L’orgueil des pays andins

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Spécialiste de géopolitique, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Pascal Boniface est aussi un amoureux du ballon rond, auteur notamment de « Football et mondialisation » (Armand Collin) et chroniqueur à L'Equipe pendant la dernière Coupe du monde. Il revient pour nous sur quelques unes des actualités de la planète football : la croisade anti-FIFA des pays andins privés de matches en altitude, la visite de Sepp Blatter la semaine prochaine en Afrique du Sud, les tournées de Lyon et Sochaux en Chine en juillet et le débat Platini-Aulas sur l'avenir du football européen. Tour du monde en ballon.

Comment expliquez-vous l'ampleur de la réaction des pays andins (Bolivie, Colombie, Equateur, Pérou et Venezuela) à l'interdiction des matches en altitude ?

Elle est parfaitement compréhensible. Même si l'argument de la santé des joueurs avancé par la FIFA est à prendre en compte, sa décision touche à l'identité même de ces pays haut perchés. Il y a une réaction d'orgueil national face à ce qui est perçu comme une négation de leur existence. Leur sentiment est aussi d'être des petits face aux gros. A tort ou à raison, les pays andins jugent que leurs intérêts sont sacrifiés au bénéfice des plus puissants. Et puis bien sûr, leur colère s'explique par la perte d'un avantage évident à domicile. D'ailleurs, si la FIFA prend cette décision maintenant, c'est qu'avec des calendriers de plus en plus serrés, les équipes visiteuses n'ont plus le temps de passer, dans ces pays, les quelques jours nécessaires à l'adaptation des organismes à l'altitude.

Que vous inspirent le soutien du Brésil à la FIFA et, à l'inverse, les positions du Venezuela d'Hugo Chavez et du Cuba des frères Castro ?

La réaction du Brésil est celle d'une grande puissance du football. La décision de la FIFA limite le risque pour la Seleçao de perdre des matches dans des conditions de jeu inhabituelles. De ce point de vue, supprimer les matches en altitude revient à faire disparaître un correctif d'inégalité. De leur côté, Cuba et le Venezuela sont dans la contestation des institutions internationales, c'est un calque de leur discours sur la globalisation, et il trouve un écho dans des pays où il existe une forme de défiance vis-à-vis d'organismes comme le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale. Pour ces régimes, la FIFA n'est pas loin d'être un FMI bis.

Les pays andins menacent de ne pas participer aux éliminatoires de la Coupe du monde 2010. Quelle sortie de crise peut-on imaginer ?

Je ne crois pas que la FIFA reviendra sur sa décision, pour des raisons de crédibilité. Je doute fort aussi que les pays andins renoncent à participer. Même si on peut imaginer une "Coupe du monde des pays andins", cela ne pourra pas durer parce que les enjeux sont trop importants pour ces pays de football. Les déclarations de leurs dirigeants ont surtout un usage intérieur. A l'extérieur, leur position est difficile pour la raison simple que ceux qui sont favorables à la décision de la FIFA sont bien plus nombreux que ceux qui sont contre. Quant aux initiatives diplomatiques, elles ont une portée limitée. Déjà, en 1998, Jacques Chirac s'était taillé un franc succès en Bolivie en soutenant la position de ce pays. Mais les politiques n'ont pas la main à la FIFA...

Sepp Blatter, le président de la FIFA, sera lundi et mardi prochains sur un autre front, en Afrique du Sud, premier pays africain à organiser une Coupe du monde. A trois ans du rendez-vous, le défi reste immense...

La FIFA ne peut pas échouer en Afrique du Sud parce que c'est elle qui devrait endosser la responsabilité d'un échec. La FIFA doit montrer à cette occasion qu'elle n'est pas seulement une machine économique mais aussi une entreprise citoyenne, soucieuse du développement du monde. C'est un défi moral pour elle. Je pense que Sepp Blatter a raison d'aller apporter son soutien à l'Afrique du Sud à un moment où son organisation est contestée. Mais il ne faut pas non plus sombrer dans le catastrophisme. Ni s'en tenir aux critères de réussite d'une Coupe du monde organisée en Europe par exemple. Même si cela ne se passait pas aussi bien qu'en Allemagne, ce ne serait pas forcément un drame.

Un pays africain pourrait-il remporter la première Coupe du monde organisée sur son continent ?

Oui, il le pourrait. Ce qui n'était pas envisageable dans le passé l'est aujourd'hui. Les équipes africaines connaissent toujours des problèmes de gouvernance mais on a vu aussi comment la Côte-d'Ivoire a su s'autogérer autour notamment de Didier Drogba. Lui et d'autres joueurs africains sont devenus des leaders dans le système des clubs européens. Leur progression et leur régularité peuvent compenser les aberrations de certains dirigeants. Que les pays africains aient de vraies chances en 2010 rehausse le charme de la compétition. Qui s'en plaindrait ?

Autre continent, autre enjeu : l'Asie. Pourquoi l'Olympique lyonnais et le FC Sochaux ont-ils choisi la Chine pour disputer le Trophée des champions le 24 juillet ?

La Chine, c'est le nouvel Eldorado, un marché émergent important, y compris pour le sport et le football en particulier. Les clubs français emboîtent le pas des grandes marques du football européen comme le Barça qui sera également en tournée en Chine cet été. Les clubs vont tout faire pour attirer en Europe des joueurs asiatiques qui seront autant de produits d'appel pour vendre des maillots, des droits télévisés, tous les produits dérivés de leur marque. La Chine pèse 1,2 milliard de consommateurs et les premiers arrivés espèrent être les mieux servis.

En Europe, deux Français incarnent en 2007 le débat sur l'avenir du football. Qui de Michel Platini, président de l'UEFA, ou de Jean-Michel Aulas, président du G14, aura le mot de la fin ?

Pour simplifier, Platini a conscience que des clubs puissants sont nécessaires au football mais il veut réguler le marché. De son côté, Aulas veut un marché dérégulé mais le risque est que le résultat des clubs soit proportionnels à leur budget. Les grands clubs y gagneraient dans un premier temps mais c'est le football qui perdrait la partie puisque l'atout numéro un du jeu, c'est l'impondérable. En veillant à la pérennité des équilibres sportifs, Platini défend mieux les intérêts des puissants qu'eux-mêmes. Au fond, le débat oppose moins les gros aux petits que ceux qui ont une vision à court terme et ceux qui regardent vers l'avenir.»

Pascal Boniface par Jean Le Bail / L’Equipe.fr / 14 juin 2007



Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS