le terrain. Il ne faudrait pas que ce passage réussi, qui illustre la normalité rassurante du pays en matière de politique étrangère, un demi-siècle après sa création sur les ruines du nazisme, soit fragilisé. L'apparition au sein du parti libéral (FDP), à la faveur du conflit israélo-palestinien, d'un populisme émancipateur teinté de judéophobie ne peut que nuire gravement à la politique allemande: le souvenir est devenu l'une des clés de voûte de l'identité démocratique de la RFA. Quand Jürgen Möllemann, le vice-président du FDP, donne, sous le prétexte d'une décrispation identitaire et à des fins électoralistes douteuses, des coups de boutoir à l'un des piliers de la politique étrangère allemande, la solidarité sans réserve à l'Etat d'Israël, alors il ébranle l'adroite stratégie de mémoire sur laquelle les chanceliers, de Konrad Adenauer jusqu'à G. Schröder, ont forgé leur politique. On peut parier que ce risque reste faible, tant la la démocratie allemande est solide.

Maître de conférences à l'université Bordeaux III et chercheur associé à l'Institut de Relations Internationales st Stratégiques (IRIS) de Paris. Il vient de publier Allemagne. La nouvelle puissance européenne, Paris, IRIS/PUF, 2002.

Le Figaro 06/07/2002