Le déclin du 'soft power' aux Etats-Unis

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En 1990, alors que l'un des principaux débats internationaux portait sur le déclin américain, l'expert Jo Nye, à contre courant de l'opinion majoritaire, prédisait que les Etats-unis allaient continuer à dominer le monde.

Il se basait sur une distinction en " hard power " et " soft power ". Le " hard power " c'est l'utilisation des moyens économiques et militaires pour imposer sa volonté aux autres. Le " soft power " consiste à parvenir au même résultat par l'attraction, l'influence. Le " soft power " américain réside dans ses valeurs (liberté, droits de l'homme, démocratie), son système universitaire, sa culture etc.

Selon NYE, ceux qui prédisaient le déclin des Etats-Unis se focalisait trop sur le " hard power " et négligeait l'impact de son " soft power ".

Plus personne ne nie aujourd'hui la suprématie américaine. Le terme d'hyperpuissance lancé par Hubert Védrine, est entré dans le langage commun. Les Etats-Unis qui réalisent à eux seuls un tiers des dépenses militaires mondiales ont rebâti leur " hard power ". Les Etats-Unis n'ont ni pairs ni rivaux à leur hauteur. Ils sont de loin la première puissance mondiale, et la seule à détenir à la fois une puissance stratégique, économique, technologique et culturelle au sens large.

Mais leur capacité d'influence devrait inéluctablement décliner du fait du comportement de ses dirigeants, George BUSH ne faisait en fait que pousser à l'extrême un unilatéralisme qui n'avait cessé de s'affirmer au cours des années 90.

Cette politique unilatérale s'appuie sur la conviction que la puissance américaine lui permet d'agir seule, en fonction de ses intérêts à court terme, et à ne pas tenir compte des avis et encore moins des demandes des autres pays.

Estimant qu'ils sont porteurs de valeurs universelles, les Etats-Unis, ont de plus en plus tendance à confondre leur intérêt national et l'intérêt mondial. Si on a pu dire que ce qui était bon pour la General Motors était bon pour les Etats-Unis, Washington a tendance à penser que ce qui est bon pour les Etats-Unis est bon pour le monde. Ce n'est plus l'isolationnisme américain qu'il faut craindre (il est d'ailleurs impossible) c'est leur unilatéralisme. Ce comportement les conduit à s'écarter de plus en plus des règles de droit définies multilatéralement, à nourrir une désaffection certaine pour les institutions internationales, à privilégier des pratiques unilatérales et coercitives, à considérer les règles internationales comme des contraintes injustifiées pesant sur la liberté de décision des Etats-Unis. Les Etats-Unis ne voient dans l'interdépendance que la dépendance vis à vis des autres, qu'il convient donc d'éviter et de limiter.

Il est symptomatique que les grands débats stratégiques américains portent essentiellement sur la meilleure façon de préserver le leadership américain sur le mode BRZEZINSKI, KISSINGER, HUNTINGTON, NYE et HAAS ont écrit de très brillantes pages sur ce sujet. Chacun propose ses solutions, mais aucun d'entre eux ne se demande réellement au service de quel projet d'intérêt général elle doit être mise en œuvre. Le postulat est que les Etats-Unis étant vertueux, la domination américaine doit constituer une fin en soi.

Cet unilatéralisme suscite des réactions d'hostilité dans une grande partie du monde. Elle contribue au rapprochement - jugé impossible il y a peu - entre Pékin et Moscou.

Elle peut conduire à une distanciation entre Européens et Américains. Les Etats-Unis auraient d'ailleurs tort de penser que ce type de reproche est typiquement français. Il est largement repris à leur compte par les autres pays européens (même en Grande-Bretagne) que ce soit par les responsables politiques et par les populations dans leur ensemble.

Parmi les exemples d'une politique unilatérale américaine, qui ont particulièrement heurté les Européens on peut notamment citer :

  • Le refus d'adhérer aux règles définies à Tokyo et à la Haye pour lutter contre le réchauffement de la planète,

  • le rejet du traité sur l'interdiction des mines anti-personnel,
  • le refus de signer le traité d'interdiction total des essais nucléaires,
  • la poursuite (avec les britanniques) de bombardements sur l'Irak, et le maintien d'une politique de ce pays dont la première victime est non pas Sadam Hussein, mais la population irakienne,
  • la réticence à prendre en compte, les problèmes posés par les disparités Nord/Sud,
  • les fortes hésitations à accepter comme légitimes et efficaces, le cadre des organisations multilatérales et notamment l'ONU,
  • un suivisme très accentué par rapport à Israël à une époque où pour les opinions publiques européennes, Israël apparaît de plus en plus comme l'agresseur et les palestiniens des victimes,
  • la préférence absolue donnée à la défense (définie nationalement) par rapport à la prévention (définie de façon multilatérale).
  • La tendance américaine de privilégier en matière de sécurité une approche coercitive,
  • enfin l'habitude prise de confondre, dans leur relation avec les Européens, consultations et briefings, de définir seuls des priorités stratégiques pour s'indigner ensuite que les Européens ne les partagent pas forcement, ce qui est pris pour un manque de solidarité.
  • Plus que la projection du territoire national face à des menaces militaires, les Français - et les Européens - estiment que les principaux défis posés à la sécurité viennent des collapsed states et des zones d'anarchie.

    A cela il faut ajouter les querelles euro-américaines sur le projet de National Missile Defense et la mise en place d'une politique européenne de sécurité et de défense. Sur tous ces dossiers les Etats-Unis délaissent le " Soft power " pour privilégier le " hard power ".

    Le risque le plus évident est que cela ne soit la source d'une montée de l'anti-américanisme. Celui ci est déjà en hausse chez les jeunes générations européennes. Ils partagent les valeurs essentielles de la société américaine. Ils sont admiratifs face à son dynamisme, sa diversité, sa facilité d'intégration, et sa mobilité.

    En revanche, ils sont beaucoup plus réticents face à certains aspects de cette société. Vente libre des armes à feu, et peine de mort, poids de l'argent dans l'exercice de la démocratie, inégalités sociales non seulement croissantes mais acceptées, situation de la communauté noire, marchandisation excessive de la culture etc.

    Cet unilatéralisme a pour effet de nourrir un anti-américanisme de plus en plus vigoureux. La croissance de ce dernier est proportionnel à l'affirmation du premier. L'usage que les Américains font de leur suprématie apparaît de plus en plus contestable. La reconstitution de leur " hard power " vient parallèlement saper les bases de leur " soft power ".

    Pascal Boniface
    Directeur de l'IRIS