
En Turquie, le conflit kurde ne se limite pas au devenir d'Ocalan. Pour éviter qu'il s'éternise, l'Union européenne aussi doit faire preuve d'initiative.
Les Etats de la région, caractérisés par leur esprit unitaire et uniformisant, se sont révélés incapables de laïciser la citoyenneté et de la séparer de l'apparte-nance à la nation dominante.
Les pérégrinations du chef du PKK, Abdullah Ocalan, ont replacé dans l'actualité ce qu'il est convenu d'appeler la question kurde et placé à nouveau la Turquie sur le banc des accusés. Le procédé est récurrent. Ainsi, par exemple, en 1988 alors que la Turquie acceptait d'accueillir plus de 120 000 Kurdes fuyant l'Irak après les bombardements chimiques par l'armée de Saddam Hussein dans les régions d'Halabja et de Zakho, les critiques furent vives à son encontre parce que les conditions sanitaires d'accueil n'étaient pas suffisantes. Pour sa part, Gérard Chaliand, dans une tribune publiée par Libération le 2 décembre intitulée «Refuser le chantage turc» explique qu'il faut attendre 1991 pour que Turgut Ozal, président de la République turque à l'époque, reconnaisse enfin qu'il y avait douze millions de Kurdes en Turquie, pour aussitôt préciser que c'était avec l'arrière-pensée de récupérer la province irakienne de Mossoul... On pourrait multiplier à l'infini ce type d'exemple où le parti pris idéologique le dispute à la mauvaise foi.
Aujourd'hui, nombreux sont ceux qui exaltent la lutte armée initiée par le PKK en août 1984 en la replaçant dans la lignée de ce qu'ils considèrent a priori comme les justes révoltes kurdes de 1925, 1927-1930, 1936-1938. Les amalgames historiques sont souvent fort dangereux: toutes ces révoltes étaient en réalité menées par des chefs de tribus, de clans et de confréries réactionnaires considérant leurs intérêts féodaux menacés par les premières mesures de la jeune république de Turquie instaurée en 1923 par Mustafa Kemal, qui venait pour sa part de sauver son pays de la tentative de dépeçage organisée par les puissances européennes.
Contrairement à ce que certains prétendent, les Kurdes - et nous nous limitons au seul cas de Kurdes en Turquie - ne constituent par une catégorie homogène qui serait unie dans sa lutte contre l'Etat central. Nous savons aujourd'hui que le PKK s'est lui aussi appuyé sur certains clans et tribus contre d'autres qui ont fait allégeance à l'Etat. L'analyse des résultats des élections législatives de décembre 1995 est particulièrement édifiante: le Hadep, qui se présentait comme un parti nationaliste kurde, recueille des résultats qui oscillent entre 22% des suffrages à Mardin, presque 28% à Van, voire près de 47% à Diyarbakir mais seulement 7% à Bingöl, 6,7% à Kars et 4% à Elazig pour ne prendre que quelques exemples tous situés dans la région à majorité kurde. Ces quelques données montrent que le discours nationaliste kurde n'est guère mobilisateur et que les populations vivant dans le sud-est de l'Anatolie ne sont pas politiquement homogènes. Non seulement le même phénomène s'observe au sein des populations originaires du Sud-Est qui se regroupent massivement dans les principales conurbations du centre et surtout de l'Ouest du pays, mais encore ces «immigrés de l'intérieur», n'ont jamais été attirés par la lutte armée. Cela confirme la fonction intégratrice importante des grandes villes où les scores du Hadep ont rarement dépassé 3% des suffrages.
Toutefois, contrairement à ce qu'affirme l'actuel président de la République, Süleyman Demirel, il existe bien un problème kurde en Turquie. Même si l'Etat parvient à reprendre la situation en main, essentiellement d'une point de vue répressif, la persistance de la lutte armée est l'expression d'un échec politique, et finalement de l'incapacité à instaurer un espace reconnaissant l'existence de la différence ethnique. Comme l'explique excellemment Hamit Bozarslan, spécialiste de la question kurde, les Etats de la région, caractérisés par leur esprit unitaire et uniformisant, se sont révélés incapables de laïciser la citoyenneté et de la séparer de l'appartenance à la nation dominante en concevant une pluralité ethnique, religieuse et politique. Dans le cas turc, cette difficulté conceptuelle n'a toutefois jamais empêché des citoyens turcs d'origine kurde d'accéder aux plus hautes fonctions administratives, industrielles, militaires ou politiques. Ainsi par exemple Hikmet Cetin, actuel président de l'Assemblée nationale, qui pourrait avoir à l'avenir un grand rôle dans les tentatives de résolution du problème.
Il est aujourd'hui grand temps que des avancées politiques soient réalisées en Turquie. Le coût du conflit, malgré son aspect financier probablement supérieur à 8 milliards de dollars par an, est avant tout politique. Comme de nombreux scandales l'ont prouvé récemment, les secteurs ultranationalistes, bien implantés dans les rouages de l'appareil d'Etat et bénéficiant d'efficaces protections souvent liées à l'économie internationale du crime organisé, ont bénéficié de la poursuite de la guerre et représentent sûrement la principale menace pour la démocratie turque.
Pourquoi ne pas imaginer, comme certains intervenants turcs l'ont évoqué lors des Secondes Rencontres stratégiques turco-française qui se sont tenues à Ankara le 27 novembre dernier, des mesures de décentralisations administratives comme celles réalisées en 1982 en France, pourtant elle aussi Etat jacobin et unitaire? Pourquoi ne pas promouvoir la mise en place d'un cadre organisationnel permettant une véritable réflexion et un réel dialogue sur la question kurde et plus généralement sur la conception de la citoyenneté qu'un grand pays comme la Turquie se doit d'avoir? Des initiatives ont déjà été prises à ce propos: Points de vue du parti populaire social-démocrate concernant les problèmes de l'Est et du Sud-Est et ses propositions de solution adopté en juillet 1990, déclarations de feu le président Ozal au début des années 90, rapport commandité par l'Union des Chambres et des Bourses de Turquie en 1995. Malheureusement, elles n'ont pas pu ou pas su concrétiser plus avant.
Enfin, la question kurde ne peut se réduire au seul PKK. Au-delà du débat sur sa caractérisation comme organisation terroriste, il apparaît que cette organisation, essentiellement militarisée, est peu susceptible de connaître des évolutions positives significatives. Son régime intérieur est marqué par le sceau d'un autoritarisme implacable et par des épurations répétées. De la même façon, des règlements de comptes ont souvent eu lieu à l'encontre d'autres organisations nationalistes kurdes. La véritable idolâtrie à l'égard d'un prétendu chef charismatique et les toutes récentes tentatives d'immolation par le feu comme moyen d'action «politique» ne manquent pas d'inquiéter. Et les références à un marxisme-léninisme mal digéré ne semblent pas lui permettre de percevoir et d'analyser les évolutions sociales et politiques avec la plus grande des acuités... Enfin, les buts même des PKK sont difficiles à comprendre et oscillent régulièrement en fonction des rapports de force: indépendance ou autonomie d'un Kurdistan mythique, fédération turco-kurde?
De ces éléments - loin d'être exhaustifs - les Européens se doivent d'être conscients. La question n'est pas de refuser le chantage turc, mais au contraire de se mobiliser pour aider à la résolution d'un problème qui a fait trop de morts et qui laissera de nombreuses cicatrices. La pire des erreurs serait de confondre l'avenir individuel d'Ocalan et la nécessaire solution politique d'un conflit qui sans cela risque de s'éterniser. Si l'Union européenne peut-être utile, ce n'est probablement pas en se contentant de stigmatiser la république de Turquie mais au contraire en faisant tout ce qui est en son pouvoir pour favoriser et aider les solutions politiques à mettre en œuvre, tout en respectant bien sûr la souveraineté de cet Etat. L'Union européenne possède, avec ce pays, un précieux partenaire, un allié irremplaçable dans la région qu'elle serait bien avisée de considérer avec plus de réalisme sinon de respect. La Turquie, pour sa part, se doit de prouver qu'elle possède la volonté et les ressources pour surmonter ce conflit qui n'a que trop duré.
 Didier Billion
Directeur adjoint à l'IRIS
jeudi 11 février 1999 |