« Football : réquisitoire absurde »

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Jean-Marie Brohm et Marc Perelman viennent de se livrer dans la page Débats du Monde (18 juin) à une condamnation sans appel du football, "opium du peuple", "entreprise d'abrutissement populiste", "vecteur de désintégration sociale", qui aurait "contribué à la lepénisation des esprits" et "épaulé le FN".

On comprend mal comment Jean-Marie Le Pen aurait pu tirer un profit électoral et idéologique des succès de l'équipe "black-blanc-beur", alors même qu'il l'a fustigée et que les joueurs et l'entraîneur de l'équipe "tricolore et multicolore" ont publiquement pris position contre lui. Si l'on devait suivre nos auteurs dans leur raisonnement mécaniste, c'est après la défaite de juin 2002 que le peuple, dépité et soudain gagné à l'idéologie du droit du sang, aurait dû donner massivement ses suffrages au Front national. Il n'en fut rien et on nota un net recul du parti d'extrême droite aux élections législatives. Et si la "lepénisation des esprits" avait le football pour vecteur, on comprendrait mal le sentiment de sympathie que l'on éprouve largement en France pour l'équipe du Sénégal.

Le football, nous dit-on, en psalmodiant une vieille antienne, serait un opium du peuple abrutissant, au service des puissants et de l'illusion. Ce sport n'est que ce que les sociétés en font. Il a pu être utilisé comme moyen de propagande par des états totalitaires (dans l'Italie fasciste, dans l'Argentine de la junte militaire) comme il a pu être un vecteur de revendication et d'émancipation (on pense au rôle symbolique tenu par le FC Barcelone sous la dictature franquiste, à l'équipe du FLN algérien formée de joueurs ayant déserté le championnat de France, aux footballeuses iraniennes manifestant, à travers leur pratique, leur volonté d'un statut égal à celui des hommes).

Quant aux amateurs de football, les voici définis comme des abrutis, des idiots culturels, prêts à tout accepter de dirigeants cyniques, incapables de distance critique sur le monde qui les entoure.

Une telle vision réductrice repose sur une profonde méconnaissance des publics sportifs, souvent indociles et prompts à la critique, voire de certains groupes de supporteurs où l'attachement démonstratif à une équipe se double de revendications sociales extrasportives. Et que dire de la population espagnole, que sa passion pour le foot n'a pas empêchée de faire une grève générale à la veille d'une rencontre décisive lors de ce Mondial 2002 ? Soutenir une équipe, se prendre au jeu n'empêche pas d'être un citoyen avisé.

Nos auteurs fustigent l'illusion d'une intégration réussie qu'une équipe de France "black-blanc-beur" aurait donnée après la victoire de 1998. "L'intégration par le football fut ainsi l'opium du peuple que la gauche plurielle ne cessa de dispenser." Ils rejoignent curieusement en cela Jean-Yves Le Gallou, qui ne dit pas grand-chose de différent. Mais qui a dit que la victoire de 1998 allait, comme par enchantement, résoudre tous les problèmes de racisme et d'intégration de la société française ? Personne ou presque.

"Le football, disent encore Brohm et Perelman, a une logique agonistique, la défaite des uns et la victoire des autres, l'affront subi par les perdants [les pauvres], et l'arrogance affichée des vainqueurs [les riches]." Lorsqu'on est dans la réalité et non dans l'idéologie, on constate que les pauvres peuvent l'emporter sur les riches, comme l'a montré France-Sénégal. C'est d'ailleurs tout l'intérêt du sport où n'importe qui peut devenir quelqu'un et où les logiques héréditaires jouent moins qu'ailleurs. Si l'argent prend de plus en plus d'importance pour les compétitions de clubs, son rôle est moindre pour les équipes nationales.

Et si l'on veut éviter le trauma des gagnants et des perdants, il faut non seulement éviter toute compétition sportive, mais également tout examen scolaire et universitaire et même tout jeu, afin d'éviter "l'affront" à l'enfant qui perdrait une partie de billes ou de jeu de l'oie, ou "l'arrogance" de celui qui gagne une partie d'échec ou de dames. Si l'on suit encore nos auteurs, les clubs de football n'auraient pour seule fonction que de contribuer à la "désagrégation sociale généralisée". C'est ignorer la place tenue par ces associations dans le processus de socialisation, dans l'apprentissage des règles de l'esprit de solidarité et ne retenir que les épisodes violents des manifestations sportives. Certains de ces clubs tiennent aujourd'hui le rôle des patronages religieux ou laïques de naguère sur un terrain déserté par des forces politiques qui se sont coupées du "bas" de la société.

Que Jean-Marie Brohm et Marc Perelman n'aiment pas le football, c'est leur droit le plus strict. Qu'à partir d'une position universitaire ils développent des arguments purement idéologiques, en aucun cas fondés sur l'étude des faits réels mais à partir de postulats, de fantasmes et de généralisations abusives, voilà qui est plus gênant. Une sociologie critique du sport est fondée à dénoncer la surfootballisation de la société, les violences, le rôle croissant de l'argent, ce que font d'ailleurs, pas dupes, la plupart des amateurs de football... Mais pourquoi cette sociologie-là s'épargnerait-elle un travail d'enquête qui ferait ressortir la complexité des significations des engouements sportifs, à mille lieues du portrait caricatural que l'on nous trace ?

Condamner en bloc le foot, à cause de ses excès, c'est revenir à condamner la démocratie parce que certains élus peuvent se révéler corrompus, à renoncer au débat parce qu'il est source d'opposition, à interdire la sociologie parce que certains sociologues disent des âneries, etc. Et afficher un tel dédain pour les passions et les formes de sociabilité populaires, pour les émotions collectives qui rompent l'ordinaire, pour la fête ou pour le carnaval, voilà un bien sinistre programme. Au mépris du peuple se conjoint le dégoût des manifestations de joie. Ne reste-t-il plus alors qu'à confier le destin de ces "meutes" ignorantes et "mystifiées" à quelque guide éclairé qui saura leur montrer le droit chemin ?

Pascal Boniface est directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).
Christian Bromberger est professeur d'ethnologie à l'université de Provence.

Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS

ARTICLE PARU DANS LE MONDE DU 25.06.02





« Football : de l'extase au cauchemar »

Il y a quatre ans, c'était l'extase historique de la victoire : défilés de foules en délire sur les Champs-Elysées, nuits bleues et liesses passablement arrosées des meutes de supporteurs, intellectuels scotchés à leur écran de télévision, journalistes chavirés de bonheur. Les esprits, littéralement colonisés par les passes magiques, les tirs fabuleux, les dribbles hallucinants, les passements de jambes merveilleux des mercenaires en crampons, s'étaient laissés enivrer par la divine fumée de l'opium sportif.

La jeunesse, totalement identifiée à l'équipe "black-blanc-beur" qui s'imaginait représenter la "France multiculturelle", celle précisément de toutes les couleurs, avait été subjuguée par les démagogues qui confondent tête bien faite et bourrage de crâne par le ballon rond. Du moindre village au sommet de l'Etat, la communion était totale sur l'ensemble du territoire. On pouvait se congratuler, s'étreindre et s'embrasser à qui mieux mieux. Quelques-uns avaient même parlé d'"orgasme national" ! Une ola sans précédent avait submergé la France, au point que certains avaient osé comparer cette déferlante populiste au bonheur de la Libération de Paris. D'autres s'étaient aventurés plus loin encore et avaient évoqué la glorieuse réminiscence de la Révolution française...

En 1998, on nous disait que grâce à cette équipe de France-là l'intégration était en marche, à la fois symboliquement, politiquement, socialement et même économiquement. L'intégration, qui avait si bien réussi sur le terrain du football, pouvait par conséquent être parachevée par simple transposition à la société civile, dans les entreprises, à l'école, et bien sûr dans les banlieues. La victoire "exemplaire" de l'équipe de France et les supposées vertus fraternelles du football devaient briser les dernières résistances à l'intégration.

Parmi les intellectuels qui avaient peu ou prou soutenu la "gauche plurielle", nombreux furent ceux, y compris à l'extrême gauche, qui se laissèrent prendre par l'illusion lyrique d'une France débarrassée du racisme, de la xénophobie et de l'antisémitisme grâce à "l'unité nationale retrouvée".

L'équipe de France de football, promue ambassadrice du "pays des droits de l'homme", allait vaincre les dernières résistances par sa simple existence multicolore et sa capacité à illustrer la nouvelle économie de la gagne à la française ("La victoire est en vous"...) Cette thématique illusoire de l'intégration par la "culture sportive", systématiquement développée par la gauche plurielle comme axe politique majeur, fut pourtant l'un de ces écrans de fumée derrière lequel se dissimula le désastre réel : l'absence d'avenir pour une jeunesse condamnée aux violences urbaines, à la précarité, au chômage et au RMI.

L'intégration par le football fut ainsi l'opium du peuple que la gauche plurielle ne cessa de distiller massivement comme ligne stratégique jusqu'à ce match France-Algérie du 6 octobre 2001, pourtant longuement préparé, qui se termina par un vrai fiasco : La Marseillaisefut copieusement sifflée, des projectiles furent lancés depuis les gradins contre les représentants de l'Etat (Elizabeth Guigou et Marie-George Buffet furent touchées au visage, Jospin restant, lui, de marbre), et la pelouse fut envahie par des jeunes des banlieues, en majorité issus de l'immigration, pour éviter une humiliation comparable à celle vécue au quotidien, au moment même où l'équipe de France était en train d'écraser celle d'Algérie dans une promenade de santé. Le football ravivait les pires souvenirs, et le retour du refoulé des blessures de la guerre d'Algérie avait un goût amer au cours de cette rencontre qui se voulait "amicale" et que la gauche plurielle avait même organisée comme une "réconciliation" entre les deux peuples. C'était donc bien le football, et rien d'autre, c'est-à-dire la réalité de sa logique agonistique - la défaite des uns et la victoire des autres, l'affront subi par les perdants (les pauvres) et l'arrogance affichée des vainqueurs (les riches) - qui devait déclencher les transgressions des supporteurs déçus. Celles-ci, malgré les déclarations lénifiantes des organisateurs, auraient pu avoir des conséquences autrement plus dramatiques si ces mouvements de foule avaient dérapé, comme cela est régulièrement le cas dans tous les stades du monde.

Le mythe du football intégrateur avait été ce jour-là déconstruit par l'impitoyable réalité des affrontements sportifs. Le football, prétendu facteur d'"amitié entre les peuples", devenait - précisément lui, et rien que lui, à l'échelle certes d'un terrain de sport, mais avec une portée symbolique beaucoup plus vaste - un vecteur de désintégration sociale généralisée : violence verbale et physique acceptée, sinon attisée, adhésion à des valeurs non démocratiques (ethos guerrier, esprit revanchard, argent facile, adulation des idoles, aveuglement devant le dopage, etc.), chauvinisme exacerbé, renversement de toutes les valeurs de solidarité au profit de la gagne, haine de l'adversaire, bref, mise en place d'un ordre sportif nouveau imposé à la totalité de la population.

Mais les faits sont plutôt têtus. Tout au long de ces dernières années, les violences meurtrières sur les stades, la corruption galopante dans plusieurs pays (Brésil, Russie, Chine), le spectre du dopage (en Italie et ailleurs), les matches truqués ou achetés et surtout les exactions régulières des hooligans partout dans le monde, et plus particulièrement en Europe, ont fini par faire apparaître l'empire-football sous son vrai visage : une multinationale de la fausse conscience, une entreprise d'abrutissement populiste, une justification idéologique de la violence sociale contre les déshérités.

En France, en Seine-Saint-Denis, là où le football avait été présenté comme le lieu privilégié de l'intégration (avec le Stade de France comme emblème), les compétitions furent suspendues pendant plusieurs semaines pour cause de violences exacerbées chez des jeunes venus en découdre sur les terrains. Encore une fois, c'était bien le football, et rien d'autre, qui avait été le support actif des violences et des nouvelles formes de ghettoïsation dans les banlieues, avec pour effet le repliement socioculturel sur le football devenu un miroir aux alouettes, un "ascenseur social" fictif pour la masse des jeunes issus de l'immigration.

Quatre années ont passé. Toutes les analyses de la gauche plurielle se sont effondrées, à l'unisson de la "défaite historique" de l'équipe de France. Politiquement, la gauche plurielle est aujourd'hui anéantie, les classes populaires désorientées et sans représentation politique, tandis que le Front national reste une menace réelle.

L'un des thèmes de prédilection du Parti socialiste et du Parti communiste - l'intégration par le sport - a été littéralement pulvérisé par la progression du national-populisme : le football a participé de la légitimation idéologique du Front national et, plus largement, de la droite de la droite, qui n'ont eu de cesse de conquérir un électorat gangrené par cette peste émotionnelle, seule échappatoire imaginaire possible à la relégation sociale réelle de "ceux d'en bas".

Le football a ainsi produit le contraire de ce qu'il prétendait réaliser : en dissolvant les rapports sociaux effectifs (les inégalités sociales, le chômage, l'exploitation du travail) dans une solidarité factice ("tous supporteurs") et en dissimulant les orientations politiques réelles (la dérégulation libérale, les privatisations, la dictature des marchés) derrière une communauté nationale illusoire ("On a gagné"), le football a largement contribué à la lepénisation des esprits.

Phénomènes parallèles très inquiétants : le regain d'intérêt pour le football a été en effet concomitant de la montée en puissance du Front national, qui a su capter de jeunes électeurs en reprenant à son compte l'idéologie nationaliste de la victoire de 1998 : esprit de combat, propagande chauvine exacerbée, culte de l'uniforme (tous en bleu, tous derrière le chef ou le totem), ordre et discipline, grégarisation national-populiste. Le football a donc épaulé le FN, comme le FN s'est appuyé sur les valeurs réelles du football pour se développer : mythe du surhomme et de l'homme providentiel (une seule cuisse vous manque et tout est dépeuplé), idéologie de la guerre sportive, apologie de la force physique, esthétique crépusculaire du geste et de l'espace sportifs, fanatisme supporteuriste. Mais voilà, l'équipe de France a piteusement disparu de la compétition. Les niaiseries mille fois ressassées sur la "culture foot", la mystification du "tous ensemble" et les rêveries politiquement correctes du multiculturalisme sportif qui avaient été portées par la victoire de 1998 se sont effondrées comme un ridicule château de cartes.

Dans Le Monde du 1er décembre 2001, Jean-Marie Colombani, son directeur, croyait annoncer une bonne nouvelle : "La machine à rêver sera lancée." Les rêves brisés de la France en bleu risquent pourtant de se transformer en cauchemar, avec une sorte de lepénisation footballistique rampante. Dernièrement, l'un des sbires du MNR (Mouvement national républicain), Jean-Yves Le Gallou, constatait que "la contre-performance humiliante et ridicule de l'équipe de France de football sonne le glas de la propagande immigrationniste qui s'était déchaînée lors du Mondial 98". Les premières images d'un Zidane roulant à terre, la tête collée au gazon, sont peut-être déjà annonciatrices du pire...

Jean-Marie Brohm est professeur de sociologie à l'université Montpellier-III.
Marc Perelman est professeur des sciences de l'information et de la communication à l'université Paris X-Nanterre.

ARTICLE PARU DANS LE MONDE DU 18.06.02